#296 - Gilets jaunes : Y a-t-il ici comme en France une rupture entre la base et l’élite ?

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L’Autre Journal, qui est gratuit dans les présentoirs et qui vient de Montréal, consacre deux pages centrales de son dernier numéro aux Gilets jaunes. Les trois articles s’intitulent : « Le soulèvement du monde ouvrier des périphéries », « Au croisement de deux mondes, la métropole et les périphéries » et « La citadellisation des esprits ». « Christophe Guilluy a forgé le concept de citadellisation pour décrire l’attitude d’une nouvelle classe dominante et supérieure des villes qui ne cherche plus à faire société, mais à faire sécession, à se couper du peuple en se retranchant dans leur ville citadelle. Pour eux, il n’y a pas de société, en reprenant les mots de Margaret Thatcher. La citadellisation est aussi celle des esprits. Guilluy fait remarquer que les Gilets jaunes n’ont recueilli aucun ou très peu d’appui du monde universitaire ou journalistique, de l’industrie culturelle ou du show-business. Même les étudiants ne sont pas à l’aise avec les Gilets jaunes, ils s’en tiennent éloignés. Il attribue cela à l’environnement culturel, le peuple a disparu des écrans radars de l’intelligentsia. C’est une situation complètement nouvelle. Dans le passé, lorsque le Parti communiste bénéficiait de l’appui électoral de 20% de la population, il pouvait compter sur l’appui d’intellectuels, d’universitaires, de journalistes. Aujourd’hui il n’y a pas d’intellectuels organiques rattachés au mouvement des Gilets jaunes ou très peu. Au contraire, tout l’intelligentsia cherche à se protéger du peuple. Pourtant, il ne peut y avoir de révolution sans la présence d’une intelligentsia. Il en appelle donc à une révolution des esprits pour sortir de la crise. La gauche doit comprendre que le vieux clivage classique gauche-droite ne s’applique plus. Nous assistons à une recomposition sociale. La gauche doit sortir de sa citadelle intellectuelle, ne plus avoir peur du peuple, mais aller au peuple. » Citation d’une entrevue avec Christophe Guilluy dans L’Autre Journal.

 

En gros, ce que j’ai compris, c’est que la France, avec toutes ses régions, qui autrefois avait une structure ouvrière, paysanne, industrielle, petits commerces de proximité, petits fonctionnaires, retraités, etc. Tous ces travailleurs représentaient une classe moyenne immensément majoritaire depuis les années 1960. Guilluy dit justement que c’est cette classe moyenne qui est en train de disparaître sous les impacts de la mondialisation et de la relocalisation des usines à l’étranger. En plus de cela, la France est très concentrée dans ses structures. Tout est décidé à Paris et les régions n’ont que très peu d’autonomie. Dans le cœur de Paris, l’on trouve le petit Paris où habitent tous ceux et celles qui ont de l’argent et du pouvoir en France. Cela représente environ 1% de la population. Comme les prix des logements y sont prohibitifs, ce secteur est réservé à la haute-bourgeoisie qui se côtoient, décident et fabriquent l’opinion relayée par les médias. C’est de plus en plus une classe mondialisée qui fréquente les beaux quartiers de New York ou de Londres, d”avantage que leur propre pays. Tout cela fait en sorte qu’il y a de moins en moins de contact entre les résidents des villes de province et les gens appartenant à cette classe sociale. Ces derniers constituent une caste impénétrable qui méprise souvent les gens ordinaire qui forment la France de tous les jours. Ils les voient comme des perdants, des gens qui n’ont pas su ou voulu s’adapter à la mondialisation et à la financiarisation de l’économie. En même temps, la France d’en-haut, pour concentrer la richesse, a sacrifié les secteurs industriels qui donnaient de bons emplois à la France d’en-bas, ce qui soutenait l’économie des régions a été abandonné. Il y a aussi le phénomène des super centres commerciaux qui ont détruit les rues commerçantes des anciens centre-villes.

Quelque’un me faisait également remarqué que contrairement au Québec, en France il y a beaucoup moins de structures associatives comme les groupes communautaires. C’est une grande force que nous avons au Québec qui permet de juguler en bonne partie la violence et le désespoir. Cela fournit des lieux pour se dire, pour se connaître, pour articuler leurs préoccupations et en faire des revendications, négocier des espaces et des droits. Tandis que là-bas, cela passe tout de suite par les partis politiques alors la parole est beaucoup plus contrôlée et sans doute moins entendue. Ainsi, tout dépend des contacts que vous avez et plus vous êtes en situation de vulnérabilité, moins vous disposez de ces leviers qui fonctionnent sur le mode individuel plutôt que collectif. Si tu n’as pas de réseaux, tu es laissé pour compte. Les émeutes que nous avons pu observer en France il y a quinze ou vingt ans se produisaient dans les banlieues des métropoles contrairement aux Gilets jaunes qui concernent les régions. Si nous avions un dessins, le centre de Paris où vivre le 1%, entouré d’un premier cercle concentrique d’environ 20 kilomètre où habitent ceux et celles qui sont fonctionnels au système: professeurs, journalistes, ingénieurs, médecins, dentistes, architectes, avocats, haut-fonctionnaires, etc., puis, au-delà de ce cercle, vous retrouvez les banlieues et le reste de la France. Ce qui est nouveau avec les Gilets jaunes, c’est que ce sont les régions qui se soulèvent. Ils ont pris les carrefours giratoires pour manifester leur colère et pour se rencontrer. Ils ont arrêté d’écouter la télé pour se réunir et délibérer. Ce sont des travailleurs, des chômeurs et des retraités qui n’y arrivent plus en raison de la vie chère. C’est cette France des régions qui est laissée pour compte et avec la mondialisation, c’est le même phénomène qui s’observe partout dans le monde. Les régions périphériques rurales où l’on retrouve les ressources premières et la production agricole sont sacrifiées aux intérêts du grand capital. La paysannerie en est chassée et la structure industrielle et commerciale des petites villes est détruite. Le mode de vie autosuffisant sur une base régional est systématiquement éliminé alors qu’il est porteur de solutions pour l’avenir. (Yves Carrier)

Même ici au Québec, essayer d’être un petit producteur indépendant, même si tout le discours nous dit qu’il faut retourner à la terre et produire des aliments biologiques, la structure économique de production agricole industrielle rend ce mode de vie impossible dans les conditions actuelles. Les structures sont tournées vers la grande productions industrielle qui est subventionnée par l’État. Dans ces conditions, les petits producteurs sont condamnés à l’échec. En France donc, il y a aussi la question d’une élite qui est protégée par les médias qui lui appartiennent. Les universitaires, les financiers, les législateurs et les journalistes, tout ce monde est devenu interdépendant. J’ai proposé ce thème parce que je me disais que nous devions dépasser l’information transmise à la télévision qui se résume trop souvent à de la casse pour essayer de comprendre ce qui se situe à la base de ce conflit. On nous montre les effets de la colère sociale, mais rarement pourquoi les gens sont en colère. Je cède la parole à Robert Lapointe. (Yves Carrier)

 

Un contexte néolibéral

Depuis François Mitterrand jusqu’à Emmanuel Macron, les élites s’efforcent d’établir le néolibéralisme en France comme il a été établi en Angleterre et ailleurs. Sauf que le peuple français s’y objecte et il résiste énormément. Macron est arrivé en disant: “Nous allons procéder plus drastiquement et plus vite, de façon plus concentrée.” Il s’est présenté à la présidence avec l’image d’un social-libéralisme. Qu’est-ce que le social-libéralisme ? C’est simplement arrondir les coins. Souvent on vient de gauche pour implanter le néolibéralisme compris comme une fatalité. Je pense à Pierre de Jean-Talon qui est l’expert français de la société civile et de l’autogestion. Alors on vient de gauche, mais l’on s’associe au monde de la finance, aux apôtres de la mondialisation heureuse. Ce genre d’entente fait en sorte que le social-libéralisme arrondit les coins du néolibéralisme et il réussit à le faire passer surtout lorsque ce sont des gouvernements de gauche. Remettre entre les mains du secteur privé les choses rentables de la sphère publique, a pour effet de démolir les services publics. Si nous prenons le cas de la médecine, en 2001, je lisais dans un rapport de l’ONU qu’au point de vue qualité-prix, la médecine en France était le meilleure au monde. Mais depuis ce temps, cela a dégringolé. Il s’est produit en France ce que nous avons connu au Québec et au Canada. C’est le même phénomène qui se passe avec des problèmes assez importants. L’autre jour sur internet, on parlait des villes en difficulté en France. Il y avait un reportage sur la ville de Caret qui avait un hôpital complet en plein cœur de la Bretagne et l’État a voulu fermer son service de chirurgie obstétrique. Ils ont fait un film sur la résistance du personnel et de la population à cette fermeture. Autrement, aller accoucher à Brest ou à Kimpert, c’était à des centaines de kilomètres et ils avaient le temps d’accoucher en route. C’est un exemple et il y en a d’autres : fermeture des bureaux de poste, de ceci ou de cela. Il y a aussi une attaque sur les mairies que le gouvernement aimerait bien fusionner. Donc, il y a de moins en moins de services partout. Aussi, il faut être aveugle et sourd pour ne pas s’être rendu compte des misères de la classe moyenne, des difficultés à voir les fins de mois. C’est l’argument principal des Gilets jaunes, de tous les salariés qui sont obligés de travailler pour gagner leur vie. Surtout en province, les gens ont besoin d’utiliser une voiture pour avoir accès à la plupart des choses. C’est pour dénoncer une nouvelle taxe sur le carbone qui allait entrer en vigueur le 01 janvier que les gens se sont d’abord mobilisés. La classe moyenne ce sont les ouvriers, les petits commerçants, même le personnel soignant. L’essence coûte 2,60$ le litre en France alors vous comprenez la réaction des gens.

Voilà ce que j’ai trouvé dans la revue Philosophie Magazine où des philosophes s’expriment sur les Gilets jaunes. On y retrouve Pierre Zani qui a travaillé sur l’homme géographique et Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation de 2002 à 2004, qui est plus connu. Ce dernier prône un gouvernement d’union nationale composé de têtes de série parce qu’il observe qu’aucun parti ne peut exercer le pouvoir actuellement. Sauf au second tour des présidentielles, quand tout le monde se rallie à Macron pour éviter l’élection du Front nationale de Marine LePen. Il y a cinq formations principales en France : les Socialistes, les Républicains, la République en marche de Macron, la France insoumise avec Mélanchon et le parti de Madame Le Pen. C’est sans doute la France insoumise qui est la plus proche du mouvement des Gilets jaunes. Ce que je trouve intéressant chez Melanchon, c’est d’essayer de faire du populisme mais à gauche plutôt qu’à droite.

Le fait qu’il y ait deux camps, la droite et la gauche, c’est un peu dépassé. Il faut comprendre qu’on oublie souvent de se préoccuper du bien commun et d’incarner correctement l’intérêt général. Cela se retrouve chez beaucoup de partisans des Gilets jaunes. C’est tout le drame de la démocratie électorale qui justifie les lignes de parti. Ce que propose Luc Ferry, c’est que les gens les plus compétents des différents partis puissent s’associer et travailler ensemble pour sortir la France du marasme actuel.

Il y a Michel Onfray aussi qui s’exprime. Il est très connu et il se rapproche de Proudhon (1809-1865), l’anarchiste. Il a quand même des propositions intéressantes. Il dit qu’il faut éviter la solution jacobine, qu’il faut une organisation non violente, apprendre à coopérer, à se coordonner et aussi se rendre compte, en faisant référence à Gulliver, que les Lilliputiens peuvent ensemble renverser un géant. C’est l’un des fondateurs de l’Université populaire, il est pour un État libertaire.

Bernard Stigler est aussi très intéressant. C’est un penseur de la technique. Selon lui, le mouvement des Gilets jaunes met en lumière le besoin criant d’une nouvelle politique qui valoriserait le travail plutôt que l’emploi. Il n’y a pas longtemps avec le Mouvement des travailleurs chrétiens, nous avons fait un exercice pour distinguer la différence entre le travail et l’emploi. Parmi ses propositions, la généralisation à l’ensemble des salariés du régime des intermittents du spectacle. L’idée, c’est de fournir une assurance chômage aux travailleurs saisonniers ou intermittents pour qu’ils survivent pendant les périodes d’arrêt. Stiegler parle également du besoin de réaliser une réforme économique qu’il appelle “l’Économie contributive territoriale”. C’est une économie fondée sur la base du territoire qui se veut critique des multinationales et de l’économie mondialisée. Cela peut être des coopératives ou d’autres choses comme cela. Actuellement, il y a un projet pilote de ce modèle économique de développement régional en Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus pauvres de France. C’est une région ouvrière déchue située au nord de Paris. (Robert Lapointe)

- Est-ce qu’ils utilisent une monnaie locale ?

Je ne sais pas. Chantale Delsol parle d’en finir avec le jacobinisme.

- Qu’est-ce que cela veut dire ce mot ?

Le jacobinisme signifie la concentration du pouvoir en un seul endroit et entre quelques mains. C’est la centralisation du pouvoir en opposition avec la régionalisation. Cela vient des Jacobins au moment de la Révolution française qui étaient très centralisateurs. Pour elle, le mouvement des Gilets jaunes provient de la rupture culturelle entre les élites mondialisées et le peuple qui lui est enraciné dans le territoire. Cela touche également les questions d’identité et c’est extrêmement important. Ce mouvement serait donc aussi une résistance à la mondialisation néolibérale, au fait que les régimes économiques régionaux soient complètement extravertis (tournés vers l’extérieur).

Francis Wolff que je ne connais pas, pour lui, les Gilets jaunes c’est un mouvement anti, sans conscience de classe ni volonté de structuration qui risque de nous faire sombrer dans un climat de guerre civile. L’appel à l’armée faite par le gouvernement français pour le maintien de l’ordre, est fort inquiétant. L’interdiction de manifester sur les Champs-Élysées et sur les places centrales à Toulouse et Bordeaux. L’armée sera là pour protéger les bâtiments publics. C’est très dangereux.

« La France périurbaine, pavillonnaire, friande des centres commerciaux, celle qui travaille et gagne peu, celle qui n’est pas assez pauvre pour intéresser les plans de lutte à la pauvreté et qui n’est pas assez riche pour s’en sortir avec dignité, celle qui n’a jamais défilée avec les fonctionnaires ou la manif pour tous, décide un jour d’exprimer sa colère contre la taxation du diesel en bloquant les carrefours et en occupant les ronds-points. » Francis Wolff

Il y a aussi Corine Pelluchon qui est professeure de philosophies. C’est l’une de ceux et celles que j’ai trouvé la plus intéressante. Elle affirme qu’il faut redonner l’initiative aux citoyens pour rendre possible la transition écologique et solidaire. Elle touche à l’un des points du déclenchement des manifestations, la fameuse taxe carbone. Cette taxe punit les classes moyennes et ouvrière pour l’écologie alors que les vrais responsables bénéficie d’exemptions fiscales sur la richesse. Macron a aboli l’impôt sur les grandes fortunes dès son arrivée au pouvoir et il refuse de remettre cette politique en question versus le démantèlement des services publics de proximité sous prétexte de manque d’argent de l’État. « Les manifestations des Gilets jaunes sont la conséquence d’une politique technocratique décrétée sans réelle concertation et sans prendre en compte les contextes géographiques et sociaux. » C’est très important ce qu’elle dit ici. En province, on a besoin de rouler au diésel pour pouvoir se déplacer, aller travailler, et pouvoir arriver. « Au contraire, conçue comme sagesse d’habitation de la terre et de cohabitation avec les autres, l’écologie ne se limite pas à sa dimension environnementale. » Pour elle aussi: « L’écologie est articulée à une écologie sociale qui est liée à la répartition équitable des richesses et des coûts de la pollution lié à une réorganisation du travail et des modes de production. Enfin, elle concerne notre subjectivité et elle est indissociable d’une modification profonde de notre manière de nous rapporter aux autres et de consommer.» (Robert Lapointe)

Pendant que le système ne fait que vanter la joie de consommer, d’acheter des voitures, que le bonheur est là. Évidemment, cela n’aide pas. Cela aide surtout l’endettement des classes moyennes. Nous avons observé la crise des Subprimes aux États-Unis. Alors je me suis posé la question suivante : Pourquoi veut-on punir les classes moyennes du problème écologique ? C’est peut être l’une des voies du fascisme qui imposera l’écologie pour assurer la survie des riches et des puissants. C’est une tendance à laquelle il faut résister.

Finalement, Valérie Charolles parle d’en finir avec la monarchie électorale qui caractérise la France. Il paraît que la France est le seul pays avec la Russie a confié les rennes du pouvoir à un seul homme, autre exemple du jacobinisme. Pour elle, la démocratie ce n’est pas donner le pouvoir au peuple, ni à une élite, mais aux citoyens dans un cadre qui respecte la séparation entre les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. Cela m’arrive souvent de parler de la spiritualité du pouvoir. Quelle est-elle ? C’est de le partager de bas en haut à partir d’un principe qui était celui de l’Europe à l’époque de De Lord. C’est le principe de subsidiarité, c’est-à-dire qu’à chaque niveau, on a toute autorité pour résoudre les problèmes qui se posent à ce niveau. Ensuite, on peut remonter dans l’échelle pour les problèmes qui rejoignent des ensembles plus grands.

Maintenant, que dire à propos de la violence ? Frédéric Grau dit que la violence bénéficie à tous, sauf aux victimes. Évidemment! Pour ceux et celles qui ont vu les premiers samedis de manifestations à la télévision, en voyant l’arrogance des policiers, il y a de quoi être enragé. Il y avait des raisons d’être frustré. Oui, il y a des casseurs. Certains témoignages rapportés disaient : « Nous n’aimons pas la casse, mais cela semble la seule façon d’être entendu. » Ce genre d’argument est dangereux également. S’il est vrai que la violence a quelque chose d’efficace, qu’elle apporte des moyens pour arriver à des fins. Elle n’est pas une fin en soi et il ne faut pas la voir de manière fondamentaliste qui oppose violence ou non-violence. Il faut toujours se poser la question du contexte. Je comprends qu’il y en ait, mais je trouve cela assez effrayant. Cela pose beaucoup de problèmes aussi. Si nous regardons en Algérie, par exemple, les manifestations qui exigent le départ du président sont pacifiques. Il y a un ordre et une discipline dans ces manifestations qui sont beaucoup plus importantes que celles de France. Les gens nettoient les rues après la manifestation. Quand on aperçoit d’éventuels casseurs, les gens les éloignent et il n’y a pas de casse. Quand une dizaine de milliers de personnes passent devant un hôpital, ils cessent de crier et ils passent en silence.

Il y a d’autres exemples comme la Serbie à la fin du règne de Milosevic. Après la guerre avec l’OTAN, Belgrade et le Kosovo, avaient été bombardés, mais le régime n’était pas tombé. Il y a eu ensuite des élections en Serbie. Dans les 14 villes les plus importantes du pays, le pouvoir a été battu par l’opposition. Sauf que Milosevic, avec l’aide de la Cour suprême, a décidé de ne pas reconnaître les résultats des élections. Alors, toute l’opposition s’est réunie et elle a manifesté pacifiquement à toutes les semaines. Sans violence, même si Milosevic a tenté d’y introduire de la violence ou de provoquer la foule. Il faut savoir qu’il y a toujours beaucoup de provocation présente dans la plupart des grandes manifestations. (Robert Lapointe)

 

Il y a aussi le phénomène des réseaux sociaux. Le mouvement des Gilets jaunes serait une continuation d’Internet dans le monde physique. C’est ce que prétend Gérald Bonner. Il faut dire que la société civile qui s’exprime en France, c’est la trame de la société civile, ce sont les individus qui sont plus ou moins rassemblés et qui trouvent à l’écart des corps intermédiaires comme les syndicats, les partis politiques, etc. Les façons de se rejoindre, c’est effectivement par les réseaux sociaux, Facebook et Internet. Ceux-ci jouent un rôle très grand dans la mobilisation. Il y en a même qui parle de manifestation Facebook.

Le Monde Diplomatique du mois de janvier nous a donné une carte de Paris pour nous permettre de situer où sont situés les lieux de pouvoir. D’habitude, quand il y a des manifestations organisées par des syndicats, les femmes, les écologistes, ils vont manifester sur les grands boulevards comme à la Place de la République, à la Place de l’Opéra, à la Place de la Nation, tous situées à l’Est de la ville. Or, les lieux de pouvoir sont situés à l’Ouest. C’est là justement qu’ont eu lieu les manifestations des Gilets jaunes, sur les Champs-Élysées et autour. Ce que certains analystes observent, c’est que la bourgeoisie a eu peur. Cette peur a entraîné un peu plus de violence qu’à l’habitude de la part des corps policiers. La 18ème manifestation, celle de samedi dernier, les forces de l’ordre y sont allées plus doucement. Alors, il y a eu plus de casses. Cette semaine, on remet tout le dispositif d’ordre en place et on interdit de manifester. Il faut dire que Paris est une ville très spéciale aussi. Elle représente l’archétype de la Théorie de la forme urbaine. Paris reflète les luttes de classes d’une façon très particulière et cela depuis toujours. On pourrait même parler de la lutte des classes entre sainte Geneviève et saint Denis. Ce dernier est le saint populaire d’origines gauloises tandis que Geneviève provenait d’une famille puissante d’ascendance romaine, elle est la sainte de l’élite. Le domaine de sainte Geneviève, c’est l'Ile de la cité, c’est l’évêque de Paris. Alors les étudiants en révolte contre l’évêché se sont installés dans le vieux quartier romain, le quartier latin, autour de la Sorbonne. Le 16ème arrondissement est le plus bourgeois de Paris. Plus à l’ouest, on retrouve le secteur de la Défense avec les sièges sociaux des multinationales. La forme de la ville fait en sorte qu’il n’est pas possible d’y construire des gratte-ciels à cause de la présence des monuments historiques. La configuration de la ville explique dans une large mesure pourquoi est-ce que cela barde autant à Paris. (Robert Lapointe)

J’aimerais ajouter qu’il y aussi la question de l’appartenance à l’Europe qui est soulevée par les Gilets jaunes. Les élites sont très pro-européennes, alors que les Français des régions semblent y adhérer beaucoup moins. En raison de l’émergence du couple franco-allemand, avec le Brexit de l’Angleterre, l’Allemagne est en train de régenter tous les pays de l’Union européenne. La nature du capitalisme fait en sorte que l’argent se concentre à certains endroits et c’est la cas avec l’Allemagne qui a préservé sa base industrielle. Il y a aussi le fait qu’habiter à Paris est devenu inabordable pour le Parisien moyen parce que tous les millionnaires du monde y achètent des appartements. (Yves Carrier)

Maintenant nous sommes bien situés par rapport à la France, mais dans l’intention du thème de ce soir, on voulait aboutir au Québec. Je vais essayer de faire le joint entre les deux réalités. Le mot « citadellisation » qui est très français, j’y ai réfléchi et on peut retrouver le sens pour ici. La citadelle était le lieu où le seigneur et ses proches s’enfermaient. Cela s’appelait le château et le bourg, ce qui était situé hors les murs de la ville, c’était les faubourgs. C’est une image de la rupture entre la base et l’élite. D’où la question de ce soir. « Y a-t-il ici comme en France, une rupture entre la base et les élites ? » C’est un risque qui est répandu dans plusieurs pays. C’est évident dans le mouvement des Gilets jaunes qu’il y a une rupture. Il ne faut pas penser qu’ici nous sommes à l’abris de ce phénomène. Quand il y a une rupture, cela crée une brèche, cela crée un espace et le malaise fait en sorte que les gens peuvent adhérer facilement à des hommes ou des femmes qui se présentent comme des leaders qui vont tout régler. C’est ce que très subtilement Macron a réussi à faire. Quelqu’un dit qu’il est intelligent. Dans d’autres pays, il y en a d’autres qui ont réussi à faire la même chose. En Hongrie, il s’appelle Viktor Orban, en Turquie, il s’appelle Tayyip Erdogan, aux Philippines, il s’appelle Rodrigo Duterte, en Algérie, il y avait Abdelaziz Bouteflika , mais il arrive en fin de vie. Cela pourrait arriver ici. Nous avons dit qu’il y avait un mystère Québec. Il n’y a pas de mystère Québec, depuis 30 ans, la ville est bombardée de messages par les radios populistes qui préparent ce passage dans une brèche de droite si elle se créé. Il y a deux côtés. D’un côté nous avons les élites qui s’enrichissent et qui sans s’en rendre compte deviennent tellement pris dans leurs questions d’accumulation du pouvoir et de l’argent, qu’ils oublient d’asseoir leur appui dans la population. De l’autre côté, il y a le monde de la base, en particulier les gens qui se forment à travers l’action sociale et qui arrivent avec des raisonnements qui ont l’air critique comme de dire : « La politique, c’est sale ». Quand tu commences à penser comme cela, c’est à ce moment là qu’il y a un risque de fracture dans la base sociale et qu’un homme providentiel peut se présenter comme Bolsonaro au Brésil. Où est-ce qu’on en est nous-autres ici ? On peut se poser la question pour le CAPMO aussi parce que c’est une alliance entre des gens qui se forment dans la base et la militance et des intellectuels. Il y a toujours un danger que le CAPMO deviennent un cercle intellectuel coupé de la base. C’est toujours un défi, pour la société et pour notre organisme. Je trouve que cela devrait être la question qui nous préoccupe ce soir en gardant toujours à l’esprit les images que nous voyons dans l’actualité, des Gilets jaunes dans la rue engagés dans une bagarre dont on ne voit pas l’issus. Longtemps en France, il y a eu des partis politiques qui canalisaient les intérêts populaires. Le Parti communiste était présent dans les quartiers populaires avec toutes sortes de services pour les habitants et ils étaient soucieux d’avoir des activités culturelles qui mettaient en valeur la classe ouvrière. Cela n’existe plus aujourd’hui ce réseau du Parti communiste. Je ne crois pas que la France insoumise va pouvoir remplir cet espace. La menace en France, c’est l’élection de Marine LePen à la présidence. Même si elle a changé le nom de Front National pour Rassemblement National, ce parti d’extrême-droite demeure inquiétant. (Gérald Doré)

 

Échanges avec le groupe

- Je voulais vous dire un mot avant sur la méthode CAPMO. Pour moi, cette méthode, c’est un peu comme ce soir. C’est le contraire d’un conférencier qui s’installe en avant et qui nous remplit de belles paroles. Ce soir, on se nourrit mutuellement et nous faisons l’analyse collectivement au lieu d’écouter quelqu’un qui vient nous présenter sa science. Pour moi, c’est clair qu’il y a des élites qui pensent tout savoir. Lorsque j’étais au département d’histoire, certains professeurs se demandaient: “Pourquoi est-ce que les gens ne nous écoutent pas ? C’est nous qui pensons.” Je caricature à des fins pédagogiques. C’est pareil à gauche. Les Gilets jaunes se sont des gens peu politisés qui décident de prendre la parole. J’appelle cela la nostalgie de ceux qui savaient. Ce qui m’impressionne, c’est que c’est comme ça des deux côtés. Du côté des puissants, de ceux qui possèdent les richesses, ils sont capables d’acheter les meilleurs éléments qui sortent des universités. J’ai un ami qui a travaillé à la Banque Mondiale. Il l’avait engagé parce qu’il avait un discours de gauche afin de récupérer ses mots pour s’en servir à leurs propres fins. Il y a une nostalgie chez les élites, autant à gauche qu’à droite, d’être reconnus et entendus comme possédant du savoir.

- Sur Youtube, on retrouve une chaine d’information française qui s’appelle Le Média qui cherche à faire contrepoids aux grands médias. Ils donnent beaucoup la parole aux gens ordinaires qui représentent davantage les intérêts de la classe ouvrière. Il existe un élitisme particulier dans l’univers politique français qui se reflète également dans les médias. C’est pourquoi je suis un peu hésitant par rapport au discours dominant qui dénonce la violence. Dépendamment quel média couvre un événement, privé ou communautaire, on risque d’avoir des angles complètement différents. Il est parfois difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé. Donc, Le Média fait beaucoup de vox pop où l’on entend beaucoup de gens ordinaires qui participent aux Gilets jaunes s’exprimer, souvent de manière très articulée. Ils ont pondu des critiques et des revendications assez précises. Je ne sais pas jusqu’à quel point ses revendications sont collectives ? J’ai l’impression que oui et que cela a beaucoup circulé à travers la France. Je trouve impressionnant qu’un mouvement qui nait sur une base économique, l’incapacité d’arriver à la fin du mois, arrive à pondre des revendications aussi précises. Je trouve cela spectaculaire et je pense que les Français ont développé une culture politique. Ici, on porte beaucoup de jugements, mais cela reste un des rares pays qui arrivent à faire ça. Aux États-Unis où ailleurs, les révoltes populaires arrivent difficilement à quelque chose comme cela et je crois comprendre que d’après les sondages, il y a un appui populaire assez massif derrière les Gilets jaunes. Ils ont eu jusqu’à 70% d’appui. Il y a une accumulation de revendications depuis plusieurs années contre l’appauvrissement de la population. Les gens se sentent étouffés et ils n’arrivent plus à payer pour se loger, se déplacer et se nourrir convenablement. Tout cela se produit dans un contexte où les élites politiques démontrent un certain mépris envers le peuple. Cela demeure difficile de comparer avec le Québec. La comparaison ce serait si les gens n’arrivent pas à la fin du mois et qu’ils vivent un problème tangible, là nous verrons des réactions virulentes.

- « Y a-t-il ici comme en France une rupture entre la base et l’élite ? » Je trouve cela très intéressant et nous avons répondu oui. Nous avons beaucoup parlé de la France, mais au Québec, y a-t-il une rupture entre la base et l’élite ? Je suis davantage ambivalent parce que nous n’avons pas d’élites. Nos élites sont très discrètes contrairement à la France. On ne sait pas qui sont les élites au Québec. Je ne perçois pas vraiment leur influence. Cette question me semble importante, mais je me sens désarmé pour y répondre. Il nous faudrait davantage de débats de société sur des questions fondamentales. Nous n’avons plus de place pour nous exprimer devant nos élus. Je pense que c’est cela qui cause la rupture. Une fois aux quatre ans, nous allons voter. Je choisi une couleur une fois aux quatre ans. C’est pas ça une élite. Je constate une absence plutôt qu’une rupture.

- J’ai lu quelques articles là-dessus avant de venir à la soirée afin de me renseigner. J’ai bien senti la colère des Gilets jaunes et je la comprenais très bien. Il y a beaucoup de sentiment de mépris que j’ai pu observer. Comme s’ils n’existaient pas. Cela doit être très difficile de vivre ça. Il y a aussi de la concentration géographique de la richesse. Les travailleurs ont l’impression de donner beaucoup et de peu recevoir comparativement à d’autres qui seraient capables d’en donner plus. C’est aussi la perte au niveau des communes. Il y a eu des changements par rapport à l’organisation des regroupements de communes qui se traduit par une perte de pouvoir décisionnel. Autrement dit, ils n’ont plus un mot à dire. C’est effrayant quand tu ne peux même pas exprimer ton désarroi, ton mécontentement ou ta colère. J’ai vu aussi qu’auparavant les gens plus fortunés étaient enracinés dans les territoires, ils faisaient partie de la communauté. Aujourd’hui, ils n’habitent plus près de leur usine. Il n’y a plus de vivre-ensemble entre la base et les élites. Est-ce que c’est comme cela ici ? C’est sûr qu’il y a des différences au niveau des fonctionnements politiques. On ne peut pas toujours comparer. J’avais déjà des questions par rapport à tout ce qui se passe en lien avec la mondialisation. Je vois Montréal, Québec et les régions et j’observe la fermeture des petits villages. Je vois qu’il y a beaucoup de choses qui se passent aussi. Ce que je trouverais intéressant, ce serait d’étudier davantage ce que nous pouvons relever comme comparaisons pour prévenir ce phénomène. J’ai beaucoup de questions par rapport à ça et je trouve que cela pourrait nous aider à ne pas en arriver là. La colère est moindre ici, je ne pense pas que nous soyons rendus au même niveau. Parfois cela me choque de voir que la classe moyenne doit tout payer alors qu’il me semble que les autres pourraient en donner plus. Un autre élément que j’ai relevé, c’est qu’il n’y a comme plus d’espoir chez cette classe. Auparavant, les gens des classes populaires voyaient les gens mieux nantis en ayant espoir de les rattraper, il y avait comme une progression. Maintenant, il semble ne plus y avoir d’espoir de progression, c’est stagnant et ils ont de la misère à arriver. Ils ont des enfants qui étudient à l’université et qui habitent chez leurs parents jusqu’à 30 ans parce qu’ils sont incapables de se payer un appartement. Les logements sont hors de prix. Nous ne sommes pas encore rendus là, mais j’ai l’impression que c’est une expérience qui se vit en France qui pourrait nous être utile si nous prenions la peine de l’étudier.

- Je n’ai pas eu le temps d’approfondir le sujet avant la rencontre de ce soir. J’ai lu un article qui m’a vraiment frappée qui disait qu’aujourd’hui en France, environ une personne sur cinq ne mange pas trois repas par jour. Cela indique qu’il y a une crise sociale importante. Si je fais un parallèle avec ici, sans être aussi intense, on aperçoit des indicateurs sociaux qui sont inquiétants. Au Québec, environ 32% des gens sont surendettés et ils sont à 50$ près de l’insolvabilité. En l’espace d’une année, cela a vraiment empiré d’une manière inquiétante. Dans plusieurs régions, la fréquentation des banques alimentaires a vraiment augmenté. Ce sont même des travailleurs et des travailleuses à temps plein qui ont recours aux banques alimentaires. Les temps sont dures pour plusieurs personnes et pour plusieurs familles. Au Québec, cela ne parait pas aussi accentué, mais il y a un certain mépris envers le monde rural et les régions. Pour ceux et celles qui travaillent la terre, la difficulté des conditions qu’ils vivent, il y a un manque de reconnaissance sociale de l’importance du travail qu’effectuent ces gens. En milieu rural, ils doivent se battre contre le rachat de petites propriétés par des gros producteurs. J’ai aussi vu qu’en Gaspésie, une entreprise a choisi de fermer une usine rentable dans une communauté pour concentrer sa production de crabes sur la Côte-Nord. La recherche du maximum de profits résulte en du mépris pour les travailleurs locaux. Je me faisais la réflexion à savoir s’il y avait un parallèle entre l’élite mondialisée et l’Angleterre où les petites gens ont décidé de voter pour le Brexit. Pour des raisons historiques en Angleterre, comme aux États-Unis, la tendance populiste est plus à droite qu’à gauche comme en France.

- La question, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de disparités ici, loin de là, mais effectivement qui sont les élites au Québec ? Il n’y a pas longtemps, le magazine L’Actualité a publié un article sur les 100 personnes les plus influentes au Québec. Guy A. Lepage arrive au sixième rang. Évidemment on y retrouve les deux premiers ministres, du Québec et du Canada. Là où je veux en venir, c’est que nous n’avons pas une élite aussi tranchée qu’en France qui est vraiment méprisante. Si vous regardez TV5, vous verrez de quoi je parle. Toutes les personnalités y défilent. Macron utilise un langage technocratique incompréhensible au commun des mortels. J’ai de la difficulté à considérer le premier ministre du Québec comme faisant partie d’une élite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes une société moins hiérarchisée. René Lévesque, on l’appelait pti-poil. L’un de nos premiers ministres les plus respectés. Cette proximité atténue le sentiment de rupture. Nous ne trouvons pas nos élites méprisantes parce que nous avons de la difficulté à les identifier comme des élites et aussi de la familiarité que nous avons les uns envers les autres. Personne au Québec ne va avoir le snobisme d’un Bernard-Henry Lévi ou d’un Emmanuel Macron. Au Québec, le peuple a une sainte horreur de ceux ou celles qui se croient supérieurs aux autres.

Il y a une constatation qui ressort de nos échanges. Ici, la rupture est beaucoup moins grande qu’en France. Cela ne signifie pas qu’elle n’est pas sournoise parce que nous avons l’impression de vivre en proximité avec nos élites. Ils sont très discrets. On ne les voit presque jamais. Est-ce que vous voyez souvent la famille Desmarais à la télévision ? Presque jamais. Le patron de SNC-Lavalin, un Écossais d’origine qui ne parle pas un mot de français, nous l’avons vu à la télévision pour la première fois cette semaine. À mon avis, le problème en France est crucial et il pourrait le devenir ici, c’est qu’il n’y a pas d’organisation politique qui réussit à canaliser ça dans un projet, des revendications, et qui peut s’approcher du pouvoir pour faire les changements. Autrement, cela peut rester très longtemps dans la rue et dégénérer et là où cela dégénère, quand les gens sont écœurés, c’est à ce moment qu’ils choisissent quelqu’un qui va mettre de l’ordre. Il faut voir qu’au Québec les progrès sociaux, les revendications de la base populaire, ont été canalisées dans des partis politiques qui ont effectué des changements. Au début des années 1960, le Parti Libéral qui n’a pas grand-chose à voir avec le Parti Libéral d’aujourd’hui. Dans les années 1970 et 1980, le Parti Québécois a été une coalition et la gauche à l’intérieur de ce parti a toujours apporté des mesures sociales progressistes: toute la question des congés parentaux, des garderies publiques, etc. C’est moins évident avec la Coalition Avenir Québec que cette dimension soit présente. Il y a aussi un parti politique qui canalise les intérêts populaires qui a en plus une pensée et une vision sur les enjeux cruciaux de l’environnement. Si le monde à la base qui ont une sensibilité politique ne se politisent pas et qu’ils ne canalisent pas leurs énergies pour soutenir un parti comme celui-là. Sinon les gens risquent de se tourner vers un leader populiste à la Maxime Bernier. Alors si nous voulons une projet de société, cessons de dire que la politique c’est salle et trouvons le véhicule politique qui porte le projet le plus proche possible des intérêts populaires. Il n’y aura jamais de parti idéal qui satisfait tout le monde entièrement. À Québec, nous avons lancé le Rassemblement populaire à la fin des années 1970 pour arrêter les projets de bétonisation et de la destruction des quartiers populaires. Cela n’a pas donné la ville idéale, mais ça a permis une politique de logement social, du soutien aux coopératives, une relance des quartiers centraux qui étaient en décrépitude. Donc, politisons-nous. (Gérald Doré)

- Je trouve intéressant ta vision qu’un jour va nous apparaître un leader populiste au Québec. À un moment donné nos partis politiques vont s’émanciper et nous allons avoir plus de contenu. Peut-être que d’avoir une plus grande diversité des élus va permettre la disparition de cette séparation entre la base et les élites. C’est inspirant ce que tu viens de dire.

- S’il y en a qui se pose des questions sur les élites québécoises, je vous recommande de regarder le documentaire de Pierre Falardeau sur le Beaver Club. On observe aussi le recul du français et la place plus prépondérante qu’occupe l’anglais à Montréal. Je ne sais pas s’il s’agit d’un retour de certaines influences d’une certaine élite anglophone. J’ai de la difficulté à décrire ce que je veux dire, mais je vois qu’il y a quelque chose là.

- Moi je trouve le modèle suisse de démocratie très bon. Il n’y a pas de vedette, personne ne sait qui est le premier ministre de la Suisse. C’est une démocratie qui fonctionne par canton, ils font des référendums sur toutes les questions et le pouvoir est beaucoup plus près du peuple et il est plus facile de se faire élire et de devenir parlementaire. C’est un pays qui est très décentralisé. Il n’y a pas de vedette qui nous représentent et qui après nous déçoivent. Pour moi, c’est le meilleur exemple que nous ayons de démocratie participative. Ce n’est pas une grosse pyramide de pouvoir.

Il y a toute une théorie de l’écroulement qui circule et il y a des scientifiques britanniques, français, etc., qui ont tout laissé tomber pour aller élever des chèvres à la campagne. Ils considèrent que nous sommes foutus et que tout va s’écrouler en même temps, le système politique, le système social, le système économique et l’environnement. Ils parlent d’un écroulement en cascade, mais cela pourrait être une excellente opportunité de tout recommencer sur de meilleures bases peut-être. Parce que ces grandes pyramides de pouvoir ne représentent plus personne sinon eux-mêmes et l’argent. Si le système s’écroule, cela va être une occasion pour que dans chaque région les gens se prennent en main et qu’ils se disent : Pourquoi est-ce qu’on mange du pain qui est fait à Montréal si nous sommes capables d’en faire ici en région ? Pourquoi est-ce qu’on envoie tuer notre bétail à Montréal si on est capable de l’abattre ici ? Etc. Cela fait longtemps qu’ils ont désarticulé le Québec au niveau régional. Cela fait au moins 40 ans que Robert Bourassa a fermé les villages en Gaspésie, il pensait qu’il fallait fermer la Gaspésie pour concentrer nos efforts sur Montréal. Nous avons abandonné la production locale et la nourriture que nous mangeons est fabriquée à des milliers de kilomètres d’ici. Il y a comme plusieurs crises qui se superposent et autant les élites économiques, scientifiques que politiques, semblent incapables de résoudre les problèmes. Je ne sais pas pourquoi. Les problèmes sont évidents, mais on ne s’y attaque pas. Nous pensons qu’ils ne veulent pas, mais je crois qu’ils ne peuvent pas et qu’ils ne nous le disent pas. Ils sont coincés, ils ont trop signé de contrats avec plein de monde, ils sont trop attachés par leurs intérêts, il y a trop d’emplois qui vont se perdre. Alors on attend que tout s’écroule plutôt que d’essayer de faire quelque chose. Si on s’aperçoit qu’une industrie est nuisible à la santé humaine et qu’elle détruit l’environnement, pourquoi est-ce qu’on la maintient? Il y a des sacrifices à faire et il va y avoir des membres à couper. Mais actuellement, c’est la logique du capitalisme qui s’applique. On coupe des membres pour qu’en haut ils fassent plus d’argent. La solution pour s’en sortir, c’est qu’il faut revenir à la production locale. (Yves Carrier)

- Moi, si je pense à l’élite, je l’aperçois quand la majorité des Québécois, Québécoises, sont contre l’exploitation du gaz au Québec, tandis que plusieurs gouvernements successifs continuent à vouloir poursuivre l’exploitation. Peu importe les partis, ils ont ouvert la porte au pétrole et ils n’ont pas l’air de vouloir la refermer et ce malgré toutes les mobilisations citoyennes. Cela me donne un indice que oui nous avons une élite au Québec, oui il y a des intérêts qui vont à l’encontre du consensus actuel. Il y a une minorité qui trouve le tour de se dire : « On le fait quand même ».

- J’ai travaillé pour IBM en Californie pendant cinq ans. La rupture que je pouvais observer de plus en plus, c’est que l’élite, la haute-direction, est complètement incohérente. C’est surprenant comment cela fonctionne alors que cette incohérence et cette incompétence sème des catastrophes un peu partout. Il n’y a qu’à voir à Ottawa avec le système Phénix qui gère la paie des fonctionnaires. C’est le produit de cette confusion et de cette incompétence. Personnellement, j’ai vu et j’ai vécu cette situation. Ce n’est pas parce que le salaire n’était pas bon, ce qui n’était pas acceptable c’est de travailler pour faire avancer des projets dans une telle confusion, dans une telle incompétence qui ronge tout l’organigramme. Cela fait en sorte que nous ne faisons que tourner en rond. Cela provoque la rupture. Je connais d’autres personnes de mon âge qui travaillaient au Conseil du trésor ici à Québec et à un certain moment l’incohérence et la corruption deviennent trop lourdes à porter. On ne peut pas continuer pour des questions d’estime de soi et de sécurité psychologique. Cette personne a décidé de porter plainte pour harcèlement psychologique à chaque fois que le gouvernement arrivait avec des demandes déraisonnables. Il a fini par démissionner. Ce n’est pas une question d’incompétence, on travaille fort avec l’équipe, on est comme écrasé. Alors, cela ne me surprend pas d’entendre parler des Gilets jaunes qui parlent avec intelligence. Parmi les Gilets jaunes, il y a des professionnels et des gens scolarisés, des gens de la classe moyenne qui sont à bout de souffle. Ce n’est pas forcément à cause d’une raison financière, c’est juste que le monde est devenu trop stupide. C’est intolérable.

- Pour parler de nos incohérences, la plupart du monde sont opposés au pétrole, mais la plupart du monde possède une voiture. Par rapport aux multinationales, il y a quelqu’un qui me disait dans les années 1975 : « Ils se détruisent eux-autres mêmes par leur compétition, par leur incompétence, sinon ils mèneraient déjà le monde. » Je suis en train de lire Capra : « Le temps du changement » écrit en 1980, lui-même est un homme qui provient de la contre-culture avec une formation scientifique. Pour ce qui est de l’argent, dans les années 1970 avec les trente glorieuses, nous avons accepté de miser sur l’argent plutôt que de garder notre débrouillardise, notre convivialité, toutes sortes de choses comme ça qu’il faudrait se réapproprier aujourd’hui. Avec les années 1980, on commence à s’endetter personnellement. Gros train de vie, premier enfant, les dettes d’études, et là les baby-boomers s’endettent. Nous nous sommes enferrés nous-mêmes dans ce système d’argent-là. Pour ce qui est de l’alimentation, comment cela se fait-il que dans un pays riche, ici au Québec, avec plein d’agronomes, plein de diététiciennes, plein de médecins, nous ayons des problèmes de sécurité alimentaires ? On ne sait plus comment manger, on ne connait pas notre système digestif, on compte sur notre carte de crédit pour se débrouiller. Quand notre carte de crédit est pleine et que celle du gouvernement est pleine également, où est passé notre savoir-faire collectif ? Si on veut avoir des projets de société, il faudrait aussi avoir des projets d’humanité et comme être humain, avoir une qualité de vie. Hier, nous étions au comité Décroissance et transition aux Amis de la Terre, puis nous constations que la plus grande difficulté actuellement, c’est notre associativité qui est à terre. Nous avons des égos en raquette, alors on se marche sur les pieds dès qu’on cherche à s’approcher les uns des autres. À chaque fois que nous vivons une activité, à chaque fois il faut rappeler que si quelqu’un s’aperçoit qu’il y a quelque chose qui accroche, il faut en parler pour vivre des relations davantage conviviales. Qu’est-ce que cela me prend comme être humain pour avoir une qualité de présence dans cette action ? Tout ceux qui ont travaillé dans des cuisines collectives sont conscients de la difficulté que cela représente. Les jardins communautaires, les jardins collectifs, partout, les coopératives alimentaires qui sont tombées, c’est toujours un problème d’associativité. Un parti politique au pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite, ne nous donnera pas cette qualité d’être nécessaire à cela. Cela aide lorsque les partis sont favorables à cela, mais il faudrait en même temps bouger nous-mêmes. Il a moyen de se donner des moyens collectifs comme ici, ou d’autres cercles de rencontre, parce qu’au fond, le tissu social est fait des cellules sociales qui le composent. Une qualité d’être donne une qualité de tissu social, sinon...

 

- Moi, je reçois une pension, mais chez les Gilets jaunes, combien y en a-t-il qui n’ont pas de retraite ? Est-ce que les plus jeunes auront droit à une retraite lorsqu’ils seront âgés ? Il y a des gens qui n’auront pas d’argent après une vie de travail. Les gens s’inquiètent pour leur avenir. C’est bien d’avoir une retraite, mais les conditions de vie ne sont pas évidentes parce que il va y avoir aussi des problèmes environnementaux. Peut-être allons-nous vivre une dégradation des conditions de vie sociales et environnementales ? Il y a une jeune fille en Suède, Greta Thunberg, qui fait la grève une fois par semaine pour l’environnement. Elle a pris la parole pour annoncer que si nous n’agissons pas maintenant, il n’y aura pas d’issu à la crise environnementale que nous avons créée.

Pour ce qui est du Brexit en Angleterre, il est vrai que ce sont les pauvres exclus de l’enrichissement de quelques-uns avec la mondialisation qui ont donné un coup de pied dans la marmite des élites en réclamant de sortir de l’Union européenne. Ce sont les gens d’affaires de la City à Londres qui ont bénéficié de la mondialisation et qui se sont beaucoup enrichis, mais toute la structure industrielle de l’Angleterre a été démantelée avec Margaret Thatcher. Ces ouvriers et mineurs ne se sont pas replacés, ni même leurs enfants n’ont eu accès à de bons emplois. Le Brexit, pour eux, ça a été comme une vengeance contre les élites. Personnellement, je trouve qu’avec les Gilets jaunes, il se produit actuellement, à très grande vitesse, une éducation populaire massive. Les gens discutent, leurs revendications évoluent rapidement, et il y a des faux discours qui ont été désamorcés par cette grande discussion. Au début, lorsqu’ils sont allés sur les ronds-points, ils sont arrivés avec tous leurs préjugés, certains venaient de gauche, d’autres de droite, d’autres encore étaient apolitiques. Ils se sont mis à parler à tous les jours et toute la journée en partant de leur situation concrète et non pas d’un credo idéologique. Puis, c’est comme si une intelligence collective avait peu à peu émergé de leur discussion, de la prise de conscience de leur situation et de l’analyse collective du système économique et politique responsable de la dégradation de leurs conditions de vie. Alors, ils ont pris conscience du mensonge des élites. Dans toutes les petites villes de France et dans les villages, il s’est produit une rencontre du pays avec lui-même. C’est très précieux ce qui s’est passé, il y a un capital social énorme là-dedans pour entreprendre des projets ensemble. Nous parlons de transition, bien justement pour réaliser cela, il va falloir que de telles discussions aient lieu. Pour la France, cette transition écologique davantage tournée vers l’économie locale, plus près des ressources comme les produits locaux. Oui, il y a le volet politique où l’on revendique des choses, mais il y a aussi le volet organisationnel qui va demeurer après au niveau local où les gens peuvent faire des choses en développant leur pouvoir d’agir en synergie. Ce n’est pas sur les Champs-Élysées qu’ils vont gagner, mais cette base de concertation locale entre tous et toutes, d’apprendre à se connaître et à réaliser tout le potentiel présent dans le milieu. Il ya une culture qui va émerger de cela. Il va y avoir des livres, des articles, des conférences, des pièces de théâtre, des chansons, des légendes, des organismes communautaires, des associations. Cette France debout des régions apprend à se concerter et à exiger une décentralisation des pouvoirs qu’ils sont capables d’assumer localement. (Yves Carrier)

Évaluation

- J’ai beaucoup appris ce soir. Il y a quand même deux points d’où est partie cette révolte: l’inégalité fiscale et l’équation écologique. Personnellement, j’ai peur des Gilets jaunes. J’avoue que j’ai un peu de mal à me documenter et même si j’écoute beaucoup la radio, je n’arrive pas à analyser, mais il y a aussi un débat. Dans ma famille en France, nous ne sommes pas allés sur les carrefours, mais nous avons participé aux débats avec Emmanuel Macron. C’est quand même très intéressant. J’espère qu’il va sortir quelque chose dont le côté Girondin, (France des régions versus Jacobins, centralisation), où les gens se reprennent en main. Il y a aussi bien des gens qui ne s’identifient pas du tout avec les Gilets jaunes et qui ont un pouvoir réel. On a pas vu beaucoup de gens issus des banlieues dans ce mouvement. Ce que nous avons surtout vu ce sont des gens qui dépendent de leur voiture pour le travail. La désindustrialisation française ne date pas de Macron, cela fait 40 ans. Alain Touraine, le sociologue a dit que Macron voulait réindustrialiser la France comme l’avaient fait Jean-Claude Lord et Michel Rocard. Il est très difficile d’ici de comprendre ce qui se passe là-bas. Il est vrai que les journalistes se font acheter. La télé en continu produit une information qui perd le sens des proportions et sans recul pour comprendre les choses. J’aime votre espoir sur les intelligences collectives.

- Moi, je n’avais pas grand-chose à dire parce que je ne connaissais pas le sujet. Je ne comprenais pas pourquoi en France ces manifestations avait lieu. Aujourd’hui, quelqu’un m’a dit que les Gilets jaunes c’était à cause du prix de l’essence. Tout ce que j’avais vu à la télévision, ce sont des gens qui faisaient de la casse et je ne comprenais pas la raison de cette violence.

- Au début, je me demandais pourquoi est-ce que nous parlions de ce qui se passe en France au CAPMO? Mais en vivant l’activité, j’ai bien vu qu’il y avait des liens à faire. Le jour où nous aurions ici un mouvement social avec 70% d’appui n’est pas pour demain. Il a-t-il une rupture au Québec entre la base et les élites ? J’ai trouvé intéressant ce qui s’est dit. Ma critique c’est qu’à la prochaine rencontre nous ayons un sujet plus centré sur nous.

- Il aurait fallu une entrée en matière, c’est parti un peu rapidement. Faire une mise en contexte pour situer le sujet au début. J’ai aimé la richesse des échanges. C’est un sujet complexe alors je pense que cela prendrait un séminaire pour en parler pendant des heures et des heures.

- Je retiens l’idée du bourg qui était situé au centre, d’où provient probablement l’origine du mot bourgeois. Nous avons eu de belles interventions, je n’avais rien de cohérent à dire, mais j’ai bien aimé ça.

- Je trouve important d’avoir une réflexion comme celle-là collective, cela amène plein de questionnements, mais je reste sur mon appétit. Qu’il n’y aient pas de suites à cela, je trouve cela un peu raide. Il me semble qu’il y a des choses qui sont ressorties qui mériteraient d’être reprises pour aller plus loin comme par rapport à ici le fossé avec les élites. C’est ma première soirée du CAPMO, pour moi c’est comme un introduction.

Propos transcrits par Yves Carrier