Dialogue jeunesse sur l’Éducation populaire en Amérique latine

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Bonjour, je vous souhaite la bienvenue à cette rencontre qui se tient dans le cadre du Forum social mondial. Je m’appelle Mario Gil Guzman et je travaille pour le Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert dans la ville de Québec au Canada. Le CAPMO fait de l’éducation populaire avec des personnes qui vivent différentes formes d’oppression ou d’exclusion sociale comme la pauvreté ou le racisme. Nous cherchons à travailler avec des opprimés afin de construire un imaginaire différent.

Avec Enrique, j’ai mis sur pied une organisation pour l’éducation populaire en Colombie et nous sommes membres du Conseil latino-américain d’éducateurs et d’éducatrices populaires, CEAAL. Cet atelier est organisé en collaboration avec des organismes partenaires : Fundacion Escuela popular de Artes y oficios, Tierra libre, Rede de protecçao e de resistência ao genocidio, Escuelas para juventudes defensoras de derechos humanos  y constructoras de paz, CEAAL, Consejo de Educacion popular de América latina y el Caraïbe et le Forum social mondial.  Voici ma co-animatrice. Noale Toja du CECIP à Rio de Janeiro au Brésil, Centre de création d’images populaires.

Bonjour, je m’appelle Noale. Le CESIP existe depuis 33 ans. Nous développons des projets dans le domaine de l’éducation et de la communication populaire et nous encourageons les processus de création chez les jeunes. Je suis moi-même d’origine populaire, je viens des quartiers pauvres. Depuis ma jeunesse, à travers ma militance je cherche à mettre en évidence les pratiques des jeunes, surtout dans le domaine des arts. Selon nous, l’art est un dispositif ou une référence permettant aux personnes de se mettre en valeur.

Les jeunes sont là et ils ressentent le besoin de s’exprimer et d’interpréter le monde qui les entoure. Comme dit Boaventura de Sousa Santos dans sa sociologie des absents : « Il existe des catégories de gens qui vivent à la marge, qui ne sont pas reconnus ou entendus par la société dominante, comme les pauvres, les noirs, les gens de la diversité sexuelle, les autochtones, les handicapés, les jeunes, etc. » Mais cette jeunesse existe à travers ses processus créatifs d’une culture nouvelle et différente. Au CESIP, nous créons des espaces favorables à l’expression de cette créativité où ce vécu peut performer. De cette émergence, de cette visibilité, cette créativité peut être reconnue et elle apporte cette possibilité. Depuis tout ce temps, nous valorisons cette écologie des savoirs en nous efforçant de les valoriser même s’ils ne sont pas reconnus par les lieux du savoir. Je vous remercie    

 Je m’appelle Luis Enrique Buitragopinson, j’appartiens à la Fondation éducation populaire d’art et métier. C’est une organisation qui a une vingtaine d’années et qui fonctionne selon une méthode d’éducation populaire à Bogota et dans d’autres régions de Colombie. Nous sommes aussi membre de CEAAL, le Conseil d’éducation populaire d’Amérique latine et des Caraïbes. C’est une plateforme qui réunit 130 organisations dans plus de vingt pays. Notre proposition est d’avancer dans la construction de mouvements d’éducateurs et d’éducatrices populaires. C’est l’objectif de la rencontre d’aujourd’hui. Bienvenus à tous ces jeunes qui vont y prendre part.  

 Mario Gil : L’idée est de parler un peu de différentes expériences de mouvements de jeunesse à travers le continent. Des gens qui travaillent dans les secteurs populaires d’où naissent des connaissances en lien avec des pratiques d’émancipation. Notre atelier est inscrit au programme du Forum social mondial qui est né comme une nécessité de construire une alternative à la globalisation néolibérale, la globalisation du capital. Une alternative qui voulait et qui a toujours voulu critiquer la suraccumulation du capital au dépend de la pauvreté de la majorité. Le FSM est une proposition qui tente de construire un réseau d’alternatives, d’autres mondes nécessaires et possibles. Il est né au Brésil en 2001 et cela fait 20 ans cette année. En raison de la pandémie, il ne peut avoir lieu sous une forme matérielle, c’est pourquoi il a lieu sous une forme virtuelle. C’est une opportunité pour construire des réseaux et des campagnes afin de développer des actions collectives. L’une des choses fondamentales lors de ce forum, ce sont justement les propositions d’éducation populaire. Luis Enrique va nous présenter une introduction sur ce que nous entendons par éducation populaire.

Luis Enrique : Comme le disait le maître Paulo Freire, l’idée est de s’efforcer de comprendre et d’éclairer l’intention derrière chaque action. Quelle est notre intention lorsque nous organisons un scénario comme celui-ci dans le contexte du Forum social mondial? L’intention, c’est qu’à travers le récit de l’expérience vécue, nous puissions reconnaître les différentes formes d’expression de l’éducation populaire présentes dans les mouvements sociaux et dans les organisations sociales de base. En ce sens, nous avons une présence historique de l’éducation populaire qui remonte aux temps de l’indépendance de la couronne espagnole. Simon Rodriguez qui fut le précepteur de Simon Bolivar et fonda plusieurs écoles destinées à l’éducation des jeunes de plusieurs nations en Colombie, au Pérou et au Chili; José Marti, le journaliste poète qui donna sa vie pour la cause de l’indépendance de Cuba; José Mariatégui qui plaida pour une analyse marxiste de la réalité qui tienne compte du contexte historique, de la culture et des particularités de chaque nation. Plusieurs ont posé des jalons fondamentaux à l’élaboration d’un projet d’éducation populaire que Paulo Freire a ensuite développé et systématisé.

 Le paradigme de Freire, c’est justement que cette éducation doit partir de la réalité que les gens vivent pour les aider à l’interpréter et à la transformer dans le sens d’un projet d’émancipation collective. De nos jours, nous nous demandons quelles sont les relations entre l’éducation populaire et l’organisation sociale de base ou la construction de mouvements sociaux dans la perspective des jeunes ? Ces jeunes représentent différentes organisations au Brésil, en Argentine, au Mexique et en Colombie.

Nous avons comme première intervenante Katiara Oliveira de Sao Paulo au Brésil, du réseau de résistance et de protection contre le génocide. 

Katiara de Oliveira : Bonne après-midi. Je suis de l’organisation Quilombaje qui dénonce la violence de l’État et défend les territoires ancestraux. Nous intervenons dans les quartiers périphériques ayant une haute vulnérabilité sociale où nous vivons une violence permanente de la part des agents de l’État. Nous travaillons sur les moyens d’avoir accès à la justice dans une perspective qui s’efforce de conscientiser les familles des victimes à propos du génocide des jeunes hommes noires qui est en cours depuis plusieurs années au Brésil. Par nos discours, nous voulons confronter cette situation inacceptable de la part des pouvoirs publics. Nous portons une perspective non partisane, antiraciste et anti-patriarcale.

Réseau de protection et de résistance au génocide des populations noires, Sao Paulo, Brésil

C’est à l’intérieur de cette pratique quotidienne que nous effectuons notre travail de conscientisation sur le fonctionnement de l’appareil de justice et du droit dans des conditions de violence sociale et policière. Nous travaillons aussi sur la pauvreté et l’éducation populaire comme façon de défendre les droits. Le territoire, pour nous, c’est un mot tiré du lexique militaire, mais dans notre perspective, c’est quelque chose qui nous permet de résister. La résistance indigène a lieu aussi à partir d’un territoire parce qu’ils comprennent que sur un territoire ils ont tout : un toit, une culture, de la nourriture, une identité, du travail, une raison d’être ensemble. Ils ont le pouvoir et l’énergie pour s’opposer à la violence de l’État. Dans les favelas, à cause de la peur et de la pauvreté qui engendrent des difficultés, il est beaucoup plus difficile de résister. Dans les périphéries qui sont des territoires vulnérables, le racisme et la violence sont organisés. Alors nous travaillons pour conscientiser les gens sur cette situation liée à leurs mauvaises conditions de vie tout en réalisant des pratiques d’actions conscientisantes où les participantes reçoivent des formations. Nous réalisons aussi des recherches alternatives ou défensives qui démontrent les lacunes des politiques de l’État telle que la sécurité publique. Les structures policières ne sont là que pour mettre les pauvres en prison ou pour les assassiner au lieu de garantir leurs droits et améliorer leurs conditions de vie comme la santé ou l’éducation. Nous ne croyons plus aux politiques publiques qui manient ce concept de sécurité sociale. Sinon, nous nous sentirions en sécurité lorsque nous sommes à l’extérieur de nos maisons. Dans cette perspective, nous dénonçons les abus de l’État et nous construisons le pouvoir populaire dans l’État de Sao Paulo.  

Mario : Un grand merci à Katiara. Nous allons maintenant entendre Rodrigo Montiel qui va nous parler de Veracruz au Mexique.

Rodrigo : Bonjour, je suis membre d’une équipe qui accompagne un processus éducatif qui s’appelle : « École de la jeunesse défenseure des droits humains et constructrice de paix ». Ce processus se déroule dans la ville d’Allapa dans l’État de Veracruz au Mexique. Il s’agit de quelque chose de récent, nous n’en sommes qu’à notre quatrième année d’expérience. C’est un espace pour les jeunes âgés de moins de 30 ans. Notre pratique s’articule autour des principes de l’éducation populaire et des droits humains, d’éducation à la paix, dans un contexte où les jeunes sont vulnérables à cause de l’État et de la société. Dans la situation actuelle, nous assistons à la normalisation de la violence : une violence structurelle, une violence machiste, une violence dirigée à l’encontre des jeunes. Dans une société centrée sur les adultes, les jeunes subissent la précarité d’emploi et entendent des récits de haine, etc. L’espace que nous avons créé se veut sécuritaire. C’est un endroit où les jeunes peuvent se rencontrer pour parler de leurs expériences, des droits humains, afin de valider auprès des autres les connaissances qu’ils ont, des connaissances qu’ils engendrent à partir de leurs expériences de vie, de résistance qu’ils expérimentent en vivant leur vie de manière différente pour ne pas reproduire cette violence, en luttant dans leurs espaces familiaux, sur leurs lieux de travail, à l’école, en vivant à contre-courant des discours violents. Dans cet espace, nous nous efforçons de construire une collectivité de personnes critiques devant ce contexte social. Nous voulons qu’elles puissent prendre position afin de transformer cette réalité qui nous affecte tous en utilisant une perspective féministe, une analyse de genre et intersectionnelle, de même qu’en valorisant le respect de la dignité humaine fondée sur les droits humains.  

Mario Gil : Je te remercie Rodrigo. Nous allons maintenant entendre Andrès Figaro de Colombie.

 Figaro : Je suis membre d’un centre culturel qui se nomme le Trèfle de tous et de toutes, il est situé aux limites ouest de la ville de Bogota. Nous travaillons là depuis 2015, mais ce centre provient de l’effort de la communauté pour le mettre sur pied à partir d’une architecture participative. Trois architectes en discussion avec les besoins exprimés par la communauté ont conçu les plans. Depuis que nous y travaillons, nous avons mis l’emphase pour que ce lieu devienne un carrefour d’expression de la culture populaire aux moyens des arts et de l’éducation. Au cours des dernières années, nous avons essayé d’agrandir cet espace en faisant la promotion de projets autogérés tournées vers les besoins du quartier et de la localité. Depuis, ce centre culturel s’est converti en une maison du théâtre, un atelier audio-visuel, un jardin communautaire, une bibliothèque, un studio de création pour le Hip Hop, ainsi qu’en un espace académique pour les jeunes adultes qui se préparent aux examens d’admission à l’université. Cette expérience est née dans un endroit délaissé par la ville et les services publics. C’est un centre qui a acquis une place importante dans le cœur des habitants du quartier. Il a favorisé de nombreuses rencontres et aussi le dialogue intergénérationnel. La fréquentation des lieux par plein de gens est ce qui importe à nos yeux. Merci.

 Mario : Nous poursuivons avec Gonzalo Martin qui nous parle de Mendoza en Argentine.

Bon après-midi à tous et à toutes. Je m’appelle Gonzalo Martin, j’ai 24 ans et j’étudie la psychologie à l’Université de Mendoza. Je suis membre d’une équipe œcuménique qui se préoccupe des questions de genre et de masculinité. Nous offrons des ateliers de réflexion et de formation pour les jeunes hommes. C’est du travail dans les quartiers populaires avec les jeunes qu’est surgie la proposition d’organiser des ateliers de discussion sur l’identité masculine et l’oppression de genre. L’observation et les rencontres nous ont permis d’observer l’augmentation des tensions sociales et de la violence à l’endroit des jeunes femmes. Devant cette situation, les jeunes hommes ont décidé de ne pas demeurer passifs et ils ont choisi d’intervenir en faveur de leurs collègues féminines pour contrer la violence et les viols dont plusieurs étaient victimes. Nous travaillons auprès des garçons des écoles secondaires pour les sensibiliser à cette cause et les inviter à modifier leurs attitudes machistes envers les filles. Nous recevons souvent des invitations de la part d’institutions désirant travailler cette problématique qui sévit à l’interne. Nous travaillons des thématiques en lien avec la masculinité. Merci

Mario : L’idée de cette rencontre est de susciter un dialogue entre divers intervenants qui œuvrent à la transformation sociale dans des milieux défavorisés en employant les méthodes de l’approche conscientisante de l’éducation populaire. Nous sommes ici pour faciliter les échanges entre ces acteurs qui agissent dans des contextes aux prises avec différents enjeux. Nous cherchons à voir comment nous innovons en construisant des alternatives issues de la base. Après un première tour de table pour nous situer devant les différents contextes où œuvrent nos différents panelistes, nous allons effectuer un second tour de parole. Nous avons quelques questions :

1) Comment concevez-vous l’éducation populaire? Comment vous la pensez et la rendez effective et efficace dans votre pratique en tant qu’organisation?  Nous allons débuter par Katiara à Sao Paulo.

Katiara : Le Réseau de défense contre le génocide travaille de deux façons : dans la protection et la résistance. La protection dans le sens de rendre publics les abus des forces de l’ordre en apportant un soutien juridique aux familles des victimes de même qu’en réalisant des actions avec elles et la communauté. À partir de cela, dialoguer avec les habitants des favelas en élaborant des actions collectives déterminées par la base. Ces dialogues nous permettent d’établir une relation de confiance avec les victimes et leur famille. Ils permettent de transformer l’émotion provoquée par la violence qu’elles subissent en action de revendication. Cela leur permet aussi d’acquérir une vision davantage collectiviste en constatant qu’elles ne sont pas les seules à être victimes de cette violence institutionnelle. Les gens parviennent à construire un autre récit des événements. C’est ce qui se produit avec la majorité des personnes pauvres et noires qui habitent les territoires des favelas. À partir de cette prise de conscience, les gens s’organisent en créant des réseaux d’appui et de discussion qui deviennent ensuite des revendications. C’est ainsi qu’ils construisent de nouveaux chemins pour accéder à la justice. Aussi, les habitants des favelas prennent conscience qu’ils sont les victimes collectives d’un processus organisé d’exclusion sociale et d’extermination des jeunes hommes par les milices et les forces de l’ordre.

 Gonzalo : Notre institution a une histoire de travail auprès des organisations populaires. Il y a peu de temps que j’y suis. Pour moi, l’éducation populaire est quelque chose d’assez nouveau, mais la pratique que nous effectuons répond à ses critères dans sa meilleure expression. Je vais vous partager ce que j’ai vécu dans cette pratique. Tout d’abord, nos animations ou ateliers de réflexion s’adressent à des problématiques sociales réelles présentes dans le milieu. Dans le cas qui nous concerne, la violence envers les femmes, la pensée patriarcale et des institutions qui ne savent pas comment gérer cette problématique. L’éducation populaire apparaît comme un outil pouvant répondre à cette carence des institutions. La proposition faite par l’éducation populaire à partir d’un thème, sert de déclencheur pour discuter de cette problématique. Ce dialogue implique une prise de conscience et une prise de position des sujets en discussion afin de susciter des modes d’intervention. Dans le cas présent, comment est-ce que les jeunes hommes indignés par cette situation de violence subie par les jeunes femmes, peuvent intervenir pour assurer la sécurité de leurs camarades. Ils sont aussi appelés à réfléchir sur leurs propres attitudes machistes comme biais négatif envers les femmes. Au moment de notre intervention dans ce milieu académique, il existait une division entre les femmes et les hommes. Elles s’organisaient pour se défendre et dénoncer les différentes formes de violence dont elles étaient la cible tandis que les garçons demeuraient passifs, sans pouvoir intervenir pour contrer cette problématique. Nous avons utilisé l’éducation populaire pour établir un dialogue entre les deux groupes afin de susciter des alliances éventuelles. L’éducation populaire a permis d’ouvrir un espace de dialogue dans cette discussion autour du genre non seulement entre étudiants et étudiantes, mais aussi avec le corps enseignant et la direction.

Je pense que l’éducation populaire a servi pour générer un espace d’écoute, de bienveillance, qui a permis aux jeunes de se situer au-delà des murs de l’institution. Ainsi nous avons pu ouvrir l’école sur la communauté environnante.

Mario : C’est très intéressant parce que nous discutons d’un environnement institutionnel. Parfois, nous rejetons ce qui est institutionnel, mais nous pouvons aussi intervenir dans ces milieux pour modifier des comportements qui engendrent une réalité néfaste. Poursuivons avec Rodrigo Montiel.

Rodrigo : Nous construisons un processus autour de l’éducation populaire. À nos yeux, l’un des traits fondamentaux de ce mode d’éducation est l’horizontalité. C’est une façon d’abolir les hiérarchies du savoir pour permettre à tous et à toutes de s’exprimer librement. Cela va dans le sens de combattre l’idée que seuls ceux qui savent le plus, les détenteurs d’un savoir, auraient une opinion valable sur ce qui se passe et qu’il serait les seuls à avoir le droit de s’exprimer. Nous pensons davantage au partage du vécu et des idées afin que chacun, chacune, à partir de son expérience de vie et son parcours, puisse apporter à la discussion et générer un type nouveau de connaissance et ainsi aider d’autres personnes à vouloir se faire entendre. L’éducation populaire embrasse un point de vue critique devant les différents contextes d’injustice et d’oppression. Elle prend position de manière empathique devant les souffrances exprimées par les personnes victimes de ces réalités difficiles, ces inégalités ou cette violence. Sa force réside dans l’écoute de la perspective du sujet opprimé qui n’est pas celle du discours hégémonique de la culture dominante qui s’affirme comme unique interprétation de la réalité. L’idée est de générer un discours entre paires, validant les expériences de chacun, chacune, indépendamment de la durée de leur expérience d’engagement social. Cet espace est ouvert autant à ceux et celles qui ont une vaste expérience qu’à ceux et celles qui débutent leur militance en faveur des droits humains sans savoir comment cela fonctionne. D’autres fois, il s’agit de partager un espace sécuritaire pour partager et exprimer son vécu, leurs inquiétudes et leurs espoirs. La perspective de l’éducation populaire va de pair avec une perspective féministe et un focus interculturel également. C’est ce que je souhaitais dire pour le moment.

Figaro : Nous avons construit notre processus sans savoir que nous faisions de l’éducation populaire. Au départ, nous cherchions à définir nos objectifs en fonction des besoins du milieu. Les jeunes avec qui nous travaillons sont d’âge pré-universitaire. Dans mon pays, les universités publiques sont accessibles au moyen d’un examen d’admission qui exclut la majorité de ceux et celles qui souhaitent y accéder. Nous ne travaillons pas uniquement sur l’interprétation de la réalité, mais aussi sur des pratiques transformatrices. Lorsque nous parlons d’éducation populaire, nous reconnaissons que notre pratique contribue à la transformation de cette réalité. Nous avons eu la chance de connaître de nombreux acteurs sociaux de notre pays, des indigènes, des paysans, des afro-descendants, de plusieurs secteurs ouvriers aussi. Cela a alimenté notre réflexion, notre pratique et notre vision du monde, notre identité et notre organisation avec le dialogue intersubjectif, mais surtout l’apprentissage des luttes que les aînés ont menées et l’histoire de résistance dans notre pays.

Une partie de notre processus d’éducation populaire consiste à combattre le fatalisme induit par des idées comme la fin de l’histoire et le triomphe définitif de l’économie de marché. Pour nous, il est toujours possible de construire des réalités nouvelles. Dans le domaine politique, nous affirmons notre pratique dans le contexte du quartier en faisant appel à la transformation nécessaire de la réalité et du monde. Ces discussions nous font voir l’importance du dialogue intergénérationnel afin d’avoir une vision longue de cette résistance et de cette construction populaire de la réalité. Souvent, il faut apprendre le sens des mots nécessaires au dialogue. À travers nos différents engagements culturels, nous nous efforçons de transmettre une dimension pédagogique et politique dans le but de potentialiser la capacité transformatrice de la jeunesse. Notre objectif est que l’université s’inspire des savoirs populaires pour que cesse cette séparation des savoirs avec la verticalité académique. Notre pédagogie reconnaît la réalité territoriale et le langage populaire comme forme d’expression valable. À partir de là, nous pouvons construire notre réalité collectivement en validant nos apprentissages.            

Mario : Comment est-ce que vous agissez dans le contexte de la pandémie alors que des pans entiers de la population sont abandonnés par les autorités et qu’ils souffrent de la faim? La pandémie empire la misère déjà présente en Amérique latine, comment êtes-vous parvenus à avoir des pratiques innovatrices dans ce contexte inédit pour poursuivre vos activités? 

Rodrigo : Précisément, nous venons à peine de commencer notre projet qui aura une durée de 5 mois. Lorsque la pandémie a débuté, nous étions à notre premier mois. Nous avons fait face au dilemme d’abandonner le projet ou de le maintenir. Ça a été un processus difficile. Certains n’avaient pas l’espace suffisant dans leur maison, un espace intime pour pouvoir communiquer librement sans avoir peur d’être entendu ou de partager comment ils se sentaient. Ce fut le premier obstacle. Ensuite, comme organisation, nous pensions pouvoir continuer le partage avec les participants, mais cela ne correspondait plus aux besoins des gens parce que la pandémie a suscité une mer d’émotions et de situations parfois très critiques. C’est ce qui est devenu notre sujet d’intervention principal, rendre disponible un espace sécuritaire où les gens puissent s’exprimer librement. Notre processus a pris cette tournure à cause des événements. Le partage des expériences similaires ou différentes a permis de relâcher des tensions chez les participants. La pandémie a rendu évidentes des choses qui demeuraient auparavant dans la sphère privée. Demeurer en confinement est très exigeant pour les personnes et les relations interpersonnelles. Certaines jouissent de certains avantages économiques, matériels ou émotionnels, leur permettant de traverser plus facilement cette épreuve, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde.

Gonzalo : L’éducation populaire est fondée sur l’horizontalité des savoirs où chacun, chacune, apporte ce qu’il sait, ce qu’il ressent, ce qu’il perçoit, à partir de ses expériences de vie. Nous travaillons beaucoup l’aspect corporel, avec l’expérience des garçons, avec l’histoire. Dans ce contexte de pandémie et d’isolement forcé, la situation est devenue beaucoup plus compliquée parce que nous avons perdue notre stratégie fondamentale d’intervention qui est l’expression corporelle.

Pour poursuivre notre travail avec le corps et la circularité, des rituels entre garçons, ça a été de les soutenir de manière virtuelle sur les plateformes que les écoles nous ont fournies. Nous avons travaillé avec des méditations et certains rituels qui nous permettaient d’entrer en contact avec certains éléments fondamentaux comme l’eau, l’air, la terre, des éléments simples qui nous permettaient de vivre des choses simultanément. Avec cela, nous sommes parvenus à créer des espaces de confiance où les jeunes pouvaient s’ouvrir pour nous partager leur expérience comme garçons et leur réflexion sur la masculinité hégémonique et patriarcale.

Mario : Intéressant et nécessaire ce thème du corps qui est difficile de travailler de manière virtuelle.

Katiara : Avant la pandémie, nous avions déjà le défi d’être présents en effectuant ce travail de dénonciation, d’accompagnement, et d’organisation du territoire. Dans tous les cas, avec la pandémie, nous avons gardé la même stratégie. Nous avons organisé de nombreuses activités ayant pour but de fixer la mémoire des gens sur des luttes importantes que nous avons menées. Nous avons construit un monument aux victimes du génocide afin qu’elles demeurent dans nos mémoires. Nous avons organisé une activité collective pour les droits que les gens ont de se défendre contre la violence policière. Pendant la pandémie, les cas de violence ont augmentés. Notre travail a aussi été marqué par l’accueil des mères des victimes. Grâce à la relation de confiance qui a été créée, les groupes d’appui ont une portée thérapeutique, mais ils comportent aussi une visée pédagogique d’apprentissage des droits et des façons de réclamer justice devant les instances légales. Les femmes s’appuient les unes les autres et elles reprennent confiance dans leur pouvoir d’agir. Elles réfléchissent ensemble sur la nature du système qui est raciste, machiste et capitaliste, comme causes premières de leurs conditions de vie. Afin de développer des stratégies de lutte, nous devons d’abord avoir conscience de la structure d’oppression dans laquelle nous vivons. Bien sûr, nous avons aussi un volet de protestation et de revendication pour dénoncer la situation et mettre de la pression sur les décideurs publics.

 

Rencontre du CEAAL, Conseil d’éducation populaire d’Amérique latine et des Caraïbes

Figaro : Comme disait Katiara, nombre de nos processus de base ont surgi où se sont développé pour faire face à un contexte de violence. Pour nous, cette réalité s’est aggravée avec le problème de la pandémie. Cependant, j’aimerais mentionner trois éléments importants préexistants à la situation actuelle. Tout d’abord, nous croyons que les processus d’éducation populaire et les processus sociaux, ne peuvent être construits sans tenir compte des émotions. Pour nous, cela s’est matérialisé dans la possibilité d’avoir de nombreux complices dans plusieurs endroits qui nous ont aidés, nous ont appris beaucoup et nous ont supportés. Donc, le premier élément, ce sont les émotions, les sentiments, les affects. Le deuxième élément, ce serait la nourriture. Nous avons appris des autres mouvements sociaux d’Amérique latine, du Mouvement des sans-terres au Brésil, des gens de Santiago de l’Estero en Argentine, du Mouvement des travailleurs sans emploi et d’autres expériences en Amérique centrale, au Guatemala et au Mexique également, que des gestes que nous faisions déjà avaient un énorme potentiel politique.

 En ce moment de pandémie, nous réalisons à quel point la nourriture et un élément politique et pédagogique extrêmement important dans nos processus d’éducation populaire. Pour nous, la violence de la pandémie s’est retrouvée dans nos foyers, dans nos familles, dans le manque de nourriture. (La famine est une forme de violence subie.) Les émotions, la nourriture et le troisième élément, l’amour efficace, ont été pour nous des moyens pour transformer nos pratiques. Nos processus ne peuvent demeurer dans la virtualité parce que ce sont des processus de rapprochement et de contacts physiques. Alors, ces trois éléments nous ont permis de nous unir pour réaliser une collecte d’émotions qui est devenue une collecte d’aliments et de dignité pour subvenir aux besoins des familles de nos participants. Si nous ne pouvions pas les rencontrer dans nos ateliers, à tout le moins nous pouvions les voir en leur offrant des denrées alimentaires et un appui digne pour que nos familles puissent se sentir un peu mieux. L’idée était de maintenir les liens que nous avions construits autour du centre culturel au moyen de l’affection et de la complicité.

Mural en hommage à Paulo Freire, 1921-1997

C’est ce que représente pour nous cette pandémie, un très grand défi pour affronter la faim et la violence, que nous avons relevé ensemble et nous l’avons relevé ce défi dans la dignité. Il y a un an, lorsque la pandémie a débuté à Bogota, nous avons demandé aux familles qui avaient besoin d’aide alimentaire d’accrocher un tissu rouge au dessus de leur porte d’entrée. En quelque jour, presque toutes les maisons de notre quartier en avaient. Ce morceau de tissu qui et devenu le symbole de la faim, s’est converti pour nous en un symbole de la dignité de nos foyers qui nous convoquait à rester unis en communauté.

Mario : L’idée de cette discussion est de démontrer comment certaines situations deviennent pour nous des occasions d’innover. Parce que s’il y a quelque chose de sûr, c’est que ce passage par la pandémie, en raison de l’absence des services publics de l’État, nous exige de transformer nos manières de faire. Ce que nous construisons est très intéressant et nous constatons comment tout cela est relié au corps et à la condition concrète de l’existence humaine comme la nourriture et les sentiments, la dignité humaine, la solidarité effective et matérielle, la mise en commun, le savoir-faire populaire et le partage. Est-ce qu’on se rencontre ou pas?, c’est l’un des dilemmes auxquels les organisations populaires ont été confrontées. Comment avons-nous appris à gérer cela comme une forme de résistance? Passons maintenant à la partie suivante : Quels sont les processus culturels auxquels vous faites appels dans votre pratique auprès des jeunes?

 Figaro : Pour nous, l’art et la culture sont des médiums forts importants d’expression pour les jeunes. Nous avons énormément appris des pratiques réalisées au Brésil. Je ne sais pas si Katiara pourrait nous en parler et à l’intérieur de ces différentes expressions, comment avez-vous développé une mystique et une spiritualité? Pour nous, ce sont des dimensions qui nous apparaissent importantes à l’intérieur de notre pratique. Comment construisons-nous une mystique et une spiritualité au sein de nos processus politiques?

 Katiara : Nous partons du principe de la confiance et du respect pour les personnes qui se joignent au mouvement. Cela leur permet de s’identifier à nos principes et à nos idées. Avec le collectif, ils réalisent tout un processus qui procède d’une méthodologie. Celle-ci consiste à réfléchir dans la perspective du pouvoir populaire. Tout ce qui favorise et augmente les capacités d’action et de prises de conscience apporte un plus grand potentiel au mouvement populaire. Nous cherchons à développer un sens critique envers les informations véhiculés par les moyens de communication.

 

Histoires de paix, atelier offert par le CECIP à Rio de Janeiro. CECIP: Centre de création d’images populaires

Dans notre pratique, les émotions sont également prises en compte. Ce processus exige une relation de confiance qui se construit sur des liens de proximité et sur un processus de résistance dans les territoires. Cela se réalise à partir des actions que nous construisons ensemble. Nous voyons comment les familles les plus pauvres manquent d’accès à l’information et à l’éducation. Nous avons conscience du racisme structurel qui engendre et maintient les structures de pauvreté, qu’il existe une discrimination et la manière pour remédier à cette situation est communautaire. De nombreux jeunes vivent dans des quartiers violents alors nous construisons ensemble avec la communauté et les mouvements sociaux. Je crois qu’à partir de ce point de départ que constitue la violence, les gens s’unissent pour affronter une situation qui afflige plusieurs personnes. Le traumatisme de la violence policière est travaillé collectivement par les militants qui possèdent une perspective révolutionnaire. Je pense qu’il n’existe pas de révolution ou de transformation sociale, tout particulièrement au Brésil, qui ne tienne pas compte des populations pauvres, noires, et indigènes. Tout projet révolutionnaire qui ne tient pas compte de cette réalité n’a rien à voir. Rappelons-nous que tout ce processus de résistance considère les gens comme des sujets actifs dans ce processus, parce que nous ne sommes pas que des victimes. Chaque personne est très importante pour la communauté, pour la région, pour l’histoire et pour l’ensemble de la société. Toutes les expériences comptent.  C’est notre principe fondamental. Pour répondre à la question, vous voyez ce potentiel que possède la culture, la parole, pour la conscientisation en relation au racisme, par exemple. Ici au Brésil, nous vivons dans une idéologie qui nie l’existence du racisme et qui affirme que nous vivons dans une démocratie. La culture du blanchiment fait en sorte que les gens ne se voient pas comme des personnes noires. C’est pour cela qu’on nie qu’il y a un génocide fondé sur le racisme. En Amérique latine, il existe un processus systématique d’extermination des jeunes, de ceux qui vivent dans la pauvreté et qui ne sont pas blancs. La violence de l’État au Brésil produit ce génocide des jeunes hommes noirs. Les gens ont de la difficulté à affronter cette situation dans leur quotidien. Ma question pour Rodrigo est : Comment vivez-vous cette violence de l’État envers les jeunes racisés? 

École pour les défenseurs des droits humains,

Veracruz, Mexique

Rodrigo : Au Mexique, dans l’État de Veracruz, il existe un grave problème de disparitions forcées, d’autant plus lorsque c’est l’État lui-même ou l’une ou l’autre de ses composantes, qui perpètrent ces actions. Veracruz est aussi l’endroit qui recense le plus grand nombre de crimes haineux envers les membres de la communauté LGBTQ+. Dans cette situation, le plus important pour nous est de manifester notre empathie et notre solidarité envers ces personnes. Je parle ici des familles de personnes disparues. Nous nous sommes aperçu que souvent, il y a un discours re-victimisant envers ces personnes. C’est très déplorable et très triste. Bien souvent, lorsque quelqu’un dont un membre de sa famille est disparu vient chercher de l’aide, au lieu de recevoir du support et de l’accompagnement, il est jugé par des insinuations qui questionnent la responsabilité de la personne disparue en raison de ces implications ou de sa façon d’être. C’est ce que signifie re-victimiser, culpabiliser les victimes de ce qui leur est arrivé. Ces jugements hâtifs font l’économie de l’analyse globale de la situation dans laquelle nous vivons. C’est aussi le même phénomène que nous observons en ce qui concerne la population LGBTQ+. Il semble qu’être différent dans la société où nous visons, est un motif suffisant pour subir la violence symbolique et physique jusqu’au point de perdre la vie.

Dans notre processus éducatif, la première chose que nous faisons est de rendre visible cette oppression en en parlant et en partagent les expériences des personnes qui subissent ce genre de situation. Par expérience, j’ai souvent observé que l’écoute empathique et l’accompagnement sans jugement, est quelque chose de bénéfique qui fait une différence puisque la société et le système continuent de les montrer du doigt et de les culpabiliser. Ma question pour Gonzalo : Comment avez-vous pu poursuivre votre pratique d’éducation populaire dans ce contexte de virtualité forcée ? Comment avez-vous pu maintenir les émotions présentent dans ces circonstances?

 Gonzalo : C’est notoire qu’avec la pandémie, la discussion a d’abord porté sur les précautions à prendre dans ce contexte. En ce qui concerne le thème des émotions à partir du contexte où nous travaillons, nous utilisons l’expression corporelle. La situation de la pandémie a provoqué une négation des émotions que les gens vivaient, l’anxiété, la solitude, l’ennui, le désespoir, la déprime, la colère, la frustration de ne plus pouvoir faire ce qu’on faisait habituellement sans y penser, l’enfermement dans des lieux restreints avec les mêmes personnes, la perte de revenu. En ce qui concerne les adolescents, ces émotions ont été ressenties plus fortement parce que c’est une étape de la vie où les liens socio-affectifs sont primordiaux. Les jeunes aiment sortir pour rencontrer leurs amis, leurs amies, leur chum, leur blonde. Alors nous avons dû tenir compte de ce contexte, non seulement pour travailler des thématiques comme la masculinité et les relations sociales dans les écoles secondaires, mais  aussi pour gérer les émotions négatives ressenties par les jeunes. J’aimerais demander à Figaro à Bogota à propos des trois éléments qu’il nous a présentés, comment avez-vous combattu la violence dans le contexte de la pandémie ?

Figaro : Pour nous, cela a été un peu difficile de trouver ce lieu commun. Comment faisons-nous pour ne pas nous re-victimiser? Comment allons-nous faire pour ne pas reproduire le modèle d’assistance de l’État ou des institutions privées comme certaines ONG? Comment faisons-nous pour transformer cela en termes de projet commun, de renforcement des émotions dans le sens de prendre soin les uns des autres? Il fut très important pour nous d’entrer en relation à travers les émotions en tenant compte que la dimension matérielle se trouvait en ce moment au premier plan. Nous avons tenté de le faire à travers différents exercices. L’un de ceux-ci consistait à prendre conscience que nous ne faisions pas que répondre à un besoin en donnant de la nourriture, nous voulions le faire dans la dignité. Cela fit en sorte que nos paniers de nourriture étaient beaucoup plus santé que ceux offerts par la municipalité. Si bien, qu’ils sont venus nous demander ce que nous faisions et ce que nous offrions aux gens. Ils étaient impressionnés de voir la diversité d’aliments que nous pouvions offrir. Afin que ce geste ne soit pas qu’unidirectionnel, nous avons demandé aux familles d’écrire des lettres aux autres familles pour raconter leur expérience pendant cette pandémie. Cet exercice avait pour but de produire un sentiment d’affection non seulement envers nous, mais entre les familles pour construire le sentiment d’appartenance à une même communauté. Ces messages d’encouragements mutuels exprimaient les possibilités qu’ils avaient d’affronter ensemble ces difficultés. Nous croyons qu’à partir de là, ce travail est devenu multidirectionnel. Les collectes et les répartitions de nourriture nous ont servi à nous dissocier d’une perspective d’assistance pour développer un sentiment d’appartenance à la communauté et pour nous convoquer mutuellement à participer à des réseaux d’entraide. Entre deux pics de la pandémie, nous avons pu nous rencontrer en personne. Actuellement, nous traversons un deuxième pic de la pandémie qui provoque à nouveau les mêmes difficultés alimentaires et beaucoup d’angoisse en ce qui concerne l’avenir.

 Mario : Merci Figaro. J’espère que tout le monde a pu s’exprimer avec satisfaction et s’enrichir de nouvelles idées. Noale à Rio va nous dire ses impressions suite à cette rencontre.

Noale : Je suis très heureuse d’entendre toute cette réflexion que la jeunesse porte, cette relation d’horizontalité qui tient compte des émotions des gens, ce sont des éléments que mon organisme valorise et que nous travaillons depuis 1976. Les gens parlent des espaces horizontaux de participation, d’écouter les connaissances et le vécu des personnes, de valoriser les savoirs populaires qui se révèlent dans le processus de création et d’organisation sociale. Ils comprennent que le capitalisme, que ce système nous détruit. Cette création dont vous avez parlé est un besoin fondamental qui donne un sentiment de pouvoir sur sa vie. Il est très important de valoriser la dimension affective que les gens vivent et ressentent vis-à-vis telle ou telle situation. La pandémie fait en sorte que les gens ressentent le besoin de vivre de vraies relations et ils se rapprochent. Ils ont des affinités parce qu’ils vivent les mêmes choses.

Il est important que ce sentiment de créativité et d’alliance se développe chez les gens pauvres qui vivent dans les périphéries des grandes mégalopoles. C’est là que se trouve leur véritable richesse, dans la culture qu’ils sont capables de créer ensemble pour exprimer et transformer leur réalité. Je réalise le degré de conscience que les participants ont exprimé aujourd’hui. L’art populaire permet de voir une autre réalité, elle possède aussi le pouvoir de conscientiser les gens. Toujours les dominants ont produit une éducation conventionnelle qui enseigne la soumission et le conformisme. Les gens savent cela, mais ils connaissent les chemins pour produire une conscience nouvelle avec l’art. Nous devons comprendre que nous sommes tous et toutes égaux. La normalisation des iniquités sociales est une façon d’hégémoniser leur idéologie en nous divisant. Nous devons aussi valoriser la différence, nous sommes égaux mais différents. Nous devons avoir une esthétique qui promeut une éthique de la dignité humaine. Je remercie tous ces jeunes qui sont sur ce chemin de l’éducation populaire. Cette dernière ne débute pas aujourd’hui, elle a une histoire qui débute avec Paulo Freire, mais cette méthode qui a fait école, a produit une énorme diversité d’expériences dans des contextes très différents partout dans le monde. Je crois au potentiel créatif et transformateur de la jeunesse. C’est pour moi une source intarissable d’allégresse. Je vous remercie.

Mario : Je vous remercie pour votre participation. Je vous donne une dernière fois la parole pour conclure brièvement.

 Gonzalo : Je tiens à vous remercier pour cet espace de dialogue. Nous sommes en train de systématiser notre expérience pour rédiger un manuel d’ateliers qui pourront être reproduits ailleurs dans des contextes différents.

 Rodrigo : Je représente une équipe. Je vous remercie pour cette occasion de discuter autour du thème de l’éducation populaire et comment est-ce que cela se vit concrètement dans d’autres contextes.

 

Atelier sur le genre et la masculinité offert pas l’Association œcuménique de Cuyo en Argentine

 

 

 

 

 

 

 

Figaro : Cette année est le 100ème anniversaire de la naissance de Paulo Freire. Puissions-nous bientôt pouvoir à nouveau parcourir le continent et nous rencontrer en personne. Pour nous, l’internationalisme fait partie de ce processus d’éducation populaire. Nous avons beaucoup appris des expériences réalisées dans d’autres pays comme en Amérique centrale et au Sud de l’Amérique du Sud. Alors au plaisir de vous rencontrer à nouveau.

Katiara : Je crois que cet espace nous a permis de renforcer nos différentes expériences. Cela renforce notre esprit de lutte et de résistance afin de transformer la réalité. Je retiens surtout la cordialité et l’amour. Cette réalité nous vient de Babylone : la criminalisation de la pauvreté, de la drogue, de la jeunesse noire, la façon d’emprisonner nos jeunes, la négation du racisme. Paulo Freire demeure vivant dans nos pratiques quotidiennes d’éducation populaire. À Rio de Janeiro on dit : « Le mal est absurde, mais le bien est contagieux. » Alors je nous souhaite d’avoir une solidarité contagieuse pour démontrer que nous sommes très forts quand nous sommes unis. C’est de cette façon que nous allons faire reculer les élites et leurs plans nécrophiles, avec le pouvoir populaire que nous avons hérité de nos ancêtres, en partant toujours de notre réalité. C’est un engagement qui nous fait sentir vivants et qui nous permet de continuer la lutte pour faire tomber Babylone. Merci pour tout.

Mario : J’ajouterais en conclusion que le corps est une dimension fondamentale pour la jeunesse. Nous nous déterminons et nous échangeons avec notre corps et nos émotions sont notre manière de d’appréhender le monde. Nous nous déterminons également au moyen de l’art, la jeunesse qui crée, qui construit et qui transforme le monde avec ses éthiques et ses pratiques. La jeunesse envahit l’espace public par sa créativité et la transforme en se faisant porteur de messages d’espoir et de changement. J’espère que tous les participants se sont enrichis et que cette solidarité grandisse. Je vous remercie.   

 

Propos traduits et transcrits par Yves Carrier

Fondation

École populaire des arts et métiers, Bogota, Colombie