Ça roule au CAPMO, mai 2026

En attendant de l’été

Après quelques jours de chauds rayons, notre cœur tressaille à l’idée du retour des beaux jours.

Nous vivons une période d’attente à plein de points de vue: Attente de nouveaux gouvernements, de politiques environnementales qui prennent le taureau par les cornes, de la fin des conflits au Proche-Orient et ailleurs dans le monde,  que le fascisme s’épuise dans sa rhétorique nihiliste qui ne conduit nulle part, attente du permis d’immigrer pour plusieurs qui aimeraient faire leur vie ici, malgré tous nos défauts, attente de sortie de la pauvreté, d’un logement adéquat pour ceux et celles qui vivent dans la rue, d’un médecin de famille alors que les étudiants en médecine veulent tous et toutes devenir spécialistes, etc.

Bref, nous sommes en attente d’un projet de société structurant qui nous permettra de sortir du capitalisme prédateur sans tomber dans d’autres pièges tels que le racisme et l’intolérance. Mais une chose est certaine, nous ne pouvons plus attendre la mort, en continuant à vivre une jeunesse éternelle sans égard envers ceux et celles qui viendront après nous.

Non, il n’y a pas de retour en arrière vers un âge d’or qui n’a jamais existé, mais il y a devant nous, si nous le voulons vraiment de manière solidaire et accueillante, l’immensité des possibles. Pour cela, il faut se donner les moyens, en commençant par une éducation de qualité pour tous et toutes, des logements abordables, un sens partagé du bien commun et une ouverture sur le monde.

Comprenons-nous bien, les succès de la génération suivante ont toujours été tributaires des efforts  des générations précédentes. Si nous vivons dans un présent hédoniste éternel, nous entamons sévèrement le patrimoine des générations à venir. Le problème réside dans l’individualisme qui nous empêche de partager une émancipation collective, notre vie se résumant en une quête matérielle dans le but de satisfaire nos désirs immédiats. Pour plusieurs, la notion de service est perdue de même que le sentiment d’appartenance à plus grand que soi. Pas à une équipe de hockey, mais à l’humanité entière, considérant chaque être humain comme un semblable  qui mérite la même considération et la même dignité que soi.

Trop souvent, nous renonçons à la spiritualité comme fondement de notre être et de notre manière de communier au tout et comme résistance aux forces de dissolution. Pourtant, sans cette ouverture, au nom d’une rationalité scientifique qui reste pour plusieurs une fermeture au domaine des sens et des émotions, nous demeurons incomplets, croyant que l’argent et la science peuvent tout régler.

En tant que satellite de l’empire, nous devrions cultiver la solidarité internationale comme le bien le plus précieux de l’humanité. Si les ténèbres veulent nous engloutir, nous devons nous tourner vers la lumière de la justice sociale et de l’amour du prochain. La haine n’aura pas le dernier mot.

Yves Carrier


 

Tisser la vie et la manière d’habiter la Terre

Par Monica Benavides, CLAR (conseil latino-américain des religieux et des religieuses),

Amerindia, 22 avril 2026

Introduction

Dans le cadre de la Journée internationale de la Terre-Mère, ce texte propose une compréhension de la vie comme un tissu de relation où tout est interconnecté. Depuis les sagesses ancestrales, la Terre est reconnue comme un être vivant et sacré, et l’être humain fait partie de cette toile. Le tissu apparait comme symbole et pratique qui expriment la connaissance, la mémoire et la spiritualité, orientent une façon d’habiter la Terre basée sur la réciprocité, l’équilibre et le soin de la vie. Célébrer la Terre-Mère, c’est se disposer à écouter la vie qui nous soutient et à nous rencontrer avec une spiritualité qui nait de la relation avec tous les êtres. Dans cet horizon, la prière devient un acte de connexion, une manière d’ouvrir le cœur pour recevoir la sagesse qui habite la création.

Prière au Grand Esprit

Oh Grand Esprit, dont j’entends la voix dans les vents et dont le souffle donne vie au monde entier.

Entends-moi.

J’ai besoin de ta force et de ta sagesse.

Permets-moi de cheminer en beauté et que mes yeux conservent toujours le rouge et le violet du crépuscule.

Que mes mains respectent ce que tu as créé et mes oreilles soient attentives à ta voix.

Rends-moi sage pour que je puisse comprendre les enseignements que tu as dispensés à mon peuple.

Permets-moi d’apprendre les leçons que tu as cachées dans chaque feuille et chaque pierre.

Aide-moi à demeurer serein et fort devant tout ce qui se présente à moi.

Fais que toujours je sois disposé à recourir à toi les mains propres et le regard sincère.

Ainsi, quand la vie s’évaporera, mon esprit puisse venir à toi sans honte.

– Traduite par le chef Lakota sioux Yellow Lark en 1887

À partir de cet héritage spirituel, la prière au Grand Esprit nous immerge dans une expérience de communion. Cette spiritualité constitue une dimension intégratrice qui comprend des pratiques, des gestes, des contextes, des espaces et des formes de vie, articulant de manière dynamique les processus sociopolitiques et culturels des peuples, pour autant, elle est destinée à resignifier le monde et à l’ouvrir à de nouveaux horizons de sens. À partir d’elle, le texte approfondit dans l’image du tissu comme expression d’une cosmo-associativité en réseau, interdépendante et sacrée. Tisser la vie est la manière d’habiter la Terre. Depuis la mémoire ancestrale des peuples, la Terre-Mère se révèle comme un être vivant avec laquelle s’établit une relation symbiotique. Elle n’est pas un objet ni une ressource disponible, sinon l’origine, le fondement et l’horizon de l’existence. En elle, toutes les formes de vie convergent dans une unité dynamique où tout est connecté, interrelié et interdépendant pour exister.

Les êtres humains n’occupent pas un lieu extérieur ou supérieur, ils font partie d’une toile vivante qui les constituent et les soutient. Cette compréhension s’exprime avec clarté dans le tissu, compris non seulement comme une pratique artisanale, mais aussi comme un langage et une forme de connaissance. La parole et le fil partagent une même logique relationnelle. Parler, c’est tisser et tisser c’est raconter. Chaque fibre renvoie à une autre fibre, ainsi comme chaque parole contient d’innombrables sens. La connaissance ne se divise pas, il se construit en lien, reconnaissant la continuité entre les êtres et l’interdépendance comme principe de l’existence. Les tissus latino-américains condensent cette cosmo-existence.

Loin d’être des objets décoratifs, ils fonctionnent comme des supports de la mémoire collective où s’inscrivent des histoires, des symboles et des liens avec l’environnement. La tisseuse interprète et communique à travers sa pratique, articulant sensibilité, pensée et expérience. Le tissu se convertit ainsi en un espace où la communauté se reconnait et projette sa façon d’habiter le monde.

Au centre de cette compréhension se trouve le Kawsay, compris comme la force vitale qui traverse tout ce qui existe. Il ne se limite pas à la vie biologique, sinon qu’il exprime une énergie qui circule à travers les ruisseaux, les montagnes, les plantes et les corps, configurant un univers conçu comme une toile vivante par laquelle circulent l’énergie et la communication. Cette dynamique n’est pas chaotique, elle se régule dans la propre nature à travers des relations d’unité et de complémentarité qui rencontrent son expression dans la vie communautaire. Le temps, dans cet horizon, n’est pas linéaire. Il répond à un senti-penser cyclique qui se déploie en spiral, où le passé, le présent et le futur s’entrelacent. Le temps est relationnalité cosmique et il se manifeste dans l’espace, articulant les rythmes de la nature et de la vie humaine. La réalité s’entend alors comme un mouvement continu dans lequel la nature et la culture ne s’opposent pas, sinon qu’ils s’articulent mutuellement.

De cette expression surgit le principe de l’Ayni qui oriente la vie à partir de la réciprocité. L’existence se soutient par le donner et le recevoir, dans l’échange qui maintient l’équilibre du tissu vital. À cela s’ajoute l’Allin Kawsay, comme horizon du Buen vivir qui propose une vie en harmonie, en présence et en connexion avec le quotidien. Ces pratiques s’articulent avec le service communautaire et la spiritualité qui traversent la vie sous toutes ses formes de manière organique. Cette perspective configure une éthique sociale alternative. La Terre-Mère est sacrée, source de vie, et son soin n’est pas une option, sinon une responsabilité collective. Depuis ce regard, affirmer que la Terre ne nous appartient pas implique de reconnaître que nous faisons partie d’elle. Par conséquence, le respect pour les diversités culturelles, naturelles et spirituelles, se convertit en une condition pour la continuité de la vie.

Les modes coloniales qui séparent l’être humain de la nature et réduisent les territoires à des ressources sont questionnées à partir de cette rationalité ancestrale. Face à la fragmentation, émerge une compréhension où sentir et penser s’intègrent. La notion du senti-pensant, développée par Elvira Espejo, exprime une connaissance incarnée qui articule le corps, l’émotion et la raison dans l’expérience d’habiter le monde. Ce processus articule des pratiques, des savoirs et des affects jusqu’à constituer un corps collectif qui est aussi politique, dès lors qu’il s’organise pour soutenir la vie et défendre les conditions qui la rendent possible.

Ainsi, se configure un projet de vie collectif en équilibre et en harmonie avec tous les êtres de la Terre. Dans ce contexte, la décolonisation ne se limite pas à une critique théorique. Elle se concrétise dans des pratiques qui restaurent la relation avec la Terre-Mère et reconfigurent les manières d’habiter le monde.

Reconnaître la Terre-Mère comme sujet implique d’assumer la coresponsabilité dans le maintien de la vie et dans la reconstruction des liens qui la rendent possible. L’image du tissu permet de recueillir de façon symbolique l’intégralité de cette proposition. Tout est entrelacé et chaque action a une incidence sur l’ensemble. Le soin du territoire est, pour cela, le soin de la vie elle-même. Dans ce cadre, la culture de la Terre émerge comme une pratique qui intègre la spiritualité, la connaissance et la résistance, maintenant vivante une cosmo-praxis qui propose des alternatives face aux crises contemporaines. Tisser la vie n’est pas une métaphore, c’est une manière concrète d’habiter le monde depuis la relation, la réciprocité et la communauté, soutenant la vie en équilibre avec tous les êtres.

La Terre-Mère

À partir de cette spiritualité et de la sagesse ancestrale des Premiers Peuples, nous reconnaissons que toute existence est tissée dans une toile sacrée de relations où chaque être a sa place et sa dignité. Une ancienne prière du peuple Ute l’exprime de cette manière :

Traite bien la Terre.

Ce n’est pas tes parents qui te l’ont donnée, ce sont tes enfants qui te l’ont prêtée.

Nous n’héritons pas la terre de nos ancêtres, ce sont nos enfants qui nous la prêtent.

Ces paroles nous invitent à entrer dans une éthique de responsabilité et de réciprocité. Nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes des gardiens. Nous existons en communion avec le cosmos. Ainsi, le soin de la Terre-Mère se convertit en une pratique spirituelle, politique et communautaire, qui traverse nos décisions quotidiennes. Cette intuition devient chant et célébration.

Dans l’horizon de communion, la bénédiction se convertit en parole qui sème la vie et l’harmonie.

Bénédiction avec le Cœur du Ciel et de la Terre t’accompagne à chaque matin.

Que le temps sacré t’enseigne la patience et les cycles de la vie te donnent l’entendement.

Que le maïs, racine de ton être, alimente ton corps et ton esprit.

Que tes paroles soient vraies et que tes pas soient fermes sur la terre.

Vis en équilibre avec tout ce qui a été, est et sera.

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier

Monica Benavides est une religieuse de la Congrégation des Sœurs de la Volonté divine. Elle appartient à la Première Nation “Pastos” située dans le département de Nariño en Colombie. Elle est docteure en Théologie de l’Université Javériana à Bogota. Elle est associée à la Commission de la Vie religieuse indigène de la CLAR et d’ETAP. Elle est aussi membre du groupe de recherche « Pensée sociale de l’Église », à l’Université Javériana. Elle partage la majeure partie de sa vie et de sa mission avec des enfants, des adolescents et des jeunes dans des espaces frontières. Elle adore abolir rompre les frontières, se lever avec le soleil, s’inspirer du vent et contempler les tâches de la vie quotidienne des territoires.


 

Jeffrey Sachs : Nous vivons la fin de l’hégémonie occidentale

Other News, 27 avril 2026

Observatoire des crises

Entretien avec le professeur d’économie Jeffrey Sachs, mené par le politologue norvégien Glenn Diesen.

Glenn Diesen

Bienvenue. Nous avons le plaisir d’accueillir aujourd’hui le professeur Jeffrey Sachs. Merci de vous joindre à nous. 

Je voulais vous parler de ce qui semble être le déclin, du moins, de l’ère hégémonique après la Guerre froide. Après la Guerre froide, nous avons constaté que l’image des États-Unis comme puissance toute-puissante jouait un rôle primordial dans la structuration du système international. Les États liaient leur sécurité à celle des États-Unis, ce pays ayant tendance à la monopoliser, et les adversaires cherchaient à se faire discrets pour ne pas provoquer les États-Unis. Or, comme nous le savons, les puissances hégémoniques finissent par être surchargées et épuisées. Il semble que ce soit ce que Trump ait voulu inverser, mais la guerre contre l’Iran a mis en lumière les limites de la puissance américaine. Quel est votre point de vue ? Comment évaluez-vous la pertinence à long terme de cette guerre ? 

Jeffrey Sachs

Nous constatons indéniablement les limites de la puissance américaine. Sa puissance est incontestable. Je crois que nous assistons à une tendance de fond, celle du déclin, voire de la fin, de l’hégémonie occidentale, dont les prémices remontent à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la plupart des colonies européennes ont disparu.

D’une certaine manière, les États-Unis ont remplacé les empires européens pour devenir un empire américain. Ils rivalisaient avec l’Union soviétique comme l’une des deux grandes puissances impériales, mais dans ce contexte, les États-Unis ont toujours exercé une certaine domination économique et technologique. C’était une période très angoissante, car ces deux superpuissances nucléaires étaient constamment en conflit, au moins par le biais de guerres par procuration.

Lors de la dissolution de l’Union soviétique en 1991, il semblait que les États-Unis allaient prendre la tête d’une grande partie du monde. Ils étaient alors la seule superpuissance et exerçaient une domination absolue. Pourtant, j’estime que la tendance de fond qui avait conduit au déclin général de la puissance occidentale après la Seconde Guerre mondiale s’est poursuivie. Que s’est-il passé à la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Avec la fin de l’ère européenne et impériale.

Le reste du monde, et notamment l’Asie, a ainsi pu rattraper son retard technologique, atteindre des niveaux d’éducation et d’alphabétisation plus élevés, et s’urbaniser et s’industrialiser. De ce fait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’écart entre l’Occident industrialisé – généralement l’Europe et les États-Unis – et les pays d’Asie s’est réduit, parallèlement à quelques réussites, certes partielles, en matière de développement économique dans d’autres régions du monde.

Voici comment je vois les choses : pendant environ 150 ans, du début du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde occidental, et plus particulièrement l’Europe, a dominé le monde. Il s’agissait d’une véritable hégémonie occidentale,

avec la Grande-Bretagne à sa tête, mais aussi plusieurs puissants pays européens possédant des empires à travers le monde.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’écart entre l’Occident et le reste du monde s’est réduit. Au sein même de l’Occident, les États-Unis demeuraient incontestablement la puissance dominante, mais en coulisses, une grande partie de l’Asie connaissait une croissance économique annuelle soutenue. Cela signifiait qu’à long terme – et non pas seulement d’année en année – la domination du monde occidental était vouée à décliner.

Mais je dirais que deux choses ont obscurci la situation. La domination des États-Unis et de l’Union soviétique a donné l’impression qu’il s’agissait d’un conflit entre deux empires qui s’affrontaient, et il était facile de perdre de vue ce qui se passait avec l’émergence de la Corée, de Taïwan, de Singapour, de Hong Kong, des soi-disant Tigres asiatiques, ou l’essor économique de la Chine qui a commencé à la fin des années 1970.

On avait donc l’impression d’assister à un affrontement entre deux superpuissances, alors qu’en réalité, un changement bien plus fondamental était en cours. Et je reviens aux processus asiatiques, qui sont au cœur de tout cela, car l’Asie abrite 60 % de la population mondiale et a toujours été le centre de gravité de la population et de l’économie mondiales depuis au moins deux millénaires.

Ce qui se passait, c’est que l’Asie se remettait lentement d’un siècle et demi de domination impériale européenne, mais cela se faisait en coulisses, c’était progressif, c’était quelque chose qui changeait d’année en année, et il semblait que les États-Unis et l’Union soviétique s’engageaient dans une bataille rangée.

Ainsi, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en décembre 1991, une seule superpuissance subsistait. La fin de l’histoire fut proclamée, et les États-Unis apparurent comme l’unique superpuissance. C’était l’ère de l’unipolarité. Les États-Unis étaient le pays incontournable. Ils furent couverts de tous les superlatifs imaginables.

Les néoconservateurs américains étaient convaincus de leurs propres idées et pensaient que le changement fondamental dans le monde résidait dans la domination américaine. La notion de domination est devenue un leitmotiv, mais j’estime que, d’un point de vue économique, le véritable enjeu était la réduction progressive, année après année, de l’écart entre l’Occident (c’est-à-dire l’Europe et les États-Unis) et l’Asie.

Et la montée en puissance de l’Asie fut le véritable enjeu en termes de rapports de force. Or, même à l’apogée de sa puissance, les Américains ne purent vaincre le Vietnam, ni surmonter les guerres anticoloniales ni le sentiment anticolonial. Les États-Unis ne purent ni maintenir intacts les empires européens, ni les remplacer par des empires américains dans une grande partie de l’Asie, bien que leur influence au Japon et en Corée après la guerre ait été quasi totale.

Mais tout cela signifie que, de mon point de vue, l’unipolarité qui a suivi 1991 était en grande partie une illusion. Si on l’analysait en tant qu’économiste, comme je le faisais à l’époque, on affirmait que l’Asie était en pleine ascension et que cela engendrait un monde différent. Mais du point de vue géopolitique, en matière de projection de puissance et de stratégie militaire, la situation n’était pas forcément perçue ainsi. Et le plus intéressant, je crois – et il serait passionnant de revenir sur les propos des stratèges concernant la Chine en 1991 et 1992, au moment où l’on prévoyait cette unipolarité – serait d’examiner ce que les stratèges disaient de la Chine.

Si ma mémoire est bonne, on parlait peu de la Chine, qui n’était pas considérée comme un acteur majeur. On la voyait comme un pays pauvre qui assemblait des produits pour les États-Unis. Aux États-Unis, on pensait qu’il serait bon pour elle d’accroître sa puissance afin de contrer l’influence russe. La Chine n’a été perçue comme un enjeu stratégique par les États-Unis qu’au début du XXIe siècle. Et ce n’est qu’aux alentours de 2010, lorsqu’Obama a commencé à évoquer le pivot stratégique vers l’Asie, et plus particulièrement vers la Chine, que la situation a véritablement évolué.

En résumé, voici la tendance mondiale actuelle. De 1800 à 1950 environ, le monde occidental, mené par les empires européens et, en Europe, par la Grande-Bretagne, a dominé la planète. Il s’est industrialisé, a bénéficié d’une supériorité militaire considérable, d’une avance technologique immense et d’un leadership scientifique incontestable, que ce leadership se situe en Europe ou aux États-Unis.

Mais cette situation avait déjà commencé à évoluer au début du XXe siècle et a connu un changement décisif à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, si l’on considère l’Occident dans son ensemble, cette domination a atteint son apogée vers 1950. À partir de cette date, les gros titres annonçaient : « La fin de l’empire européen, l’indépendance de l’Inde, la proclamation de la République populaire de Chine », etc.

Ces gros titres politiques ont amorcé un profond processus économique que l’on qualifie généralement de « rattrapage ». L’expression n’est pas tout à fait exacte, mais elle s’appliquait au moins aux cinquante premières années de la période allant de 1950 à 2000. Il est frappant de constater que l’Asie rattrapait alors son retard en matière d’alphabétisation, d’éducation publique de masse et d’infrastructures de base. De tels progrès étaient inimaginables durant l’âge d’or de l’impérialisme européen.

Aujourd’hui, le terme « rattraper son retard » n’est plus approprié, car la Chine domine clairement le progrès technologique dans de nombreux domaines. Quant aux États-Unis, ils sont loin d’être l’hégémonie ou la seule superpuissance mondiale, selon la plupart des critères, tant économiques que technologiques. La Chine est au moins l’égale des États-Unis, mais j’estime qu’en matière de production manufacturière, dans presque tous les secteurs, et notamment dans l’industrie lourde, elle les devance largement.

Ainsi, concernant l’idée que l’hégémonie américaine touche à sa fin, je dirais que cela se vérifie progressivement depuis des décennies. L’euphorie qui a suivi 1991 aux États-Unis autour d’un monde unipolaire était, à mon sens, artificielle.

J’en ai été témoin : dans les think tanks, les universités, à Washington, et je l’ai entendue dans le discours de chaque président. Il s’agissait, selon moi, d’une ignorance économique. J’ai également participé, dans les années 1990, à un débat sur la réalité de l’essor asiatique : était-il un phénomène durable ou un processus voué à l’effondrement ?

On a vu des articles sur le mythe du miracle asiatique. J’ai toujours pensé que nous assistions à un véritable processus de rattrapage. Et après 2010, ce processus s’est transformé en un dépassement dans de nombreux domaines. Je n’ai donc jamais cru à cette vision unilatérale.

Ayant été témoin du désastre de la guerre du Vietnam, j’ai toujours pensé que les États-Unis surestimaient leur puissance.

J’ajouterais que la guerre en Ukraine est une nouvelle démonstration des limites évidentes de l’unipolarité américaine, car elle a marqué la fin de l’expansion de l’OTAN et la fin de la politique américaine consistant à placer ses troupes où bon lui semblait.

Je me souviens qu’à cette époque unipolaire, Brzezinski était convaincu que les États-Unis domineraient l’Eurasie et que l’Ukraine en serait la clé de voûte. Le président Poutine, quant à lui, a tenu bon et a déclaré : « Non, non, tant que je serai là, cela n’arrivera pas. »

La guerre en Ukraine est avant tout une guerre sur les limites de l’expansion américaine. Les États-Unis pensaient pouvoir éliminer la Russie financièrement et économiquement par des sanctions militaires ou par la subversion interne, via une sorte de révolution de couleur. Or, tout cela s’est avéré être une illusion.

En résumé, oui, nous constatons les limites de la puissance occidentale ; nous constatons les limites de la force américaine. La puissance occidentale, qui est par essence un concept relatif, décline depuis 75 ans, depuis le milieu du XXe siècle, sous l’effet de la montée en puissance de l’Asie. Quant à l’idée d’un monde unipolaire, elle n’a jamais été une réalité ; il a toujours été quelque peu illusoire de penser que les États-Unis étaient la puissance suprême.

Cela dit, les États-Unis conservent une puissance, une influence et une capacité de destruction considérables. Il ne s’agit donc pas de l’effondrement des États-Unis, mais bien d’une démonstration des limites de leur force.

Glenn Diesen 

Son point de vue est intéressant. Comparée au XIXe siècle, la politique de puissance de cette époque était largement perçue à travers le prisme de l’opposition entre la Grande-Bretagne et l’Empire russe. Puis, tandis que cette rivalité persistait, des puissances ont émergé en périphérie : les États-Unis, l’Allemagne et le Japon. Et, dans une certaine mesure, ce phénomène s’est également produit au XXe siècle, avec l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique. Mais après ces années, la nouvelle rivalité est particulièrement visible, l’Asie émergeant en périphérie. Néanmoins, persiste l’idée que l’hégémonie occidentale est la norme et qu’elle reviendra.

Jeffrey Sachs

L’histoire nous enseigne une leçon fondamentale : les avantages sont temporaires. Ils peuvent durer des siècles ou n’être qu’un feu de paille, selon les circonstances. Mais la technologie, souvent essentielle à l’obtention de tout avantage, militaire ou productif, demeure cruciale.

Au XIXe siècle, la machine à vapeur était absolument essentielle à l’hégémonie économique européenne, un avantage unique sur le reste du monde. Ce n’était pas le seul avantage, mais il était déterminant. Avec le temps, les bonnes idées, les technologies et les connaissances se sont diffusées. C’est pourquoi le maintien d’un monopole du pouvoir est presque impossible.

Vous pouvez tenter de préserver vos secrets commerciaux, de limiter les exportations de haute technologie, mais grâce à la rétro-ingénierie, vous pouvez reproduire les réussites et comprendre les principes scientifiques et technologiques sous-jacents. C’est un atout précieux pour tous.

Ainsi, les nations dominantes se retrouvent confrontées à des concurrents, car leur leadership reposait sur un avantage technologique substantiel, très souvent militaire. Ce qui avait émergé en Occident fut rapidement imité ailleurs.

Bien sûr, toute l’ère nucléaire s’est déroulée ainsi. Lorsque la bombe atomique fut mise au point à Los Alamos, puis larguée à titre de démonstration par Truman, une démonstration pour Staline, elle tua un nombre considérable de personnes à Hiroshima et Nagasaki.

Les stratèges pensaient que les États-Unis détiendraient le monopole nucléaire pendant une trentaine d’années. Il n’a duré que quatre ans, car les Soviétiques espionnaient et disposaient d’excellents scientifiques. Les monopoles sont éphémères. L’idée que les États-Unis possèdent des points de passage stratégiques relève presque du ridicule. Début 2022, les États-Unis envisageaient de couper les banques russes du système SWIFT comme une mesure extrême ; cela aurait paralysé l’économie russe.

Nous contrôlions les points stratégiques, nous détenions le pouvoir absolu ; cela signifiait en réalité la fin de la Russie. C’est un thème récurrent dans l’histoire. Lorsqu’un pays prend l’ascendant, comme ce fut le cas pour la Grande-Bretagne lors de l’industrialisation à la fin du XIXe siècle et après les guerres napoléoniennes, les autres pays innovent, rattrapent leur retard, s’inspirent des bonnes pratiques, réduisent l’écart et, souvent, surpassent l’Empire britannique.

Et cela s’est avéré vrai pour la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis, par rapport à la Grande-Bretagne, à partir de 1870 environ. Mais, d’une manière générale, la puissance technologique est restée longtemps au sein de la famille occidentale.

Cela a engendré de nombreuses idées racistes : la notion d’hégémonie des peuples blancs, d’hégémonie culturelle européenne, d’hégémonie chrétienne. L’idée sous-jacente était la suivante : même si la technologie se diffusait en Allemagne et aux États-Unis, tout restait, d’une manière ou d’une autre, au sein de la famille européenne, sous domination occidentale. Un seul pays a rejoint ce processus vers la fin du XIXe siècle : le Japon. Et le Japon a entamé ses propres aventures impériales fondées sur l’imitation.

Les empires européens dominaient le monde sans pitié. Le Japon, à l’instar des empires européens, envahit la Chine à plusieurs reprises ainsi que d’autres régions d’Asie. Mais, hormis le Japon, il s’agissait d’une hégémonie occidentale, blanche et chrétienne sur le reste du monde, une situation généralement considérée comme permanente.

On pressentait parfois que cette situation était temporaire. Napoléon aurait averti que lorsque la Chine s’éveillerait, le monde tremblerait. Il aurait tenu ces propos en exil, dans les années 1810, se fondant sur la prémisse d’une domination occidentale totale. Cette idée s’est profondément ancrée dans la mentalité américaine et européenne. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a accepté que les États-Unis prennent l’ascendant, mais malgré cela, l’idée de la domination occidentale a persisté et, selon moi, persiste encore.

Jusqu’à présent, la Chine a été perçue comme une intrusion totalement indésirable, une force qu’il fallait absolument contenir. Aux États-Unis, on se demande : « Comment avons-nous pu laisser faire cela ? » On estime que notre plus grande erreur a été d’admettre la Chine à l’OMC. C’est un refrain constant à Washington. Nous les avons laissés se développer comme si c’était une décision américaine. Mais cela aussi relève de l’illusion que l’ordre naturel des choses est la domination occidentale. Quoi qu’il en soit, je pense que c’est terminé. C’est là l’essentiel.

Glenn Diesen 

Or, dans la théorie réaliste, on considère souvent que les États cherchent à maximiser leur sécurité. Autrement dit, en cas de déséquilibre, il est nécessaire de poursuivre son expansion. Ainsi, l’élargissement de l’OTAN, l’intervention au Moyen-Orient – ​​tout cela se justifie jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli. 

Une fois l’équilibre atteint, nous rechercherons un nouveau statu quo afin d’optimiser notre sécurité. On pourrait penser que l’élargissement de l’OTAN, brutalement interrompu en Ukraine, a été stoppé par la Russie, et la situation actuelle au Moyen-Orient est similaire, notamment avec l’influence croissante de la Chine. Par conséquent, il est probable qu’un effort diplomatique soit nécessaire pour faire reconnaître ce nouveau statu quo. 

Jeffey Sachs

Je ne vois pas les choses ainsi. En revanche, si je regarde la situation en Iran, je pense que c’est en partie pour cela qu’il ne peut y avoir de paix : Trump ne souhaite qu’une paix hégémonique. Et les États-Unis sont désespérés d’obtenir un cessez-le-feu. Ils ont accepté le format iranien avant de se rétracter.

Les États-Unis semblent désormais se diriger vers une guerre totale contre l’Iran. Cette situation découle d’une réticence à trouver une paix qui ne repose pas sur la domination. Cela nous amène directement aux courants de pensée réalistes.

Il y a le courant de pensée de notre ami John Mearsheimer, le réalisme offensif, qui soutient qu’un équilibre des pouvoirs est impossible. Ils cherchent toujours à prendre l’avantage, toujours à se saboter mutuellement. Mais où s’arrête la théorie de John ?

Dans son ouvrage « La tragédie de la politique des grandes puissances », Mearsheimer soutient qu’un équilibre des puissances véritablement satisfaisant est impossible. Aux États-Unis, on parle parfois de réalisme défensif, par opposition au réalisme offensif. L’opinion dominante est que la sécurité prime, mais qu’un modus vivendi peut être trouvé entre les grandes puissances pour stabiliser la situation.

Je dirais que Kissinger se situait quelque part entre ces deux idées. Il est intéressant de noter qu’il a étudié le Concert européen. Ce fut son grand modèle : la relative stabilité du XIXe siècle entre les grandes puissances européennes grâce à un concert de négociations systématiques et de règles de conduite fondamentales. Mais Kissinger a également succombé à un réalisme offensif : lorsqu’un adversaire est affaibli, il doit être vaincu.

Il était donc favorable à l’élargissement de l’OTAN dans les années 1990, même s’il savait que cela susciterait le mécontentement de la Russie. Je pense que l’un des aspects importants du travail de John Mearsheimer – même si je ne partage pas son point de vue – réside dans sa description de la politique internationale. Pour le dire de manière positive : je pense qu’il s’agit d’une bonne description de l’état d’esprit des stratèges américains. Ces derniers ne considèrent donc pas ces idées comme des motifs d’arrêt.

Il y a un problème aux États-Unis : l’idée que si d’autres grandes puissances restent stables, nous serions menacés. Je parle bien sûr de Washington, et par Washington, j’entends le secteur de la sécurité. L’establishment a beaucoup de mal à accepter l’idée que la Russie soit une grande puissance stable. Il lui est extrêmement difficile d’accepter l’idée que la Chine soit une grande puissance stable. Il aura également du mal à accepter l’Inde comme grande puissance.

Voilà la mentalité américaine. Je ne veux pas déformer les idées de John Mearsheimer, mais je crois qu’il incarne l’idée qu’il est trop dangereux de laisser les autres puissances prendre de l’ampleur. Il pense qu’on ne peut pas leur faire confiance et qu’il faut tout faire pour les affaiblir.

John perçoit donc la Chine comme une menace que nous devons tout faire pour contenir. Je ne partage pas cet avis. En réalité, je le rejette totalement, car je ne considère pas la Chine comme une menace pour les États-Unis. C’est pourquoi je souhaite œuvrer à une relation de coopération et éviter de franchir les lignes rouges de l’autre. Il est impératif que les États-Unis cessent d’armer Taïwan. Cela permettra de bâtir un monde bien plus sûr.

Mais la mentalité américaine est que le monde extérieur est dangereux et qu’il faut intervenir partout où l’on peut. Notre sénateur le plus caricatural, un belliciste à la moindre occasion, s’appelle Lindsey Graham. Il ne cesse de répéter qu’il nous faut plus de guerres, que ce soit en Ukraine, à Taïwan ou en Iran.

Une théorie avance qu’ils reçoivent des contributions d’entrepreneurs militaires, ce qui expliquerait leur attitude belliqueuse ; mais il existe aussi l’idée que les États-Unis devraient être la puissance unipolaire et se battre pour y parvenir, si nécessaire en entravant toute autre grande puissance.

À mon avis, cette description correspond bien à la politique étrangère et à la diplomatie américaines. C’est également une approche désastreuse, inutile, déstabilisatrice et, en fin de compte, dangereuse pour les États-Unis eux-mêmes, sans parler du reste du monde.

Lorsque d’énormes disparités de puissance ont marqué des siècles de domination occidentale, cette domination s’est souvent accompagnée d’idéologies de supériorité. Ainsi, lorsqu’on aborde l’ascension du reste du monde ou celle de la Chine, la réaction généralement observée pourrait se résumer dans un ouvrage comme celui de Robert Kagan, « La jungle reprend ses droits : l’Amérique et notre monde impérialisé ».

Il y soutient que l’Occident est un jardin, que nous sommes les êtres civilisés et que nous devons aller combattre la jungle et la civiliser. C’est une idéologie très profonde, qui remonte à plusieurs siècles. Elle est également très intéressante du point de vue de l’histoire de la pensée.

Les philosophes, consciemment ou non, ne sont souvent que les instruments du pouvoir. Ainsi, lorsque des pays accèdent à la puissance, la philosophie qui la sous-tend émerge. On a connu des siècles d’ascension européenne, avec une domination européenne incontestée sur le reste du monde pendant 150 à 200 ans.

En somme, si l’Europe a perdu certaines batailles, elle a remporté la plupart des guerres en Afrique et en Asie, donnant naissance à toute une idéologie aux multiples variantes : racisme scientifique, racisme pseudo-scientifique, et bien sûr, à la conviction religieuse que Dieu serait de notre côté. D’autres idées similaires, d’ordre philosophique, comme la mission civilisatrice, ont également émergé. Même les penseurs les plus éclairés, subtils et impressionnants, tels que John Stuart Mill, étaient fondamentalement impérialistes.

John Stuart Mill travaillait pour la Compagnie des Indes orientales. Il rédigea pour elle des traités soulignant le retard de l’Inde et l’apport de la civilisation par les Britanniques. Dès lors, une période de tutelle était jugée acceptable. C’est le rôle même d’un empire. Ainsi se développa une idéologie encore profondément ancrée et qui disparaît très lentement. Si l’on observe le comportement des Britanniques et des Français, on constate que, malgré la fin de leurs empires, ils conservent une mentalité impériale. Ils sont souvent même plus militaristes que les États-Unis, qui, eux, possèdent un empire.

Mais la russophobie britannique et l’obstination du Royaume-Uni à inciter à la guerre contre la Russie en Ukraine sont encore plus fortes qu’aux États-Unis, et plus grossières et simplistes ; elles trouvent pourtant leur origine dans une période impériale où la Russie était l’ennemie de la domination britannique. Et les Britanniques continuent de mener ce combat malgré leur situation insulaire et non impériale. Ce serait paradoxal si ce n’était pas si dangereux.

Au XIXe siècle, John Stuart Mill prônait un empire libéral. Aujourd’hui, l’OTAN défend l’hégémonie libérale. Et il y a une certaine cohérence dans cette histoire. Aux États-Unis, nous avons tout appris de l’Empire britannique. De fait, les liens sont très directs. Bien sûr, la langue, la culture, l’éducation – tout est là.

Clinton était un disciple de Rods, et Rods fut un grand impérialiste en Afrique au début du XXe siècle. Clinton a appris cela à Oxford. Ainsi, lorsqu’il est devenu président dans les années 1990, il a affiché cette grandiloquence américaine héritée de l’expérience britannique.

Glenn Diesen  

Eh bien, merci pour votre présentation. Je sais que vous avez une journée très chargée à New York, et je tenais donc à vous remercier d’avoir pris le temps de nous parler. 

Jeffrey Sachs

Bien sûr, quand vous voulez. Ce fut un plaisir de vous parler.

Jeffrey Sachs est professeur d’économie et directeur du Centre pour le développement durable de l’Université Columbia. Il préside le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies. Il a été conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU et a conseillé de nombreux gouvernements sur la transition économique, les solutions à la crise de la dette et les politiques de réduction de la pauvreté.


 

Il y avait des pierres sur le chemin. Il construisit des ponts. Un an sans François de Rome

Par Vitor Hugo Mendes

Amerindia, 21 avril 2026

Il y a un an, le monde faisait ses adieux à Jorge Mario Bergoglio, l’inoubliable Pape François. Toutefois, la sensation qui perdure n’est pas l’absence, mais la présence. Certaines personnes, en nous quittant, ferment un cycle, d’autres inaugurent un temps nouveau. Ce fut ainsi avec François : « Il est encore présent. »

Depuis les premiers jours de son pontificat, il fut évident qu’il ne s’agissait pas d’un simple changement administratif ni d’une stratégie institutionnelle. François était François dans son originalité. Sa force résidait précisément en cela : sa cohérence entre sa foi, sa vie et sa mission. Il n’interprétait pas un rôle, il rendait témoignage d’une conviction. Il ne cherchait pas à paraître humble, il l’était simplement.

Le premier pape latino-américain, le premier jésuite, le premier à choisir le nom de François, apporta au centre de l’Église ce qui si souvent demeurait à la marge : les pauvres, les migrants, l’écologie intégrale, la fraternité humaine et la miséricorde, chemin qui unit Dieu à l’être humain, nous faisant un signe efficace de la présence divine en ce monde. Sa manière de gouverner déplaça l’Église du pouvoir au service, de la rigidité au discernement et de la peur à l’espérance.

Son magistère écrit est déjà passé à l’histoire. Evangelii gaudium non seulement rétablit le lieu social de l’Église – pauvre parmi les pauvres -, mais aussi rendit sa vigueur, son but et de nouveaux objectifs missionnaires à la vie chrétienne : rejoindre les périphéries. Laudato si’ s’est converti en une référence globale dans la protection de la maison commune, proposant une écologie intégrale. Fratelli tutti situa à nouveau la fraternité comme horizon politique et spirituel du 21ème siècle.

Dans Querida Amazonia (Chère Amazonie), François offre peut-être l’une des synthèses les plus belles de son pontificat : une Église avec un visage amazonique, défenderesse des Premiers Peuples, gardienne de la création et capable d’unir justice sociale, dialogue interculturel et espérance rénovée. Dans Querida Amazonia on aperçoit clairement qu’évangéliser, pour lui, signifiait aussi protéger les vies menacées et entendre les voix historiquement réduites au silence.

En reconnaissant dans les Mouvements populaires un sujet historique indispensable, François rapprocha l’Église des luttes concrètes pour la terre, le toit et le travail. La rencontre de Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie, en 2015, fut décisive: là il dénonça les anciennes et les nouvelles formes de colonialisme, il critiqua l’économie de l’exclusion, l’inégalité sociale et affirma que les pauvres ne sont pas un problème, mais une partie fondamentale de la solution. Il donna une voix globale aux invisibles et il rappela que le droit des peuples appartient aussi au cœur de l’Évangile.

Mais, peut-être, encore plus important fut son magistère non écrit : ses gestes. Qui oubliera François embrassant les malades, lavant les pieds des prisonniers et des femmes, dialoguant avec d’autres religions, demandant des prières au peuple, rejetant les honneurs des puissants, préférant la Maison Sainte-Marthe au Palais apostolique et reconnaissant, par des actes concrets, la dignité et la coresponsabilité des femmes dans l’Église ? Qui oubliera son image solitaire sur la Place Saint-Pierre, pendant la pandémie, priant pour une humanité blessée ? Dans ce silence pluvieux, il parla au monde entier.

François provoqua aussi des inconforts. Et cela était inévitable. Toute authenticité désinstalle. Son énergie critique au cléricalisme, à l’économie qui tue, à la culture du jetable, à l’inégalité sociale et aux guerres, démontra que l’Évangile ne peut être réduit à un simple ornement religieux. Avec François, la foi avait besoin de toucher la chair du Christ dans la souffrance humaine.

Un an après sa mort, il apparait encore plus clairement que son pontificat ne fut pas une parenthèse, mais un processus. La sinodalité, la réforme ecclésiale et sociale, l’ouverture missionnaire, la culture de la rencontre, la conversion écologique, l’Économie de François et Claire d’Assise, et le Pacte éducatif global, continuent d’être des tâches à remplir. François de Rome initia des chemins qui transcendent son temps historique et biographique.

C’est aussi pour cela que la transition avec le Pape Léon est remarquable. En reprenant, dans sa première exhortation apostolique, Dilexi te, le noyau évangélique de l’amour aux pauvres, Léon XIV indique une continuité sans équivoque avec l’héritage de François. Davantage qu’une succession institutionnelle, il s’agit du passage d’un témoignage de vie à une responsabilité historique : maintenir vivant ce que François a resitué au centre de la vie de l’Église. Si François initia des processus, il correspond maintenant de les approfondir. S’il rétablit la crédibilité à la nécessaire articulation entre la foi et la vie, on espère que le nouveau pontificat le traduise dans des structures rénovées et des décisions vaillantes.

C’est peut-être pour cela que son souvenir demeure si vivant. Comme cela s’avéra clairement lors de son départ, François n’appartient pas seulement au monde catholique. Il fut aimé par des croyants et des non-croyants, admiré par plusieurs qui voyaient en lui une combinaison singulière de vigueur et de tendresse, de fermeté et d’humilité, d’intelligence et d’humanité prodigieuse.

Quelqu’un a dit une fois qu’il “était un pape très normal”. Et peut-être est-ce là que réside l’une de ses plus grandes forces. Dans un monde fasciné par les apparences et les excentricités, François récupéra la force extraordinaire de l’Évangile vécu avec l’authenticité du « pauvre d’Assise ».

Une année après sa mort, on comprend mieux que François ne joua pas un rôle : il fut témoin de l’Évangile. Dans la simplicité de sa vie, il insuffla une nouvelle vie à l’Évangile proclamé par l’Église. Il vécut en minuscule et entra dans l’histoire en majuscules. Sa voix s’est éteinte, mais sa prophétie continue de résonner dans nos vies et dans le présent de notre histoire.

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier

* Vitor Hugo Mendes est curé du diocèse de Santa Catarina au Brésil.Avec un doctorat en éducation et en théologie, il est auteur d’une oeuvre en deux volumes Libération, bilan historique sur l’influence d’Aparecida et de Laudato si’. L’apport latino-américain de François, 2021, Éditoria APPRIS/Amerindia.

 


 

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