#314 - La crise d'octobre, 50 ans après

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Ce soir, nous allons partager nos impressions sur un événement qui a marqué l’histoire du Québec. Certains sont assez âgés pour l’avoir vécu, alors que d’autres n’étaient pas encore nés. Cet événement a habité notre culture, plusieurs œuvres ont été créés à partir de la Crise d’Octobre comme le film Les Ordres de Michel Breault ou Bingo qui est davantage une fiction, et plus récemment Les Rose et d’autres encore. Il existe des livres, des chansons, des pièces de théâtre, des reportages, etc. pour connaître l’ambiance de l’époque. Il y a aussi l’arrière-plan historique de la Crise d’octobre. Ces événements ne sont pas sortis de nulle part, il y avait un contexte historique, culturel, économique, sociologique et politique, qui a produit l’enchaînement des événements dont l’issu n’était pas prévisible au départ pour les protagonistes. La mort du ministre Pierre Laporte a été le point culminant de cette crise, mais pour comprendre ce qui s’est produit, il ne faut pas regarder que cela. Souvent les médias nous rapportent les nouvelles sans les placer dans leur contexte, faisant de l’assassinat de Laporte, un banal acte criminel. Il est alors difficile de comprendre pourquoi des gens se sont lancés dans un tel projet. Qu’est-ce qui s’est produit avant cela qui a mené d’escalade en escalade avec les forces de l’ordre et les politiciens à un tel degré de tension et de violence ? Évidemment, nous ne disons pas cela pour glorifier ces actes.

À l’époque, il y avait des luttes armées de libération dans de nombreux pays comme l’IRA en Irlande du Nord, l’OLP en Palestine, les Black Panthers aux États-Unis qui portaient des armes pour se défendre de la répression policière qui abattait les Noirs dans les rues des grandes villes. Ici, les conflits syndicaux n’étaient pas exempts de violence et il y avait des morts à l’occasion lors de manifestation. Au Québec, il y avait une violence policière notoire.  Nous devons prendre aussi en considération les conditions sociales et économiques de l’époque. L’avènement de la Révolution tranquille n’a pas éliminé du jour au lendemain la pauvreté au Québec, elle perdure toujours pour certains. YC

En 1960, la majorité de la population n’avait qu’un cours primaire, ils étaient locataires et ouvriers. De ce fait, ils vivaient dans la pauvreté. Les familles étaient nombreuses, la population était jeune, le chômage était élevé, les loyers étaient insalubres et la première cause de faillite était l’hospitalisation parce que l’assurance maladie n’existait pas encore. Avec la Commission royale d’enquête Laurendeau-Dunton, les francophones étaient conscients qu’ils subissaient une oppression économique de la part de l’establishment anglophone. Il faut aussi reconnaître qu’une pauvreté imposée est une forme de violence qui fait mourir les gens prématurément en raison de leurs mauvaises conditions de vie. Il y avait une violence systémique également associée aux mauvaises conditions de travail et au manque de couverture sociale en cas de maladie ou de décès. Il y avait donc une masse de gens qui se libéraient et qui prenaient conscience de leur état d’assujettissement. Ensemble, ils avaient choisi de lutter pour changer les choses et sortir de l’ornière pour s’affranchir des conséquences de la Conquête de 1760 suite à laquelle le peuple canadien français avait été mis en servage. Dans ces conditions, le fait de ne pas parler anglais ou de le parler mal constituait un obstacle permanent à l’avancement social puisque les boss étaient Anglais ou Américains et ne parlaient pas français. D’ailleurs, même si un francophone avait les études, les compétences et la maîtrise de l’anglais, il demeurait dans un statut subalterne. J’aimerais maintenant que nous fassions ensemble l’écoute de la lecture du Manifeste du FLQ sur les ondes de Radio-Canada. YC

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Échanges après l’écoute...

* J’apprécie que nous ayons écouté l’intégralité du communiqué parce que nous ne voyons que des extraits à la télévision. 

On peut aussi se demander ce qui a découlé de la Crise d’octobre, comment cela a-t-il affecté les événements politiques au Québec au cours des années qui ont suivi ? YC

* Il me semble que nous n’entendions pas à la télévision le lien qui doit être fait entre le climat de remise en question du système capitaliste qui régnait à l’échelle internationale à l’époque. Cet esprit révolutionnaire était connecté à un sentiment qui n’était pas seulement ressenti au Québec. Nous n’étions pas débranchés du contexte international.

* C’est pas mal loin dans ma mémoire tout cela. J’avais 21 ans à l’époque, je me souviens que mon père était très enthousiaste par rapport à ce qui se développait à la fin des années 1960. Je le suivais assez fréquemment dans les rencontres du R.I.N. (Rassemblement pour l’indépendance nationale). Il y avait un vent de changement, une sorte d’espérance et de volonté commune de sortir d’une condition pour aller quelque part. C’est quelque chose qui s’est complètement perdue depuis ce temps.  Dans les années 1960 et 1970, nous avons changé complètement de société. Beaucoup de monde ont cru à tout ce changement. Les Canadiens-français sont devenus à ce moment là des Québécois et ils ont pris beaucoup de place dans la société en grande partie à travers la mouvance du R.I.N. d’abord puis du Parti Québécois. Avec les Libéraux, nous avons connu des retours en arrière. Dans nos démocraties, il y a une dialectique qui se produit avec l’alternance des partis politiques au pouvoir, entre l’espérance et la volonté de sortir de la dépendance pour se développer, et l’autre mouvement qui souhaite maintenir l’ordre dominant. Ces anciens Canadiens-français devenus des Québécois, ayant coupé les ponts avec les autres Canadiens-français des autres provinces, ils se sont donné des moyens. Nous nous sommes donné des moyens  au sein du système capitaliste lui-même. La Caisse de dépôt et placement en est un exemple. Cela a permis d’investir l’argent des Québécois dans du développement ici. Plus important encore, c’est le développement de l’État québécois qui a produit une capacité d’agir du peuple québécois du temps qui était très homogène même s’il y avait des problématiques avec les communautés immigrantes qui ne voulaient pas apprendre le français. Il y a eu de grosses batailles en rapport avec cela. Jusqu’à un certain point, on peut parler d’un gros mouvement de décolonisation au niveau des institutions et des mentalités. Ce qui était auparavant un petit peuple né pour un petit pain, cette idée s’est dissoute dans l’histoire. Nous étions devenus des gens à l’assaut du monde et il y a comme une espèce de messianisme qui est apparu à un moment donné. Ce mouvement avait ses racines chez les anciens missionnaires que nous avions d’abord été. Nous avons changé de société presque entièrement, sauf dans les aspects les plus fondamentaux. Ces traits culturels perdurent comme une structure fondamentale et cela fait partie du malheur actuel. Il y a en cela un désir de libération d’inspiration « évangélique » qui dans le système actuel est devenu quasiment impossible. Ceux et celles qui ont droit à cette liberté, à cette espérance, sont ceux qui ont de l’argent. Cela laisse en plan beaucoup de monde. Dans cette période de notre histoire, nous avons changé clairement de société. Pour moi, le FLQ représente un moment d’impatience du peuple canadien-français. Aujourd’hui, nous serions mûrs pour vivre un autre changement de société. Nous sommes comme dans un entre-deux. Je n’ai aucune idée de ce que cela sera dans l’avenir.                

* Je me rappelle d’avoir entendu à la télévision la lecture du manifeste du FLQ. Je suis née en 1962, alors je n’étais qu’une enfant. Ce qui m’a marqué à l’époque, ce sont les disputes familiales que cela engendrait parce que j’étais dans une famille d’intellectuels et d’un côté, il y avait ceux qui parlaient de la lutte des classes et qui considéraient que nous étions en train d’essayer de changer la structure socio-économique de la société. Pour cela, il fallait déstabiliser le système pour permettre aux Québécois qui formaient la classe ouvrière de réussir à améliorer leur sort. De l’autre côté, il y avait ceux et celles qui étaient engagés dans la lutte nationaliste pour l’indépendance du Québec. Pour eux, c’est par l’indépendance du Québec que les changements sociaux allaient se produire.  La famille ne s’entendait pas là-dessus et je pense que c’est encore cette même ligne de division qui traverse les forces progressistes au Québec. Je crois que nous sommes encore dans une période de transition qui s’appuie pratiquement sur les mêmes conflits. Par rapport, aux migrants qui sont devenus membres à part entière de la société québécoise, ils subissent à leur tour des conditions de subordination par rapport à la société majoritaire. Nous sommes toujours confrontés à ces deux axes qui s’opposent et nous maintiennent dans une ambivalence.    

* On pourrait parler de cela en langage dialectique marxiste. Il y a des contradictions principales et secondaires. Il s’agissait d’un langage important dans cette période de notre histoire. C’étaient des outils d’analyse puissants qui ne nous donnaient pas complètement la vérité, mais qui permettaient d’appuyer de l’action. Les syndicats étaient pénétrés de ce langage. À l’époque, j’adhérais à ce type d’analyse qui nous permettait de démêler le principal de l’accessoire dans les systèmes de conflit. Je pense que nous vivons actuellement la même dialectique avec le Parti Québécois, Québec Solidaire, les Libéraux et la CAQ. On pourrait reproduire le même schéma aujourd’hui et cela contribue à créer une société bloquée dans ses rêves, ses espérances.

* On le vit à Québec Solidaire, il y a des gens qui veulent que nous soyons anticapitalistes et d’autres se demandent c’est quoi ce débat. Les moins de 30 ans ignorent ce dont ces gens parlent. Les anticapitalistes représentent une infime minorité dans les membres de Québec Solidaire, sauf que ce sont les plus dynamiques, les plus avertis, les plus expérimentés. Ceci fait que ces gens parviennent à inséminer des lignes dans le programme du parti qui permettent à nos adversaires de nous qualifier d’extrémistes de gauche. Cela a pour conséquence que lorsqu’on se présente devant l’électorat, nous sommes obligés d’endosser ces points de vue que personnellement  je qualifie d’un peu extrémistes. La population du Québec n’est pas anticapitaliste, il faut faire preuve de pragmatisme.

* 1970, c’était une époque très mouvementée où  les ouvriers du monde entier réclamaient le partage de la richesse produite par le capitalisme. C’était l’époque des 30 glorieuses, de 30 ans de croissance de l’économie en Occident. Nous étions en plein développement du capitalisme financier. Le monde s’urbanisait et les mouvements révolutionnaires se développaient. Ceux-ci émergeaient lorsqu’il y avait un niveau de bien-être suffisant pour pouvoir avoir du temps pour réfléchir. Les ouvriers avaient la possibilité d’avoir le temps de s’assoir pour réfléchir ensemble à leurs conditions de vie. 

J’ajouterais que le Québec s’est ouvert sur le monde avec l’avènement de la télévision dans les années 1950, nous sommes alors passés d’une société d’austérité à une société de consommation. Il y avait beaucoup de publicités pour que les gens adhèrent à l’American way of life. La publicité nous a fait rêver, mais plusieurs choses demeuraient inaccessibles à la majorité. Il y a aussi eu des réactions comme Mai 68 en France, le mouvement d’opposition à la Guerre du Vietnam aux États-Unis, les luttes pour les droits civiques des Noirs américains, tout cela on le voyait à la télévision tous les jours. Il y avait un vent de changement qui soufflait sur la planète. Également le Concile Vatican II pour les catholiques, tout cela faisait en sorte que beaucoup de choses étaient remises en question. Les moyens employés n’étaient sans doute pas toujours appropriés, mais la jeunesse du monde entier réclamait des changements. De fait, il y a eu beaucoup de changements. La condition de la femme a vraiment évoluée à partir des années 1960, les droits des homosexuels, des personnes de couleur, la question environnementale est apparue avec la naissance de Greenpeace en 1970 à Vancouver. On peut constater un basculement d’époque dans ces années là. YC

* Je pense que c’est bien amener dans le documentaire sur Les Rose, pourquoi la société a changé à cette époque. Au début du film, on nous parle de la génération des parents des frères Rose, les gens des quartiers populaires travaillaient massivement dans les usines et ils étaient exploités à 20$ par semaine. De fait, avec la Révolution tranquille il y a eu l’universalisation de l’éducation et cela a contribué à l’avancement de la société. Ils le disent dans le film, lorsqu’ils ont visité l’endroit où leur père, leurs oncles et leur grand-père travaillaient, ils ont constaté l’oppression que ces travailleurs subissaient. C’est ce qui les a amenés à se révolter. L’éducation a été pour cette génération un facteur déterminant et aussi toute la mouvance de 68 en France. Ce qui a servi de pré-camp au FLQ, c’est la Maison du pêcheur à Percé. Ce sont des initiatives dans la société civile qui ont aussi contribué à la popularité du FLQ. À partir des années 1960, il y a une émergence du milieu communautaire par la création des comités de citoyens qui revendiquent et défendent leurs droits contre le monde de l’argent qui poussent le développement urbain au détriment des secteurs populaires. Cela a permis une prise de parole citoyenne de tout le monde qui pouvait s’exprimer sur l’avenir de leur communauté et de leur quartier. Ça aussi été le démarrage des cliniques de santé à Pointe-Saint-Charles à Montréal qui après sont devenus les CLSC. Avant les actions plus radicales du FLQ, la police a fermé des comités de citoyens où des gens ordinaires s’organisaient et se mobilisaient au niveau local pour prendre leur avenir en main. Les politiciens de l’époque trouvaient cela subversif et dangereux. La fermeture des comités de citoyens a provoqué la radicalisation de certains de leurs membres qui ont considéré qu’ils étaient agressés et qu’ils devaient se défendre. Les gouvernements de l’époque avaient fermé toutes les avenues démocratiques, les militants ont alors pensé à d’autres moyens d’action.     

Très bon point de vue, c’est sans doute pour cela qu’aujourd’hui l’État québécois permet et écoute l’expression de la parole citoyenne.

* Dans le Manifeste du FLQ, c’est flagrant, ils dénoncent la fermeture des comités de citoyens. Aujourd’hui quand on regarde les modèle de gouvernance des différentes institutions, nous sommes loin de la participation populaire, mais davantage dans un modèle de management technocratique. Il y a encore des acquis qui sont là cependant. C’est merveilleux qu’au Québec l’éducation populaire autonome et la défense collective des droits soient financées par l’État. Par ailleurs, la Caisse de Dépôt et placement qu’est-ce que c’est devenu? Des fonds de retraite qui oppriment les travailleurs dans les pays du sud. On perpétue l’oppression et la misère dans d’autres pays avec ces instruments collectifs que nous nous sommes donnés. 

* Sous le gouvernement de Jean Charest, la Caisse de dépôt investissait dans la fabrication des mines anti personnelles. 

* On s’interrogeait sur les antécédents de ce moment historique. Il faut se rappeler que le Canada et le Québec ont bénéficié des industries d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela a contribué à industrialiser un peu le Québec. Après la guerre, des boomers comme moi naissent en grand nombre et ils ont 20 ou 21 ans lors des événements de la Crise d’octobre. Au séminaire, j’avais des collègues de 17 ou 18 ans qui étaient sympathisants du FLQ. Alors, il y avait une masse de gens qui avaient à faire leur place dans la société. Cela a contribué au dynamisme de l’époque. Une autre idée que j’aimerais partager, c’est tout ce qui se dit sur la période de la Grande noirceur avec la mainmise de l’Église catholique sur la société québécoise. Ces comités de citoyens étaient en grande partie un sous-produit du christianisme social et du Concile Vatican II. C’est-à-dire, qu’une partie des groupes communautaires de l’époque pourrait être considérés comme une sécularisation de l’esprit chrétien qui était porté à ce moment par de nombreux religieux et religieuses très à l’aise avec Vatican II. Eux aussi sentaient qu’ils étaient en train de sortir d’une noirceur ecclésiale. Ce grand mouvement s’est peu à peu réduit à néant dans l’Église. C’est donc le secteur progressiste de cette Église qui a généré en partie les idées de la Révolution tranquille et qui a permis à de nombreux groupes communautaires d’apparaître. Aujourd’hui, dans l’espace religieux, c’est le secteur traditionnel qui domine. L’énergie qui est sortie de Vatican II a participé à de grands mouvements comme la CSN qui était alors un syndicat catholique. La Centrale est ensuite devenue un syndicat marxiste, mais c’était au fond les mêmes valeurs qui étaient véhiculées. Ensuite, dans nos analyses de ce qui s’est passé à ce moment de notre histoire, il faut prendre au sérieux la dimension coloniale du Canada à l’égard du Québec, car c’est une dimension qui est loin d’être disparue. Nous le vivons aujourd’hui encore dans les chicanes de juridiction entre le gouvernement provincial et le fédéral. C’est plus ou moins le même genre de scénario théâtral qu’à l’époque. Ce qui est subjacent à tout cela, ce sont des dynamiques d’intérêts des deux grandes métropoles du Canada, Montréal et Toronto.              

* Je voudrais renchérir sur ce qu’on vient de dire à propos du poids démographique des jeunes dans la société. Ils voulaient investir l’État pour s’en servir pour changer les choses. Nous parlions tout à l’heure que la période que nous vivons en est une de transition. Je pense que la différence principale avec les années 60 et 70, c’est que la jeunesse n’a plus le même poids démographique, ils ne représentent plus la même masse de gens qui souhaitent le changement pour pouvoir le porter quelque part. Je ne peux dire d’où viendra le changement.    

Si vous me permettez d’intervenir, en début de semaine je suis passé devant l’école Des Berges dans le quartier Saint-Roch à l’heure de la fermeture. Il faut savoir que cette école a failli fermée il y a une vingtaine d’années par manque d’élèves. Laissez-moi vous dire que ce n’est plus le cas. Il y avait de nombreuses mères d’origine africaine qui marchaient en donnant la main à deux, trois ou quatre enfants. Il est là l’avenir selon moi, chez les populations immigrantes et chez les peuples autochtones qui ont une démographie en plein essor. Je pense que les mouvements qui portent le changement comme les écologistes, vont devoir s’associer à ces populations pour revendiquer des progrès. Et lorsque ces populations demandent une meilleure participation à la société québécoise, estimons-nous heureux. Il ne faut surtout pas fermer la porte comme nous l’avons fait à une autre époque avec les populations italiennes, espagnoles ou portugaises, qui se sont tournées vers l’anglais alors qu’elles étaient catholiques et auraient dû pouvoir s’intégrer facilement à la majorité francophone. Malheureusement, le clergé québécois qui était papiste au début du 20ème siècle, a très mal accueilli ces populations qui s’étaient soulevées contre la mainmise du pape en Italie.  YC  

* Nous ne vivons pas encore cette solidarité avec les immigrants qui nous donnerait un poids démographique.

Mon humble avis, c’est que nous ne sommes pas dans une période révolutionnaire ou prérévolutionnaire. Nous sommes dans une période de survivance et d’adaptation aux changements. Selon moi, c’est Mère Nature qui va dicter l’agenda désormais. YC

* Au cours des années 1960, le sociologue Alain Touraine écrit sur les nouveaux mouvements sociaux, mais ces idées ne vont être entendues que 20 ans plus tard. Il parle du féminisme, de l’environnement, alors que les mouvements ouvriers révolutionnaires des années 1960 se sentaient davantage concernés par les questions économiques. La revendication à ce moment consistait à faire partie du système capitaliste ou à tout le moins, du système de production industrielle. Je me demande si la Révolution tranquille ne consistait pas à faire croître le capitalisme au Québec?    

* Ce que j’ai retenu du documentaire sur les Rose, c’est que le procès du FLQ a entre autre permis aux revendications féministes de se faire entendre. À cette époque, les femmes ne pouvaient faire partie des jurés. Certaines membres du FLQ ont été appelées à témoigner et elles ont refusé de le faire devant un jury exclusivement masculin. À ce moment, plusieurs femmes se sont levées dans le tribunal et se sont mises à scander : « La justice, c’est de la marde. » Ceci leur a valu un séjour en prison, mais les femmes ont pu devenir jurées dans les mois qui suivirent. Cela a ouvert la voie à plein de revendications féministes.  

Il y a un lien à faire entre les revendications du FLQ et les avancés du mouvement féministe au Québec.

* Quand on faisait des dictées à l’école et qu’il n’y avait pas de suite entre les phrases, on appelait cela : phrases détachées. C’est ce que je me propose de vous partager. Pour ce qui est de l’expression : « La Grande noirceur », je peux vous dire que la chicane est prise entre les historiens à ce propos. Ces dernières années, le financement des organismes de défense des droits, c’est un gain social et communautaire important. Au début, lorsque le premier ministre Jacques Parizeau a créé le Secrétariat à l’action communautaire, nous avons menacé de faire la grève du communautaire s’il ne mettait pas autonome dans le titre. Nous en avons simplement parlé, mais cela s’est su et nous n’avons même pas eu besoin d’en arriver là. Autre chose, quand on parlait de l’influence de l’Église et tout cela, lorsqu’on travaille actuellement en sécurité alimentaire, on s’aperçoit que les sociétés Saint-Vincent-de-Paul ne sont pas capables d’assurer leur propre survie parce que les gens ne peuvent pas adhérer à cet organisme s’ils ne sont pas croyants. On voit que les comptoirs alimentaires deviennent des services communautaires non religieux. C’est un rafraichissement de l’approche de la sécurité alimentaire. Ensuite, sur la question autochtone, au dernier conseil national de Québec Solidaire, a été créé la Commission nationale autochtone avec le même statut que la Commission nationale des femmes. Pour les habitués de ce parti, il existe une Commission politique qui regroupe tous les groupes thématiques qui réfléchissent sur des sujets particuliers. Or, il y avait déjà une commission thématique autochtone dans la Commission politique. Nous avons été obligés de saborder cette dernière parce que cela admettait des sympathisants à la cause autochtone. Tout cela pour dire qu’avant que nous soyons capables de créer une plateforme électorale souverainiste en collaboration avec les autochtones au Québec, c’est un travail de très longue haleine.         

* Je suis en train de m’interroger sur la Manifeste du FLQ que nous avons entendu au début. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de choses en lien avec ce que nous vivons aujourd’hui. Cela m’a frappée.  Comment cela se fait-il que dans ces années-là, on se battait contre la pauvreté, pour un salaire plus décent, on voulait que les gens puissent vivre la tête hors de l’eau, mais aujourd’hui nous sommes encore pris dans ces mêmes problèmes? La lecture du Manifeste m’a impressionnée parce que c’est la première fois que je l’entends.     

Je te répondrais que la pauvreté est sans doute moins massive aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque. Avant la pandémie, nous étions autour de 10% de la population qui vivait en situation de pauvreté. À l’époque, cela devait plutôt être 30% de la population du Québec. C’était notable. Il y avait des quartiers ouvriers où tout le monde vivait dans la pauvreté.  

* Je suis née en 1961, ce que je me souviens, c’est la peur qu’il y avait chez les gens d’affaires qu’il n’y ait une révolution. Alors plusieurs ont vendu à des Américains. J’ai aimé regarder le documentaire Les Rose, et je vous recommande fortement le site de l’ONF à ce propos. J’ai été surprise d’apprendre le rôle qu’a joué la mère des frères Rose qui est devenue une porte-parole de ce qui se passait dans les prisons avec ses fils. À cause de cela, elle a fait avancer la cause des prisonniers au Québec et au Canada. Les artistes aussi se sont investis, Yvon Deschamps, Gilles Vigneault, Gérald Godin, Pierre Falardeau, etc. Je m’ennuie d’avoir des artistes impliqués socialement. Quand je pense que Pauline Julien a été arrêtée à cause de ses chansons. Pour les policiers de l’époque, ses chansons étaient subversives parce qu’elles encourageaient le mouvement souverainiste. Les policiers allaient à la pêche en arrêtant des personnalités connues, croyant qu’elles connaissaient plein de membres du FLQ.  

* Si on parle de 50 ans plus tard, il y a 500 personnes qui ont été incarcérées sans mandat à cause de la loi sur les mesures de guerre. 50 ans plus tard, le gouvernement fédéral, la ville de Montréal ou le gouvernement du Québec, ne se sont toujours pas excusés de ces mesures disproportionnées avec l’objectif de retrouver deux personnes enlevées, alors qu’ils se sont excusés envers les ressortissants japonais, italiens et allemands qui ont été incarcérés pendant la Seconde guerre mondiale. Il y a eu beaucoup d’excuses qui ont été faites envers différentes communautés, mais jamais on ne s’excuse à la population du Québec. Heureusement récemment, des excuses ont été faites à propos des pensionnats indiens aux peuples autochtones. Je pense que le Canada est mûr pour inclure ces gens, ces poètes, qui n’avaient rien à voir avec les actions du FLQ, mais parce qu’ils étaient membres du Parti Québécois, membres de certains syndicats ou parce qu’ils étaient marxistes-léninistes, leur nom se retrouvait sur des listes très sommaires et ils ont été incarcérés pendant plusieurs semaines ou quelques mois. Pour des raisons politiques ces gens ont été maltraités, battus, frappés. Je ne veux pas retenir de cette période que la mort d’un homme, il s’est passé bien d’autres choses. Pendant dix ans, quand on réécoute le Manifeste du FLQ, on ne parlait pas de meurtre, mais de revendiquer des choses normales dans l’évolution d’un peuple qui cherche à se sortir de l’indigence et de la misère. C’est cette pauvreté massive qu’on dénonçait en fait. D’ailleurs plusieurs militants du FLQ sont devenus des sympathisants marxistes-léninistes et aujourd’hui ils seraient des militants progressistes. Il faudrait faire des pressions politiques puisque c’est avec la politique qu’on change le monde. Surtout si c’était le fils de celui qui a proclamé les mesures de guerre qui faisait ces excuses, imaginez-vous la symbolique que c’est. Pour moi, cela devrait être un enjeu électoral. Même la mairesse de Montréal pourrait faire des excuses au nom du service de police, le premier ministre du Québec aussi pourrait le faire. 50 ans plus tard, tout le monde a tourné la page, même les instigateurs de ces événements ont vécu assez longtemps pour comprendre leurs erreurs. Ne serait-ce que pour reconnaître l’histoire du Québec et comment nous étions traités il y a 50 ans, les excuses du gouvernement fédéral permettraient de tourner la page.     

En 1970, j’avais 8 ans et j’étais un camelot. Je me souviens très bien d’avoir vu la première page du journal Le Jour, le Journal de Québec et le Soleil, qui rapportait la mort de Pierre Laporte. Je me souviens très bien m’être fait la réflexion : « C’est important de s’intéresser à la politique. » Et c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à suivre ce qui se passait et plus tard, à m’impliquer en politique. La une du Soleil écrit en rouge, je me souviens très bien de la photo de Laporte, ça m’a marqué à vie. À partir de ce moment, je me suis mis à écouter les informations à la radio et à la télévision. J’avais à peine 8 ans et ce cela m’a ouvert un monde. Ce que j’ai retenu du Manifeste du FLQ de l’époque, c’est qu’il fallait s’impliquer pour changer notre société. Moi aussi je viens d’un milieu ouvrier et je pensais qu’en s’impliquant on pouvait changer le monde et j’y crois encore. Je pense également, que nous aurions un pays aujourd’hui s’il n’y avait pas eu mort d’homme. Cela a fait énormément de tord à la cause de la souveraineté. Cela a fait perdre les élections au Parti Québécois en 1973 et en 1976, c’est parce que le Parti Libéral était corrompu que le Parti Québécois l’a emporté.  

* Je dirais que la Loi des mesures de guerre c’était fait pour cela, pour ralentir et même casser un mouvement de libération qui  prenait de l’ampleur. 

* La veille de la proclamation de la Loi des mesures de guerre, il y avait 3 000 personnes au Centre Paul-Sauvé à Montréal. 

* Radio Canada est un appareil d’État du gouvernement canadien qui est là pour faire en sorte que le Canada reste unit, qu’il se développe selon la vision de ceux et celles qui sont au pouvoir. Présentement ce sont des Libéraux. Il y a comme une solidarité de l’information avec un projet politique canadien qui n’est pas celui du Québec évidemment.     

Je trouve que le traitement de l’information que nous faisons aujourd’hui dans les grands médias nous empêche de saisir le contexte de l’époque. S’il n’avait s’agit que d’une bande de criminels, pourquoi dix ans après la mort de Laporte, le soutien au Comité pour la libération de Paul Rose était si massif non seulement parmi la population, mais aussi par les artistes et des personnalités syndicales de premier plan? C’est ce qu’on peut voir dans le film Les Rose. Une conférence de presse de 1980 illustre mon propos alors qu’aujourd’hui on réduit tout cela à un crime sordide. Ce faisant on efface la mémoire collective. YC

* J’ai l’impression que ces dernières années, avec la montée en force du néolibéralisme et les deux défaites référendaires, la population du Québec semble se replier sur elle-même. À l’époque du FLQ, il y avait davantage d’ouverture à la solidarité internationale. Il y avait des solidarités quand même fortes avec d’autres luttes de libération à travers le monde. Dans la société en général, on observe un repli identitaire qui se renforce de plus en plus et il y a une partie des nationalistes québécois qui se situent là. Cela se voit sur les réseaux sociaux par la présence de discours de droite. Je me demande ce qui peut arriver avec cela? Surtout pour les jeunes générations, le discours indépendantiste sonne creux s’il n’est pas plus inclusif des différences qui forment la société d’aujourd’hui en prenant en considération la libération des communautés culturelles minoritaires.        

Le biais qui est identifié c’est que nous refusons d’admettre que si nous sommes des colonisés, nous sommes aussi des colonisateurs pour les Premiers Peuples. Une véritable libération ne peut se faire que si elle inclut tous les aspects de la domination actuelle. Chez les jeunes progressistes, il y a une part de plus en plus importante qui est issue de plusieurs communautés culturelles. Cela sonne creux si tout ce qu’ils entendent du nationalisme, ce sont des relents de racisme. Si nous refusons de reconnaître qu’il y a du racisme systémique au Québec comme ailleurs, nous avons un gros problème.

* Je voudrais savoir, si la CSN était un syndicat de gauche radicale à l’époque, pourquoi aujourd’hui les syndicats ont autant changé? Pourquoi sont-ils devenus si conformistes? Qu’est-ce qui fait que ce soient devenus des alliés des multinationales et du grand capital et qu’ils ne sont plus les véhicules de changement dont la société aurait besoin?

Si je peux tenter une réponse, c’est que nous sommes passés d’un monde idéalisé où la population voulait aller à quelque part ensemble, à une société de consommation qui s’est américanisée. On constate cela à l’échelle internationale dans les pays industrialisés. L’individualisme a pris le pas sur une pensée collective. Aujourd’hui, les gens sont concentrés sur le prochain bien de consommation qu’ils vont acquérir. C’est ce qui importe pour les gens présentement. Jacques Grand-Maison dans l’un de ses livres écrits dans les années 1970 avertissait les syndicats de la rupture de solidarité qui était en train de se produire au sein même de la classe ouvrière entre ceux qui pouvaient exiger de hauts salaires comme ouvriers spécialisés et tous les autres qui, n’étant pas syndiqués ou spécialisés, demeuraient au salaire minimum. La hausse du niveau de vie des ouvriers de métier leur a permis d’accéder à la classe moyenne et d’oublier les autres secteurs moins favorisés. Se faisant, l’essence de la lutte s’est perdue. De même pour les enseignants, les journalistes, les cols bleus, les infirmières, qui ont tous réussi à se négocier de bonnes conditions salariales. C’est très difficile de maintenir un esprit révolutionnaire quand les conditions de vie deviennent confortables. De fait, lorsque l’idéal se matérialise, on perd l’idéal et on devient prisonnier des biens matériels et nous vivons dans un monde de désillusions. YC       

* Je pense que ce qu’on observe au niveau de l’État, dans les corporations et les institutions, c’est une question de génération qui a été porté dans des vies de contrôle et les syndicats appartiennent à cet univers. Alors ceux qui ont créé l’État providence et ceux qui ont embarqué du côté des syndicats pour défendre les droits de la classe ouvrière, se sont retrouvé à des postes de pouvoir importants qu’ils ont cherché à préserver. Ce qui manque présentement, c’est un mouvement social qui parviendrait à réunir des Québécois de souche et ceux que nous avons accueillis ici pour faire en sorte d’être beaucoup plus solidaires et d’assurer une transformation de notre société pour qu’elle soit accueillante pour tous et qu’on leur fasse une place. Pour avoir travaillé des années dans des luttes syndicales et avoir observé ce dont nous parlons, cette question me touche. Nous n’avons plus les syndicats que nous avions.      

* Tu sembles déplorée qu’il n’y ait pas un vaste mouvement qui rassemble tout le monde dans la quête d’un idéal de société qui inclurait les communautés culturelles et les Premiers Peuples. Je poserais un diagnostic général lié à cela. C’est qu’il y a comme un éclatement de plusieurs institutions, les syndicats, les partis politiques progressistes, qui se traduit dans la poursuite d’une multitude de causes particulières. L’énergie vitale pour s’engager à transformer globalement une société est dispersée dans des causes particulières. Le phénomène d’aujourd’hui, c’est cet éclatement. Il y avait dans les années 1960 et 1970 une unité idéologique rassembleuse. Il y avait la possibilité d’un projet de société capable de rassembler pas mal de monde de la gauche, de la droit e et du centre. Aujourd’hui, il n’y a aucune institution porteuse de cela, ni aucune idéologie commune susceptible de fédérer les volontés de transformation. Il y a un éclatement des forces vives pour du changement social qui ne sert pas du tout la transformation du monde dans un sens progressiste. Trump, Bolsonaro, Poutin, Erdogan, quand le peuple est désuni, la voie est libre pour les dominants et les possédants. Maintenant, d’où pourrait provenir à nouveau des phénomènes d’intégration pour la lutte? Je l’ignore complètement.           

Pour nous consoler, nous pouvons penser à la Grève pour le climat qui a eu lieu le 27 septembre 2019 dont 10% des marcheurs sur la planète étaient au Québec. Bien sûr, c’était une convergence très hétéroclite, il y avait du monde de tous les horizons. Peut-être que là-dedans il y a quelque chose à venir? YC

* Merci pour vos commentaires. Surtout la question de l’éclatement en une multitude de causes particulières, cela résonne beaucoup. Il y a aussi une perte de confiance dans les mouvements syndicaux ou les partis politiques. Je n’en reviens pas, je suis encore un peu rêveuse et j’espère faire changer les choses en m’impliquant dans mon syndicat. J’ai l’impression de perdre mon temps en parlant à des collègues qui n’arrêtent pas de critiquer le syndicat et je me fais contaminer par cette attitude négative. C’est ce climat de méfiance envers tous les types d’organisation qui provient d’un cynisme dont j’ignore la cause. Il s’agit peut être d’un manque de foi? Plus rien ne semble pouvoir nous rallier à quelque chose à quoi nous pouvons faire confiance. Le sentiment général, c’est que cela ne donne rien. Je trouve cela fatigant d’entendre cela, mais je veux continuer d’espérer et d’y croire malgré tout. Même si cela prend plusieurs générations, il y a des changements qui se produisent. Les femmes n’avaient pas le droit de vote autrefois. Merci d’être là et de nourrir mon espoir qu’il y a encore du monde qui croit à un monde meilleur.  

* C’est vrai que l’an dernier nous avons la grande manifestation sur l’environnement. Il y a eu aussi le Coup d’État en Bolivie perpétré pour s’approprier les énormes réserves de lithium de ce pays, la matière première pour fabriquer les batteries utilisées dans les véhicules électriques. Tout cela pour renforcer la culture individualiste de l’automobile. Après cela, on dit que l’Occident est plus écologique que les autres pays du monde. Mais c’est faux! On exproprie les Boliviens de leurs ressources naturelles pour faire de l’argent ici. C’est la même hypocrisie que dans les années 1970. Oui, on accorde des bénéfices à certains travailleurs, mais le système demeure le même. 

Les pays du Sud ont continué d’être exploités pour leurs matières premières. Dans les années 1990, les sociétés minières canadiennes sont devenues les principales extractrices de ressources minières sur la planète en dévastant l’environnement des régions où elles se sont implantées. L’autre élément, c’est la productivité. Depuis 60-70 ans, la nature a été réduite à la moitié de ce qu’elle était. Aujourd’hui, 95% des animaux sur la planète sont des animaux que nous consommons pour notre alimentation. Le corona virus, c’est la nature qui réclame ce qu’on lui a pris pour se régénérer.

* Je voudrais revenir sur la question de la confiance et du cynisme. Je vais formuler une hypothèse pour laquelle je n’ai pas de faits suffisants. Je pense que le Québec de souche est une société déconstruite, prostrée en terme d’idéaux et que c’est une bonne chose que d’avoir l’immigration. Pour un certain nombre, ces gens ont davantage confiance en la vie que nous. Ils sont moins déstructurés dans leurs références idéologiques et culturelles. Cela leur permet de faire des enfants. C’est une partie du salut pour le Québec que d’avoir cette immigration si on l’observe sous cet aspect. Cette idée m’est venue après avoir contribué à une analyse qualitative d’un certains nombre d’entrevues sur l’avenir du Christianisme social réalisées par le Centre justice et foi à Montréal. Si tu prends des entrevues faites avec des Québécois d’origine et que tu les compares avec celles faites avec des immigrants de première génération, c’est très différent. Le côté désillusionné est davantage notable chez les Québécois d’origine, ceux qui ont fait la Révolution tranquille. Mon hypothèse, c’est que cette désillusion est beaucoup moins présente chez ceux ou celles d’immigration plus récente.              

On pourrait sans doute faire le même constat dans les sociétés industrialisées. De plus, en Amérique du Nord, nous avons tendance à choisir la route la plus courte pour faire de l’argent. On le voit dans les études universitaires, ici et aux États-Unis, les fils et les filles d’immigrants sont davantage disposés à faire des efforts et des sacrifices pour s’élever socialement, que nous ne le sommes. Nous semblons ignorer les impératifs de la vie, notamment la rapidité avec laquelle le temps passe. Cela nous dissocie des autres générations puisque nous ne vivons plus que pour le moment présent, même les solidarités intrafamiliales s’effritent. Alors que si on observe des familles d’immigrants, ils vont se mettre ensemble pour acheter une grande maison où plusieurs générations cohabitent. J’ai vu cela souvent chez les latino-américains, acheter ensemble un bloc appartement pour devenir propriétaires et garder l’argent dans la famille plutôt que de payer un loyer toute leur vie. Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes individualisés à l’extrême alors qu’autrefois les Québécois avaient des grandes familles et il y avait une véritable solidarité. YC

* Je pense que le problème, c’est que nous n’y croyons plus. Il y a un problème de foi. Dans ma thèse de doctorat, j’ai appelé ça un problème d’expérience de conviction. Il est difficile de croire à des idéaux, mais croire à la technologie que nous achetons, cela va, pas de problème. 

* J’aimerais parler de l’effritement de nos intérêts. Les sociologues appellent cela le communautarisme. On ne finit plus de se fractionner sur la base d’intérêts divergents. Je trouve que cela devient exagérer par rapport aux intérêts communs de la société. Il semble qu’on cherche à se définir de la manière la plus singulière possible. Nous venons de réaliser un jardin collectif à Ste-Foy, c’est une initiative qui est née suite à l’attentat à la Grande mosquée de Québec. Ça nous a pris trois ans. Nous avons une corvée à faire et nous ne sommes que trois personnes à collaborer. Je suis avec Boufeldja Benabdallah, ex-président du Centre culturel islamique et Sibi Bonfils, président de la fabrique catholique, et on va travailler ensemble. Le cercle citoyen de Ste-Foy, nous n’avons pas d’appartenance religieuse. Il faut construire l’espérance dans le quotidien. C’est bien beau faire de l’analyse, mais à un moment donné il faut avancer.         

* Cela me fait penser à ce que je fais avec le regroupement des groupes de femmes de la Capitale Nationale. Nous voulons démarrer un nouveau projet et nous nous sommes aperçues que la société est divisée en catégories. Les immigrants, les personnes handicapées, les personnes à l’aide sociale, les travailleurs, travailleuses au salaire minimum, etc. On s’est demandé: « Pourquoi est-ce comme cela alors qu’on devrait être tous ensemble pour lutter pour avoir une société plus juste et équitable pour tout le monde dans tous ses sens? » Il faudrait se regrouper tous ensemble et dépasser cette pensée en catégories parce que cela nuit aux revendications que nous voulons mettre de l’avant. Je trouve cela particulier et je voulais le dire parce que je trouve cela important. 

* Je vais être défaitiste. J’ai lu une enquête qui a été faite par un centre de santé et de services sociaux à Montréal concernant les différences au niveau des valeurs exprimées par les immigrants au cours de leurs premières années d’établissement au Québec versus la population en générale. Effectivement, lors de leur arrivée, ils sont remplis d’espoir et de confiance dans l’avenir, de désir d’intégrer une société libre et démocratique. Mais peu à peu, la société québécoise finit par leur inculquer ce sentiment de désillusion qui nous habite et notre manière individualiste de vivre. Plus cela fait longtemps qu’ils sont établis ici, plus ils adhèrent aux valeurs québécoises, mais pas nécessairement les valeurs positives. C’est dommage, j’aurais espéré le contraire.

* Il y a un fond de vérité là-dedans. Ils vivent une sorte de désillusion.    

* C’est normal. C’est difficile pour les immigrants. J’ai de la misère à m’adapter. J’ai de la difficulté à arriver à l’heure à mes rendez-vous. (blague) Ce que je veux dire, c’est que cela prend de la pédagogie pour mettre à profit la différence, la connaissance et les apprentissages de l’humanité. Je trouve qu’au Québec, il y a une grande culture de solidarité. Les Québécois sont des pacifistes depuis très longtemps. C’est quelque chose de super important. Si le Québec était un pays, nous n’aurions pas d’armée pour faire la guerre. Ce serait différent. Les Québécois ont de l’empathie envers les autres peuples. À Montréal, il y a de bonnes relations entre les différentes communautés, tandis qu’en France il y a des ghettos pour les immigrants. Ici, il y a beaucoup plus d’interactions et il y a aussi des luttes intéressantes.

La Marche mondiale des femmes, c’est parti du Québec et cela a eu une grande incidence dans le mouvement féministe à travers le monde. Au Québec, il y a des luttes super intéressantes qu’il faut appuyer pour pouvoir influencer le monde entier avec ses valeurs.    

* J’étais très impliqué à l’université dans le mouvement étudiant. Nous avons vu arriver le fameux communautariste individuel. Dans les années 1980, il fallait se battre pour que les gens participent en offrant de la bière gratuite pour avoir le quorum à l’assemblée générale. À la fondation de la CADEUL, pour avoir chacune des facultés représentées, il fallait payer le souper à tout le monde. Sinon, personne ne se présentait parce qu’ils ne trouvaient pas cela important. Avec cette mentalité, nous devions tout faire pour convaincre les gens de s’impliquer dans leur propre association qui avait été créé par la génération précédente. Plus tard, quand j’ai fait ma maitrise, j’ai connu L'échelle de Goethe Ofsted qui est une méthode qui sert à catégoriser les comportements des gens à l’intérieur des entreprises selon la distance hiérarchique dans chacun des pays. On y parlait comment on se comporte avec un patron, du contrôle de l’incertitude entre autre, de l’individualisme par rapport au collectivisme. Chacun des pays, selon les peuples et leur culture, avait leur manière d’être individualiste ou collectiviste. Au Québec, parce que nous vivons en Amérique du nord, où l’individualisme capitaliste est promu, nous sommes loin des asiatiques où le collectivisme est très important. Je pense à la COVID à l’heure actuelle. Pourquoi est-ce si difficile de convaincre les gens de porter le masque? Alors qu’en Asie, on voit cela à la télévision depuis 30 ans. Ils pensent à l’autre avant de penser à eux. Nous faisons le contraire. Quand je dis cela, je m’inclus. On pense à nous avant les autres. Juste à l’un des six critères sur l’Échelle de Ofstead, la dimension masculine, féminine. Il y a des sociétés qui sont davantage féminines et d’autres davantage masculines. Cela aussi influence nos comportements et la manière que nous sommes aujourd’hui. L’orientation à court terme ou bien à long terme. Il y a des peuples qui pensent sur le long terme. Toutes ces différences peuvent être analysées. Je dis cela pour réconforter les gens qui pensent que cela vient de nulle part. Cela s’explique à cause de notre culture, à cause de notre histoire, et aussi de la capacité d’indulgence que nous avons. Il y a des peuples et des sociétés où ce n’est pas pareil la manière dont l’indulgence est perçue. Ce n’est pas le lieu pour dire la position de chacun sur l’échelle, mais il est possible d’analyser une tendance pour voir si nous allons encore plus dans le mur de l’individualisme ou bien s’il y a des chances que le collectivisme revienne. Je pense que ce sont des gestes collectivistes que les felquistes ont posés en luttant pour d’autres valeurs. Je pense qu’il faut garder espoir que le mouvement du balancier va ramener la société vers le collectivisme. Le Manifeste que le FLQ a écrit a aussi contribué à ce que nous sommes devenus comme société, beaucoup moins individualiste qu’elle ne l’aurait été sinon.                   

J’ajouterais à ton analyse que l’individualisme est un luxe qu’on peut se permettre avec un certain niveau de vie, mais si l’économie s’effondre peut-être que cela deviendra moins intéressant. En fait, la solidarité peut redevenir très agréable, elle offre de belles compensations. YC

* Cela fait 10 ans que je fais des émissions de radio sur la simplicité volontaire. Je crois que chaque goutte d’eau fait une différence dans l’océan. C’est pour cela que dans mon coin de pays, à Portneuf, je fais exactement comme Renaud. Nous avons créé des jardins de solidarité qui ont été financés par le ministère de l’agriculture. Nous travaillons fort et nous revenons à la base.  Quand les gens souffrent d’insécurité alimentaire, on peut au moins commencer par ça. Je suis allé cueillir des framboises et des pommes dont le tiers est donné à des organismes. Nous avons remis une vingtaine de bac de pommes à nos organismes de ressource d’aide alimentaire. Le tiers des pommes cueillies va aux cueilleurs, le tiers aux producteurs et le tiers à des organismes d’aide alimentaire. Il ne faut pas exclure personne et réunir ces gens. Une bonne façon de faire, c’est de travailler à la souveraineté alimentaire. Je suis content de ce qui se passe actuellement pour encourager les producteurs en serre, le bio et le commerce local. C’est à cause de la COVID que le gouvernement du Québec prend cette orientation, sinon c’étaient de parfaits individualistes. Alors à cause de cela, il est devenu un gouvernement qui donne et qui redistribue. Je pense que le gouvernement fédéral fait la même chose en redistribuant la richesse. Selon l’échelle de Maslow, une fois que les gens sont nourris, il y a moins d’insécurité. C’est une façon d’amener les gens vers la communauté. Alors, j’invite tout le monde à donner du temps ou les ressources qu’ils ont. Moi, c’est grâce à la Société de Saint-Vincent-de Paul de Saint-Marc-des-Carrières, que j’ai pu aller chercher du financement auprès du gouvernement du Québec. Grâce à cet argent, nous sommes allés chercher des bénévoles et nous étions une cinquantaine à ramasser des fruits. Il est aussi important de prendre la place des aînés qui ont tenu le communauté à bout de bras pendant de nombreuses années. Il faut essayer de recréer l’esprit de communauté que nos ancêtres ont utilisé pour survivre jusqu’en 1970.            

* À Beauport, les gens se regroupent pour la sécurité alimentaire, mais cela tisse du lien social aussi. Je pense qu’un mouvement social, cela ne part pas de nulle part. C’est un dynamisme de proximité où les gens se regroupent à l’échelle de leur territoire, c’est ce qu’il y avait au Québec dans les années 1960. Au CAPMO, l’un de nos axes c’est le projet de société parce que nous cherchons à voir plus loin qu’une société divisée en catégories. Parfois, implicitement, j’ai l’impression que c’est diviser pour régner. Il y a une crise du sens dans notre société, peut-être que certains se retrouvent dans des pratiques très individuelles. Comment peut-on revenir au collectif par rapport à tout cela? C’est normal que s’il n’y a pas d’altérité, de nombreuses choses nous poussent à nous diviser. Sans relation, tu ne peux pas trouver un sens à ta vie. Anthropologiquement, l’être humain n’est pas fait comme cela, il ne peut pas trouver le sens qu’en lui-même.   

Propos transcrits par Yves Carrier