L’anarchisme chrétien: Dieu comme seul maître

Compte rendu de la soirée mensuelle du 16 avril 2026

Bienvenue tout le monde, merci d’être aussi nombreux. Ce soir nous allons visionner le film Anarchiste chrétien : « Dieu comme seul maitre », réalisé par Guillaume Paqueville qui nous fait l’honneur d’être présent avec nous. Ce documentaire a été produit grâce à l’aide financière de K.T.O. TV en France.

Avant le visionnement, Guillaume va nous présenter la démarche qui l’a conduit à faire ce documentaire. Après le film, nous discuterons des questions que cela soulève chez-vous. Aussi, j’aimerais vous présenter un texte d’anarchistes chrétiens qui a été écrit par un collectif à Québec dans les années 2010. À toi la parole Guillaume et merci d’être présent avec nous ce soir. Emilie

Je voudrais juste dire quelques mots avant le visionnement. En faisant des recherches, j’ai découvert un livre de Jacques Ellul qui s’intitule « Anarchisme et christianisme. » En lisant ce livre, dans cette espèce d’opposition, cela peut surprendre d’associer ces deux termes, c’est ce qui m’a interpelé. Ensuite, je me suis dit : Pourquoi ne pas proposer à la chaine KTO qui est une chaine catholique en France, de faire un documentaire sur le sujet?

Donc, ils ont accepté. Ça les intéressait de s’adresser à de nouveaux publics, mais aussi ça pouvait un peu leur faire peur. Alors, le film a été produit. Parler d’anarchisme et de christianisme et faire un documentaire là-dessus, cela demeure un sujet très abstrait et je ne savais pas encore ce que j’allais filmer. Ce n’était pas évident, il y a plusieurs ouvrages qui ont été écrit là-dessus, mais mon idée ce n’était pas de faire une revue théorique et intellectuelle du sujet qui entrerait dans les textes ou dans les Évangiles. Bien sûr, dans l’anarchisme chrétien, il y a cette manière de le justifier. Mais l’idée était de puiser dans des images d’archives et d’aller dans des exemples concrets. Je cherchais à voir comment cela pouvait s’incarner dans des pratiques.

Évidemment, très rapidement, je suis tombé sur les Catholics workers à New York qui sont connus dans le monde entier. Il s’agissait aussi de trouver des exemples en France puisque c’était une production française, donc nous sommes allés voir le Dorothy à Paris qui est un café anarchiste chrétien, il y a un festival aussi, le Festival des poussières. Mon choix était de filmer des exemples concrets. Je me suis dis que si les gens s’intéressent à la théorie, il y a plein de livres écrits sur le sujet. La difficulté aussi c’est que ce que font les Catholics Workers, ce sont des actes de miséricordes, ce qui est très chrétien, mais il y a aussi toute une dimension qui est propre à la gauche. L’idée n’était pas de faire un film sur les chrétiens de gauche, mais de trouver quelle était la particularité, la singularité anarchiste dans tout cela. Donc, l’idée était de se concentrer sur tout ce qu’il y avait comme réflexion par rapport à la domination : la domination de l’homme par l’homme, les rapports de pouvoir, tout ce qui est autogestion. C’est l’approche que j’ai choisie. Maintenant, le plus simple c’est de le regarder ensemble et nous en parlerons après. Guillaume

Le documentaire est gratuit sur youtube à l’adresse suivante :

Anarchistes chrétiens – Dieu comme seul maître – YouTube


Extraits de Wikipédia sur Jacques Ellul et de son livre l’Anarchisme chrétien

Anarchie et Christianisme est un livre écrit en 1987 par Jacques Ellul, première édition : Atelier de création libertaire, 1988. Dans cet ouvrage, l’auteur considère la Bible comme un livre libertaire .

Jacques Ellul est politologue, sociologue, théologien protestant. Il est considéré, avec Ivan Illich, comme l’un des pères de l’écologie politique. Chrétien par conversion, il se dit également, en tant que pacifiste, antinationaliste, opposé à l’État, très proche de l’anarchisme.

Dès les premières lignes, Ellul précise sa démarche :

« Quel peut être mon objectif en écrivant ces pages ? Je crois qu’il est très important de bien situer le projet pour éviter tout malentendu ! Tout d’abord, qu’il soit bien clair que je n’ai aucune intention prosélytique ! Je ne cherche nullement à « convertir » des anarchistes à la foi chrétienne ! Ceci n’est pas une simple attitude d’honnêteté, mais se trouve également fondé bibliquement… Réciproquement, je ne cherche nullement à dire aux chrétiens qu’ils doivent devenir anarchistes ! Mais seulement que, parmi les options « politiques », s’ils tiennent à s’engager dans une voie politique, ils ne doivent pas écarter d’avance l’anarchisme, mais que, bien au contraire, à mes yeux celui-ci me paraît la conviction la plus proche, dans son domaine, de la pensée biblique. »

Il établit une « relation dialectique » entre les deux écoles de pensée. Il ne cherche pas à « concilier à tout prix » anarchie et christianisme. Il cherche à dissiper un « immense malentendu, dont la faute [reviendrait] au christianisme ».


Discussion après le visionnement

* On parlait des États-Unis et de la France, j’aimerais savoir s’il y avait quelque chose d’organiser au Québec ?

* À Montréal, il y a Normand Baillargeon qu’on entend dans le film. Les Catholics Workers sont un réseau présent à travers le monde. Il y avait la Maison Benoit Labre à Montréal qui était affiliée à ce réseau. Sinon, je n’ai rien trouvé au Québec. C’est sûr que si j’avais trouvé quelque chose ici, cela m’aurait intéressé. Il n’y a pas d’organismes en tant que tel, mais des individus sans doute. Guillaume

* Il y avait des chrétiens anarchistes dans les mouvements syndicaux catholiques du Québec. Dans les années 1970, il y a eu comme un schisme religieux qui a fait en sorte que les gens ont quitté l’Église tout en demeurant croyants et engagés à la transformation du monde. Comme plusieurs se sentaient anarchistes, ils se sont investis dans différentes causes. Il ne s’agissait pas d’un mouvement organisé, mais l’esprit anarchiste chrétien est présent dans notre culture depuis longtemps. Ils ont beaucoup influencé les mouvements des travailleurs dans les syndicats notamment, dans les syndicats des enseignants, à la CSN, et ailleurs.

* C’est un point de vue intéressant. Juste par curiosité, comment as-tu eu cette information ? Emilie

* Ma famille s’inscrit un peu dans ce mouvement. Ma famille est profondément catholique, mon arrière-grand-mère était catholique, mais elle était contre l’Église, contre le cléricalisme. Ma famille était aussi impliquée dans les syndicats d’enseignants et d’enseignantes. Il y en avait d’autres, des anarchistes chrétiens, c’est juste qu’ils ne voyaient pas nécessairement l’intérêt de se relier tous entre eux. Ils aimaient mieux faire une différence partout, dans leurs différents lieux d’engagement.

* C’est très intéressant merci. Emilie

* Catholics workers et Travailleurs chrétiens, cela se ressemble un peu. Est-ce que les mouvements d’action catholique peuvent être considérés comme une traduction en français de ce mouvement ? Est-ce qu’il y aurait une parenté entre les deux ?

* Aux États-Unis, la foi se vit différemment qu’ici où le catholicisme était majoritaire à une époque. Chez nos voisins du sud, la foi demeure quelque chose de primordial. Si on prend l’exemple des politiciens, ils doivent se revendiquer d’une appartenance religieuse s’ils souhaitent être élus.  C’est très rare qu’on candidat va se présenter comme un athée, contrairement à ici où c’est l’inverse qui se produit. Yves

* Moi, je dirais que cela provient d’une même base sociale, mais les mouvements d’action catholique au Québec sont reliés à une institution, l’Église catholique. Tandis que les anarchistes sont dans l’autogestion, ils sont plus libres de leurs actions.

* Quand je suis allé voir ce film, il y avait aussi l’historienne féministe Lucie Piché qui était avec la réalisatrice qui répondait aux questions du public. Dans la salle, il y avait aussi des gens de Rimouski qui disaient que la JOC n’avait pas pu s’installer là-bas parce qu’ils avaient un clivage avec l’évêque de l’endroit. Il y avait une contestation de l’autorité de l’Église et dans plusieurs domaines également et cela se poursuit encore aujourd’hui.

* Jacques Ellul est un protestant, donc est-ce qu’il ya des mouvements protestants plus anarchistes ?

* Par rapport au protestantisme, en quelque sorte l’anarchisme catholique est une forme de protestantisme. C’est sûr que ces questions se posent, sauf que le Catholic Workers c’est catholique à Paris. Dorothy Day à la base est protestante, mais elle va se convertir au catholicisme. Guillaume

* J’ai peut-être manqué quelque chose dans le film, est-ce qu’on fait un lien entre la Théologie de la libération qui est née au Brésil et en Amérique latine, et ce mouvement de l’Anarchisme chrétien ?

* Dans le fond, est-ce que les Catholics Workers connaissaient la Théologie de la libération ? Emilie

* La Théologie de la libération est née d’une partie du clergé latino-américain, surtout au Pérou avec Gustavo Gutiérrez, au Brésil avec Léonardo Boff, au Salvador avec Jon Sobrino, etc., après Medellin et Puebla, mais c’est plus tardif. Cette théologie s’enracine dans les mouvements d’action catholique des années 1930 en Europe après la Première guerre mondiale. Il y a eu beaucoup de convergences. Il y a de l’intérêt parce que pour la première fois apparait un discours théologique fondée sur les idées qui étaient d’abord véhiculées par les mouvements d’action catholique. L’idée serait de voir, d’abord la question de l’anarchisme qui n’a pas à voir nécessairement avec une hiérarchie qui est verticale. Alors, on voit l’inconfort de la coexistence d’une hiérarchie avec l’anarchisme chrétien. Un autre point que je vois, c’est l’inconfort de certains amis qui se disent anarchistes avec la foi, pour eux c’est incompatible l’anarchisme et le christianisme parce qu’à la base l’anarchiste nie l’existence d’un Dieu qui nous est supérieur ou d’un ordre quelconque. Est-ce que ces gens ont développé une vision théologique particulière parce que je pense au Collectif Anartasiste, comment est-ce que cela se développe aujourd’hui ?

* Moi, j’aurais le goût de te répondre que les deux mouvements n’ont pas les mêmes racines, mais j’avoue que peut-être que le MTC aurait avantage à prendre contact avec les Catholics Workers, qui sait. Emilie

* Nous venons de voir le film : « Voir, Juger et Agir, l’histoire de la JOC », et il me semble que je voyais beaucoup de parallèles.

* La première question en ce qui concerne l’inconfort par rapport à la hiérarchie. Oui, dans le documentaire il y a Mathieu qui se pose des questions et qui se demande s’il ne va pas se convertir au protestantisme. Il y a aussi Yanick que l’on voit au festival en France et je lui ai posé la question. Elle m’a répondu que l’Église avec un grand « E » (l’institution) ne l’intéresse pas vraiment. Ce qu’elle aime c’est l’église avec un petit « e » (la communauté). Par rapport à tout cela, c’est sûr qu’il y a un paradoxe avec une vision de l’Église verticale. Pour ce qui est des anarchistes classiques, il existe plusieurs définitions de l’anarchisme et il y a beaucoup de familles. En effet, il s’agit d’un paradoxe si on prend la définition : « Ni Dieu, ni maitre », comme c’est relevé dans le documentaire. L’idée était justement d’explorer ce paradoxe et de voir ce que cela produit comme pratique. Mais on ne peut pas nier que cela existe malgré tout. Après, comment est-ce que les gens vivent cela, je ne saurais pas comment répondre. S’ils étaient là, on pourrait leur demander. Guillaume

* Par rapport à la production du film, est-ce que vous avez eu des consignes strictes ou de la censure de la part de KTO ? Quelle a été votre expérience à travailler avec cette chaine ?

* De manière générale, j’ai trouvé que j’avais beaucoup de liberté. Je leur ai présenté le film une fois et ils ont fait quelques remarques concernant des ajouts qu’ils aimeraient voir dans le documentaire. Ils ont voulu que j’ajoute qu’il s’agit d’une utopie. Ça leur tenait à cœur que je précise cela. Ils voulaient aussi que j’ajoute qu’il ne s’agissait pas d’une doctrine de l’Église que de vivre comme cela. Cela m’apparaissait un peu paradoxal. Il fallait dire que c’était une utopie, mais pas un commandement. Si ce n’est pas une doxa, il n’y a pas de raison de dire que c’est une utopie. Dans la conclusion, ce qu’ils voulaient ajouter, c’est que le catholicisme était pluriel. Quand on parle d’anarchisme chrétien on parle de quelque chose de particulier. Pour moi, c’était drôle qu’il faille rappeler que le catholicisme est pluriel, c’est une évidence. Globalement, j’étais quand même assez libre.  Guillaume

* La vie de Jésus n’est pas beaucoup abordée dans le documentaire, mais quand on lit les Évangiles, ce n’est pas écrit noir sur blanc, mais on peut comprendre assez rapidement quelles sont les idées politiques de Jésus. J’ai trouvé cela étonnant qu’on ne passe pas plus de temps là-dessus. Je sais aussi que dans le catholicisme, l’interprétation personnelle des Évangiles n’est pas ce qui est encouragée alors je me demandais aussi. Merci d’avoir répondu à mes questions.

* En lien avec l’opinion de Jésus, c’est vrai qu’on l’utilise beaucoup pour défendre les idées anarchistes, mais c’est vrai qu’il dit aussi de rendre à César ce qui est à César, de respecter la loi. Est-ce que tu as eu cette discussion là avec eux ? J’essaie juste de voir comment est-ce que cela se concilie ? Oui, il y a l’Église après qui est garante de l’interprétation, mais même Jésus ne dit pas nécessairement de désobéir.

* Oui, en effet, c’est une remarque qui aurait pu être faite par KTO, mais encore une fois, pour moi, il n’y a pas de contradiction dans la mesure où on part de loin, presque d’un paradoxe. L’idée était de montrer qu’il y avait ces convergences. Maintenant, c’est sûr que l’analyse des textes c’est aussi personnel et chacun va chercher ce qui lui correspond. Je ne suis pas théologien, mais il y a d’autres interprétations. « Rendre à César ce qui est à César », Jacques Ellul prend cet exemple pour appuyer cette convergence entre anarchisme et christianisme. C’est l’idée de dire que « Mon royaume n’est pas de ce monde » et justement qu’il ne faut pas séparer ce qui se passe sur terre d’avec le spirituel. Pour Ellul, cela vient corroborer son hypothèse. Après, en effet, dans les textes, il y a d’autres passages comme dans les épitres où on nous dit qu’il faut obéir à la loi, qu’il faut obéir au chef, etc. Donc, évidemment pour les gens qui se disent anarchistes, il y a des passages qui coincent un peu, mais mon angle n’était pas celui-là. Guillaume

* J’aimerais faire une distinction, parce quand on parle d’Église, c’est ce qui a été confié à Pierre par Jésus lui-même. Cette Église est devenue une religion au 4ème siècle et c’est devenu une religion d’État, de l’État romain. À partir du moment où elle est devenue religion, elle s’est divisée. Quand on parle de catholicisme, c’est sûr que la hiérarchie va dire que c’est eux l’Église, mais l’Église c’est beaucoup plus large que la religion catholique. Quand on parle de ça, c’est le moment où l’Église s’est hiérarchisée et masculinisée. Cela date du 4ème siècle. Le Concile de Nicée a eu lieu vers l’an 325 de l’ère chrétienne. Le credo qu’on nous fait réciter de temps en temps, où l’on parle de Dieu qui viendra juger les vivants et les morts, ce n’est pas l’Église fondée par Jésus qui viendra plutôt accueillir les vivants et les morts plutôt que de les juger. Quand on a hiérarchisé cette Église, on a créé un pouvoir. Si je me permets d’être anticlérical, c’est au nom de l’Évangile parce que celle-ci n’a pas institué un sacerdoce. Ce dernier n’est apparu qu’au 4ème siècle. On a imaginé que Jésus a fondé le sacerdoce quand il a instauré l’eucharistie à la dernière cène en disant : « Faites ceci en mémoire de moi. » C’est une interprétation.

* Donc, vous êtes en train de nous dire que vous êtes pas mal anarco-chrétien. Emilie

* Si on me qualifie comme ça, je ne le refuserai pas.

* En fait, l’histoire de l’Église d’Amérique latine, je l’ai pas mal parcourue, au Brésil, au Salvador, au Chili. Beaucoup d’influences du catholicisme, de la JOC, viennent du Québec, mais au départ, cela commence en Europe francophone, France et Belgique. Comme les deux guerres ont pratiquement anéanti la JOC en Europe, ce sont les missionnaires québécois qui vont apporter le mouvement au Brésil. Le Père Cardijn que nous avons ici, est un Belge, fondateur de la JOC, va être incarcéré par les Allemands lors des deux guerres mondiales parce que la Belgique est conquise à deux reprises. Cardijn va passer les deux guerres dans les camps de concentration, avec des communistes d’ailleurs dont il va dire plus tard que ce sont les meilleures personnes qu’il ait connues.

Ce sont les Pères de Sainte-Croix, la communauté de Jean-Paul Asselin qui vient de décéder, qui vont apporter la JOC à Sao Paulo au début des années 1950. D’ailleurs, cela vaut vraiment la peine d’aller voir le film « Voir, Juger Agir, l’Histoire de la JOC ». Ils ont semé cette graine en Amérique du Sud, aussi le mouvement des communautés ecclésiales de base sont en partie nées grâce à l’initiative de nos missionnaires québécois comme Gérard Cambron au Brésil, avant même le concile Vatican II et ce qui deviendra la Théologie de la libération. Il y avait aussi des missionnaires belges et français. Le paradoxe, c’est que ce clergé francophone était l’avant-garde progressiste de l’Église catholique, mais ils sont aujourd’hui disparus. Pendant ce temps là, le clergé espagnol était très conservateur et appuyait Franco. Ce qu’il y a d’intéressant sociologiquement dans l’Église catholique, c’est que tu as, depuis Léon XIII au 19ème siècle, la doctrine sociale de l’Église qui débute avec Rerum novarum en 1891 et qui défend le droit d’organisation et de syndicalisation des travailleurs dans le monde pour revendiquer leurs droits.

Le prolétariat est apparu au début des années 1800 avec l’industrialisation capitaliste et l’exode rural qu’il a suscité, sauf que les travailleurs, dont de nombreux enfants, n’avaient aucun droit. Lorsqu’il y avait des accidents de travail causant la mort ou des amputations, ils ne recevaient aucune compensation. Au début, les syndicats étaient des groupes d’assurances collectives pour aider les veuves et les orphelins. Aux États-Unis, jusqu’aux années 1930, les enfants travaillaient dans les usines. Il y avait une misère généralisée et les travailleurs se sont regroupés parce qu’ils n’avaient pas d’argent, ils n’avaient pas d’éducation, pour faire valoir leurs droits et construire une économie parallèle avec tout le mouvement des coopératives dont Desjardins. C’est à partir de là que le Québec a commencé a émergé comme une société moderne, à sortir de la paysannerie et de la misère parce que nous étions une société très pauvre. En 1960, les Noirs américains étaient davantage scolarisés, deux ans environ, que les Canadiens français qui étaient parmi les communautés les plus pauvres au Canada.

Le mouvement social est né via les associations catholiques, inspirés beaucoup de la Belgique, parce que les Britanniques ne nous prêtaient pas d’argent pour se construire une maison ou démarrer un commerce. Si nous sommes rendus là aujourd’hui, c’est grâce aux efforts des nombreuses générations qui nous ont précédées. Je pense qu’au Québec, l’Église a servi de base sociologique. Le problème du protestantisme, c’est qu’il y a tellement d’Églises, laquelle choisir pour construire un projet de société ? À mon sens, si les fruits sont différents, ces projets puissent tous leurs valeurs fondamentales dans l’Évangile qui nous dit de pardonner, d’avoir de la compassion, de partager, de ne pas médire, de ne pas voler, etc., les règle de base pour construire un monde nouveau. Yves

* Ça existe encore que l’Église catholique, dans certaines villes au Québec, finance des projets communautaires, les groupes de femmes, environnementalistes, même aussi ceux de la diversité sexuelle.

* Oui, surtout les communautés religieuses.

* Par rapport à laissez à César ce qui appartient à César, il y a une autre affaire dans les Évangile qui dit : « Être du monde, sans être du monde » et c’est quelque chose aussi qui revient dans les plateformes en ligne. C’est-à-dire que nous sommes anarchistes, mais nous devons quand même participer à la société. Ce que nous pouvons faire comme personnes anarchistes, c’est de faire réaliser aux autres, pour en quelque sorte leur enlever le voile qu’ils ont devant les yeux. Et le message chrétien fonctionne un peu de la même façon, à force d’interagir avec les gens, souvent quand ils ont des problèmes, on peut leur proposer des choses en lien avec notre idéologie qui va peut-être leur apporter du réconfort.

* J’ai trouvé ça intéressant, même si parfois j’avais de la difficulté à lire les sous-titres quand ça parlait en anglais. J’ai réussi quand même à me faire une petite idée. Il y a deux choses qui m’ont intriguée dans le documentaire, la première c’est le Café Dorothy où l’on voit l’entraide et le support des uns et des autres, ça m’a beaucoup touché. Ça m’a impressionné de voir à quel point on va prendre le temps par exemple de montrer aux personnes comment plâtrer un mur. On va jusque là, wow c’est beau. Je suis beaucoup passionnée par la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, mais à quelque part, je me suis reconnue là-dedans. L’autre affaire qui m’a intriguée, c’est pourquoi les gens ont été arrêtés ? Je n’ai pas tout compris.

* Au Café Dorothy, tout est gratuit. La première fois que j’y suis allé, j’ai demandé un café et j’ai sorti mon argent pour payer et on m’a regardé comme si je commettais un blasphème. J’ai trouvé ça instant qu’il y ait cet espace de gratuité. Les gens qui se font arrêter, c’est parce qu’ils ont pénétré dans une base militaire de haute sécurité aux États-Unis pour verser du sang, leur propre sang, sur des missiles atomiques. Bien entendu, c’était un geste prémédité de désobéissance civile. Justement, leur but était de se faire arrêter pour pouvoir ensuite alerter l’opinion publique sur les dangers d’une guerre thermonucléaire. Guillaume

* Moi, ce que j’ai aimé, c’est l’expérience du vivre en communauté. Ce n’est pas facile de vivre ensemble et même parfois ce ne l’est pas dans les groupes communautaires. L’associativité.

* Les communautés religieuses féminines ont ceci de particulier, c’est qu’elles ne font pas partie de la hiérarchie, mais elles appartiennent à l’Église. Quand je parle de religion, je ne parle pas du sens étymologique qui signifie relier à Dieu, mais au sens des institutions qui ont été formées avec une hiérarchie. Les communautés religieuses qui ne sont pas des communautés de prêtres, sont complètement en-dehors de cette hiérarchie. À me yeux, elles représentent bien plus l’Église. Souvent, dans ces communautés, il y a énormément de charité qui se fait au bénéfice de l’ensemble de la société.

* Avant que vous quittiez, j’aimerais vous lire un extrait du Journal de l’Anarchisme chrétien qui a été produit à Québec autour des années 2010. Emilie

* Cela date de 2014, cela a été produit au Québec. Il y a eu quatre numéros du Journal Anarchistes et chrétiens. Je vais vous lire deux extraits pour ancrer ce récit dans l’histoire de la Ville de Québec. C’est de David Nadeau :

Le Collectif Anarchistes et chrétiens, 2008 à 2010

« Le Collectif Anarchistes et chrétiens et formé à l’été 2008 par le poète Edmé-Étienne et le peintre musicien et théologien, Frédérique Tardif. Trois autres poètes se sont joints rapidement à ce collectif : Michel Lapointe, Gabriel Paquette et l’auteur de ces lignes. Des messes anarchistes sont célébrées plus ou moins régulièrement pendant après d’un an, toujours avec de nouveaux invités.

Ces fêtes, marquées par la consécration et le partage du pain et du vin, s’identifient au rituel liturgique de la messe, non pas catholique, mais du culte chrétien primitif qui renouvelle la cène et préfigure la fin des temps. Puis, la commune de la rue des Augustines, devient l’espace temps voué à la recherche d’un mode de vie expérimental, un underground de salon. La vie du Collectif Anarchies et chrétiens est également marqué par la fondation des Éditions du Golgotha qui publie notamment les trois numéros du Journal Anarchistes et chrétiens. Une exposition collective au Bar coop L’Agité a lieu le 3 février 2009, dans ce haut-lieu de l’Anarchisme officiel à Québec. De houleuses conférences collectives révélatrices d’un écart considérable entre la militance et la poésie. Parmi les autres réalisations de ce groupe, notons quelques poèmes et collages collectifs, de même qu’un texte de Frédérique Tardif demeuré inédit, une réflexion théologique sur saint Paul et Marc Sterner. Suite à la dissolution du Collectif Anarchistes et chrétiens en 2010, le 4ème numéro du journal est condamné à ne jamais voir le jour. L’aventure poétique de chacun dans une solitude approfondie, l’amitié continue a suscité des expériences collectives comme le groupe punk Les Anarchiens et des soirées trash et raffinée. Dans le désespoir lucide de la folie créatrice, la révolution poétique travaille à faire venir au monde ce qui est déjà là en quelque sorte de toute éternité. »

Deuxième extrait :

Sur le christianisme et l’anarchisme par A. Rose :

« Je ne suis pas chrétien, loin de là, je suis anarchiste par contre. Il me semble pourtant avoir plus à apprendre à lire le Journal Anarchistes et chrétiens, qu’à relire les mêmes théories maintes fois rabâchées d’un anarchisme conventionnel et confortable. Il semble que le Journal puisse jouer un rôle majeur dans la tentative de faire du milieu anarchiste, un milieu aussi ouvert à la diversité des voix qu’il doit l’être. S’il y a un monde où nous devrions être vraiment libre de penser, de croire et de parler, c’est bien le monde de l’anarchisme, non ? Le Journal représente cet irruption du marginal dans un univers de la pensée qui a trop souvent tendance à se figer autour des conceptions obtuses et des concepts clés à recracher au moment opportun. Le Journée crée dans le milieu anarchiste cette diversité des voix qu’il porte en lui-même et que l’on risque malheureusement de chercher en vain chez certains anarchistes. On y est confronté à une réflexion sur la spiritualité que l’on ne retrouve quasiment jamais dans l’anarchisme traditionnel qui tend à mourir tranquillement sur des bases pourries de ses acquis et de ses certitudes béates. »

* Est-ce que tu sais pourquoi est-ce que cela s’est arrêté après 2010 ?

* Je ne le sais pas. Je peux te dire que le fondateur du collectif est le regretté Edmé-Étienne qui s’est enlevé la vie en 2016. Gabriel Paquet qui est un chanteur connu était l’un de ses amis et il faisait partie du collectif.

* Je remercie Guillaume Paqueville pour s’être déplacé de Montréal pour être parmi nous ce soir.

Propos rapportés par Yves Carrier

 

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