# 295 - Angela Davis, portrait d'une militante antiraciste

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Depuis une année, nous suivons une démarche intitulée : « Interculturalité et engagement social », au cours de laquelle nous nous efforçons de marier le fait d’aller à la rencontre des autres cultures présentes au Québec dans l’optique de lutter pour une justice sociale inclusive pour tous et toutes. Nous avons donc réalisé différentes activités, entre-autres avec les autochtones et aussi avec Webster sur l’histoire de l’esclavage au Québec. L’an dernier, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, Alix Renaud est venu nous parler d’Haïti et de la libération de l’Amérique latine. Depuis ce temps, je demande à Michèle Dhaïti, comme femme noire intellectuelle, de venir nous parler d’Angela Davis qui est l’une des grandes figures du mouvement des droits civiques aux États-Unis au cours des années 1960 et 1970. Michèle est professeur d’Anthropologie au Cégep François-Xavier-Garneau à Québec. (Yves)

Cela fait plusieurs années que je suis à Québec, j’ai étudié à l’Université Laval, et en effet, comme mon nom l’indique, je viens d’Haïti. Je n’ai pas l’accent de mon pays d’origine parce que je suis arrivée ici très jeune, avec mes parents, à l’âge de trois ans et demi. En arrivant, nous avons habité quatre ans à Montréal, puis nous avons déménagé à Joliette. Nous étions la première famille de Noirs à Joliette. Cela vous donne le topo. La semaine dernière, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, j’ai donné une conférence à mon cégep sur le phénomène Nappy, tout ce qui concerne les coupes de cheveux afros, le fait de garder le cheveux naturel. Il y a tout un phénomène en Europe, grâce à deux marocains d’origine qui arborent une coiffure afro. Drôle de synchronicité puisqu’il y a eu deux émissions à la télévision qui parlaient de ce phénomène. En préparant la présentation d’aujourd’hui, j’ai entendu à la radio de Radio-Canada, une entrevue en français avec Angela Davis. Cette entrevue date de 1979. Alors, voici quelques photos d’elle avec sa coupe afro puisque c’est devenue une icône de cette coiffure. Elle est venue en 2013 à Montréal et je l’ai ratée à mon grand regret. Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, elle a fait sa présentation en anglais et en français. À l’occasion du premier Festival FRO, c’était pour parler des préoccupations identitaires et le fait d’arborer ou non une coiffure afro avec toute la symbolique que cela implique.

Je ne suis pas une spécialiste d’Angela Davis. Par contre, tout comme vous, j’ai une fascination pour cette femme qui, lorsque j’étais plus jeune, à la recherche de modèles inspirants, me rejoignait beaucoup en tant que femme noire, en tant que militante, en tant que femme politisée. C’était pour moi un modèle intéressant. J’ai lu certains de ces livres, mais pas tous et je n’ai pas les réponses à toutes les questions. Quand Yves m’a proposé ce sujet de conférence, je me suis demandée par où est-ce que je devais commencer parce qu’il y a tellement de choses à dire sur cette femme ? Elle a un parcours absolument fantastique. Comment vais-je pouvoir présenter ce personnage ? Comme c’est le portrait d’une militante antiraciste et pour les droits civiques, je me suis dis : Je vais débuter par des citations de ce qu’elle a dit ou des extraits de ses ouvrages parce qu’elle a beaucoup publié. (Michèle Dhaïti)

L’idée de refaire son parcours permet aussi de valider l’actualité de sa pensée. Est-ce que ses réflexions demeurent toujours pertinentes ? Et je crois que les positions qu’elle a défendues demeurent valables aujourd’hui. Comme elle milite sur tous les fronts, elle a quelques détracteurs, peu nombreux, mais il y en a. Même je dirais qu’elle a commencé dès son enfance à militer puisqu’elle a été confrontée assez rapidement au racisme dans sa ville natale. Elle milite contre le racisme structurel et systémique, selon le vocable employé, que l’on retrouve dans la police, l’éducation et la justice. Elle lutte pour réformer le système carcéral américain et les conditions de détention des prisonniers noirs. Je pense qu’actuellement, il y plus de deux millions d’individus noirs incarcérés aux États-Unis. La plupart du temps, c’est pour des délits mineurs. C’est une cause qui lui tient beaucoup à cœur. Elle a publié plusieurs articles là-dessus. Elle milite aussi contre la brutalité policière et contre la violence, contre la peine de mort, pour les droits des homosexuels, les transgenres, en faveur des femmes noires emprisonnées qu’elle appelle les invisibles. Elle est présente dans tous les secteurs, mais comme pour elle cela fait sens et qu’elle comprend l’unité de toutes ces luttes, ce n’est pas déconnecté de la réalité.

J’ai trouvé une photo d’elle au début de l’adolescence. Elle est née le 26 janvier en 1944, ce qui lui fait 75 ans, en Alabama, dans le Sud des États-Unis. Cet État est particulièrement associé au phénomène de la ségrégation raciale inscrite dans les lois à l’époque. Il y a eu beaucoup de brutalités, de violences et des lynchages à l’encontre de la population noire de cette région. Dès son enfance, elle a été confrontée au racisme qui touchait directement son entourage. Un jour sa famille a déménagé dans un nouveau quartier, mais cela ne faisait pas l’affaire des voisins blancs qui ont commencé à brûler des maisons de familles noires. Son quartier était surnommé “Dynamite hill” parce qu’il y avait toujours des incendies criminelles. On peut dire aussi que ses parents étaient des militants. D’abord, c’étaient deux enseignants qui ont intégré rapidement le NAACP, “National Association for the Avancement of the Color People”.

Au début, elle fréquente une école réservée aux Noirs, mais assez rapidement elle va se retrouver dans un milieu ayant des accointances avec la militance. Elle fréquente l’École secondaire Elizabeth Erwing où les enseignants sont considérés de gauche. Déjà au secondaire, elle reçoit une sensibilisation aux droits de la personne noire. C’est là qu’elle s’initie au marxisme. Cela va l’aider à commencer à se situer pour orienter sa vie et ses actions et comment elle pourrait s’impliquer. Elle prend conscience rapidement du contexte beaucoup plus large dans lequel les luttes peuvent s’inscrire. C’est une constante qu’on retrouve dans toutes ses luttes et dans sa manière d’exprimer ses opinions sur tous les sujets auxquels j’ai fait référence tout à l’heure. Très jeune, elle va s’engager dans une organisation communiste.

 

Présentation d’un extrait vidéo d’une entrevue réalisée avec Angela Davis sur ses combats.
Angela Davis : “Notre survivance a été possible grâce à notre capacité à résister. Il faut lutter, non seulement pour changer les circonstances de l’oppression, mais simplement pour pouvoir vivre. J’ai écrit le livre en ce sens parce que j’ai voulu que n'importe quelle personne puisse le lire. ”

Journaliste : “Ce qui vous différencie de beaucoup de leaders noirs américains, c’est votre passage de la lutte pour la dignité de votre peuple, au communisme. Quelle a été cette évolution ?”

Angela : “D’abord je dirais que, de plus en plus, les Noirs aux États-Unis se rendent compte des relations qui existent entre le racisme et la lutte pour la libération des Noirs et, le capitalisme et la lutte pour renverser un système économique qui exploite de plus en plus. Ce qui m’a décidée, c’est simplement d’avoir réalisé que le racisme est une idéologie qui sert à justifier la surexploitation des Noirs pendant l’esclavage. Puis cette idéologie a été utilisée par la classe capitaliste, la classe dominante aux États-Unis, pour confondre les Blancs parce que la plupart de ceux qui appartiennent à la classe ouvrière n’ont pas d’intérêts objectifs à être racistes. Ils ne profitent pas du racisme parce que lorsque les Blancs sont racistes, ils oublient qu’ils ont eux-mêmes besoin de lutter. Je vois le racisme comme une fonction du capitalisme. Cela n’exclut pas le besoin que nous avons de mener une lutte explicite contre le racisme. Selon moi, l’aspect le plus important de la lutte contre le capitalisme, c’est la lutte contre le racisme.”
Journaliste : “Angela Davis est pour le public, le personnage principal du drame du 7 août 1970, en tentant de libérer son frère Georges Jackson en plein tribunal, le jeune Jonathan Jackson a été tué. L’arme qu’il détenait vous appartenait. Vous entrez alors dans la clandestinité et vous figurez sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le FBI. Vous êtes arrêtée, jugée et acquittée par un jury composé de 12 Blancs. Je voulais vous demander si cet acquittement vous a fait changer d’avis sur la justice de votre pays?”

Angela : “Pas du tout, en effet, je suis sûre que s’il n’y avait pas eu ce mouvement de masse, s’il n’y avait pas eu ces millions de personnes qui ont participé d’une façon ou d’une autre à cette mobilisation, je serais maintenant en prison. Il y a tellement d’autres victimes de cette même persécution qui sont présentement en prison. Il y a littéralement des centaines de prisonniers politiques dans les prisons aux États-Unis. On ne peut pas oublier qu’il y a des dizaines de milliers de gens en prison simplement parce qu’ils sont Noirs, Mexicains, Porto Ricains. Ce qui se déroule dans les prisons états-uniennes est très intéressant. Si on regarde l’histoire de Georges Jackson par exemple, lorsqu’il est entré en prison, il n’était pas politisé, il n’était pas un prisonnier politique, mais lorsqu’il a fait l’expérience d’un développement politique à l’intérieur de la prison, les autorités de cette prison s’en sont servi pour augmenter la durée de sa peine. S’il n’avait pas été assassiné, il aurait sans doute passé le reste de sa vie en prison. Qu’elle était l’accusation au départ ? Il avait participé à un vol de 70$ et lui-même a dit qu’il n’avait rien à faire avec.”
Fin de l’entrevue

Alors, je voulais vous la faire entendre en français. Elle parle bien français. Au début des années 1960, elle a étudié à la Sorbonne et par la suite, elle a beaucoup voyagé. Ces études ont porté sur la littérature contemporaine. Elle a fait de la poésie, du théâtre, etc. Puis elle est allée à Francfort où elle a étudié avec des professeurs célèbres. Elle expliquait que c’est en lisant les œuvres de Jean-Paul Sartre qu’elle a découvert la perspective philosophique et qu’elle a décidé d’orienter ses études autrement. Elle y acquiert une base assez solide par rapport à la réflexion critique et elle débute ses premières expériences militantes contre la Guerre du Vietnam. Michèle
Citation d’Angela Davis : “Je n’accepte plus les choses que je ne peux pas changer. Je change les choses que je ne peux pas accepter.”

Si on a cela en tête, on voit qu’on peut faire un bout de chemin. Michèle

 

Premières expériences de militante

Un incident assez triste qui s’est produit à Alabama la force à rentrer aux États-Unis. Quatre enfants qu’elle connaissait ont été tués lorsqu’une bombe a explosé dans une église. C’est à ce moment qu’elle commence à participer au mouvement du Black Power tout en poursuivant sa formation à l’Université de San Diego en Californie. Nous avons toujours l’impression que des mouvements tel que le Black Power ou le Black Panther recouvre une certaine homogénéité, que tout le monde suit la même ligne, dans un bel accord. Sauf qu’elle, en tant que femme noire militante, n’a pas été accueillie à bras ouvert à l’intérieur du mouvement. Sa manière de voir la réalité était différente de celle des hommes noirs de l’époque. Parmi ses idées, elle était opposée au séparatisme noir, une idéologie qui voulait regrouper tous les Noirs dans un même État sur le territoire américain où ils pourraient s’administrer eux-mêmes. Cette position exluait les autres. Elle n’était pas non plus d’accord avec les positions du Docteur King. L’intégrationnisme de King consistait à chercher à trouver un terrain d’entente et le côté médiation était mis de l’avant dans cette proposition. Il voulait s’appuyer sur les médias et les groupes de pression. Elle ne trouvait pas cela assez revendicateur et révolutionnaire. Selon elle, la lutte devait passer par un mouvement beaucoup plus fort et puissant. De ce côté là, elle n’a pas du se faire que des amis à l’intérieur du système, même si elle ralliait la cause aussi.

En 1968, elle décide d’adhérer au Club Che-Mulumba. Ce groupe était exclusivement réservé aux Noirs et il était intimement relié au Parti communiste avec les icônes du Che Guevara et de Patrice Lumumba. Tout cela se passe pendant la Guerre du Vietnam. Elle est entrée au Parti communiste et elle adhère à différents groupes qui vont laisser des traces assez importantes. Elle va aussi devenir membre du Black Panther Party. Sauf qu’elle ne parvient pas à s’y intégrer si facilement en raison de son point de vue critique sur la main-mise des hommes noirs qui minimisent les revendications des femmes à l’intérieur du mouvement. Il y a une logique qui opère dans la progression de sa réflexion et de son analyse critique concernant les différentes réalités de l’oppression et des luttes qu’elle va endosser. À partir du moment où elle réalise ça, elle plonge directement dans le féminisme. Cela ne fait que conforter sa position. Michèle

Son engagement féministe

« Le succès ou l’échec d’une révolution peut toujours se mesurer au degré selon lequel le statut de la femme s’en est trouvé rapidement modifié dans une direction progressive. » Angela Davis

« Quand les femmes noires remportent des victoires, c’est virtuellement un gain pour tous les segments de la société. » Angela Davis

Sexisme du mouvement militant blanc et du mouvement nationaliste noir
Cela devient sa nouvelle priorité. Elle a des bases solides, elle a des bases historiques, littéraires, philosophiques, etc. Elle va fouiller dans cette période de l’histoire de l’abolition de l’esclavage et la condition féminine. Ce qui a fait pencher la balance de son analyse semble être une rapide prise de conscience du sexisme qu’elle a observé dans les différents mouvements et au sein même de la société américaine.

Chez les militants blancs, la question de la condition féminine se résumait à accorder le droit de vote aux femmes. Pire, dans le mouvement nationaliste noire, cela ne faisait aucunement partie de ses préoccupations. Leur priorité était la liberté individuelle de l’homme noir par rapport aux conditions de travail, etc. Au fond, elle est toujours située entre deux chaises, même si elle est membre de ces partis, parce qu’elle va être aux prises avec le sexisme des leaders masculins de ces groupes. Si on se demande quelle était sa place à l’intérieur de ces grands mouvements ? Elle se trouvait en porte-à-faux, c’est-à-dire qu’elle venait critiquer les travers des différents mouvements auxquels elle adhérait. De même, à l’intérieur du mouvement féministe américain, elle va révéler l’existence de structures racistes conscientes ou inconscientes agissant comme outils d’exclusion ou qui tendaient à rendre invisibles. Les priorités des femmes noires ne sont pas les mêmes. Elle insiste que l’homme noir est aussi oppresseur que la population blanche dans laquelle elle se retrouve.

Pour elle : « Un authentique mouvement de libération doit lutter contre toutes les formes de domination : « L’homme noir ne peut se libérer s’il continue d’asservir sa femme et sa mère. » Angela Davis

La priorité des hommes est d’assumer de se représenter comme étant des défenseurs de la liberté tout en démontrant leur virilité. Les femmes dans cela n’arrivent qu’au second ou au troisième plan. Angela Davis va aussi dénoncer la violence présente au sein des familles noires. Qui est-ce qui subit cette violence ? Ce sont les femmes. C’est pourquoi elle va participer à toute manifestation qui s’oppose à la violence envers les femmes. Donc, elle va commencer à militer pour ses différentes causes.

Évidemment, elle se trouve déjà dans la mire du FBI. Elle va même être renvoyée de son poste de professeure à l’Université de UCLA, Université de la Californie à Los Angeles. C’est Ronald Reagan, alors gouverneur de la Californie qui va la démettre de ses fonctions en raison de son engagement politique de gauche.

Si l’on regarde dans les années 1970, les combats pour l’émancipation des femmes, du côté des femmes blanches, la priorité était la légalisation de l’avortement. Du côté des femmes noires, elles menaient le même combat que celui des femmes issues des différentes minorités culturelles, qui elles étaient victimes de programmes d’État qui les stérilisaient à leur insu lors d’un accouchement ou d’une visite médicale.

Les femmes noires, les femmes portoricaines et les femmes autochtones, étaient victimes de stérilisation de masse afin de préserver la suprématie blanche aux États-Unis. Cette pratique a eu court également au Canada avec les femmes autochtones et chez les personnes considérées comme porteur d’une déficience intellectuelle. Pendant toute cette périodes, ses expériences de militantes vont s’affirmer de plus en plus et elle va prendre cette seconde étiquette, celle de féministe.

 

  • •Arrêtée en 1970 pour sa participation au Comité de soutien aux Frères de Soledad

Son arrestation est un fait marquant que nous ne pouvons ignorer. Les autorités ont élaboré toutes sortes de machinations pour l’emprisonner et la réduire au silence, choses qui ont été démontrées lors de son procès. Il y a eu complot de la part du département de police et des pressions en provenance des dirigeants politiques de l’époque contre Angela Davis. Son conjoint de l’époque était l’un des frères arrêtés, les fameux frères de Soledad. Elle a été accusée d’avoir acheté les armes et de les avoir données aux frères de Soledad. Elle a aussi été accusée de séquestration, d’enlèvement, de complot et de meurtre. La prise d’otage dans un tribunal a mal tournée. Cela s’est passé en plein tribunal et il y a eu des morts dont le juge.

Mobilisation internationale
On accuse Angela Davis et on l’emprisonne. Mais imaginez qu’on emprisonne quelqu’un comme elle qui a déjà une certaine notoriété. Elle fait une grève de la faim parce qu’ils l’ont placée en isolement en pensant la casser alors qu’elle voulait être avec les autres femmes. De fait, sa présence dans les murs de la prison a fortement contribué à l’émergence de l’image d’une icône. Avant cela, elle était considérée comme une activiste, mais à partir de son emprisonnement, toute la mobilisation nationale et internationale que cela a suscitée, est comparable à l’emprisonnement de Nelson Mandela. Les gens se sentaient concernés. À Paris, 100 000 personnes, dont plusieurs grands intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Jacques Prévert, descendent dans la rue pour réclamer sa libération. Prévert a même écrit un poème en son honneur. Ce n’est pas rien. Nous sommes dans une période de mouvance intéressante. John Lennon et Yoko Ono composent une chanson en son honneur. Les Rolling Stone s’en mêlent aussi. C’est vraiment une mobilisation sans précédant. Cela signifie que ce sont pas seulement les intellectuels qui s’intéressent à ses actions. Elle rejoint tout le monde. Il y a des mouvements Free Angela qui sont créés un peu partout dans le monde. Cela fait beaucoup de bruit et je pense que c’est ce qui fait pencher la balance de la justice en sa faveur. En juin 1972, elle est acquittée par un jury composé exclusivement de Blancs. Lors du procès, son avocat est parvenu à démontrer qu’il s’agissait d’une machination et d’un complot, d’un procès politique. Elle a quand même été emprisonnée près de deux ans, avant et pendant le procès. À partir de là, elle devient une figure internationale et son militantisme reprend plus activement que jamais.

Son emprisonnement lui permet de prendre conscience d’une nouvelle injustice intrinsèque à la société américaine qui est celle de l’incarcération à outrance des personnes en situation de pauvreté qui se trouvent à être également majoritairement, des gens de couleur. C’est devenu l’un de ses combats qui durent encore aujourd’hui.

L’originalité de sa démarche et de sa prise de position, c’est qu’on ne doit pas isoler les luttes. Cela suppose que se battre pour les droits civiques, pour la liberté des individus, pour la cause des femmes, pour un mieux-être social, pour une certaine solidarité, en fait il s’agit de mener la lutte en s’efforçant d’articuler tous ses éléments. Évidemment, elle va dénoncer le racisme qui est plutôt institutionnel, un racisme structurel comme elle le dit dans ses écrits. Même si on a aboli l’esclavage et que la discrimination est légalement interdite, le phénomène du racisme perdure malgré tout. Il existe toujours dans les institutions et il est aussi présent de part les inégalités sociales. Elle dénonce les institutions, mais elle travaille beaucoup au niveau des inégalités sociales. Pour elle, il s’agit de dénoncer la violence raciste des forces de l’ordre et la brutalité policière. C’est quelque chose qui demeure encore aujourd’hui d’actualité.

Alors les prisons qui sont remplies à pleine capacité, les longues peines de prison pour des motifs douteux, etc., tout cela l’amène à dire qu’il faudrait abolir les prisons, pas seulement aux États-Unis, mais partout. Elle dit qu’il existe d’autres solutions que cela. Ainsi, si on donne une bonne éducation et des emplois de qualité et des logements décents, qu’on prodigue des services de santé préventifs et adéquats, si les gens ont accès à tous ces services, le taux de criminalité diminuerait considérablement et par conséquent le taux d’incarcération ne serait plus le même. C’est ce racisme qu’elle va dénoncer. Au cours de ces nombreux voyages, elle va également reprendre le flambeau par rapport à la cause palestinienne par exemple, elle va s’impliquer pour les femmes voilées en Europe, elle va prendre fait et cause pour Cuba. Tout cela ajoute de l’eau au moulin de ses détracteurs. Elle porte plusieurs étiquettes, mais celle de communiste est celle qui semble la plus dérangeante pour les institutions américaines et les décideurs politiques. C’est ce qui va permettre de la stigmatiser pour décrédibiliser son message. Cela va nuire à l’avancement des causes qu’elle défend. Michèle

Racisme institutionnalisé

Le mouvement des droits civiques a mis un terme au racisme légal mais le racisme perdure : il existe toujours dans les institutions et à travers les inégalités sociales. (Angela Davis)

La violence raciste des policiers

Plutôt que + de prisons et + de longues peines de prison, il faut des emplois de qualité, un système de protection sociale, de santé et d’éducation gratuit. (Angela Davis)

Afro-féministe

Pour elle, le mouvement afro-féministe représente une suite logique par rapport au racisme. Cela va de pair. Selon elle, il s’agit d’une double oppression et d’un racisme structurelle à l’égard des femmes en tant que femme et de plus, appartenant au segment le plus pauvre de la société. Elle articule la lutte des classes, de races et de genres. Elle est étroitement associée au concept d’intersectionnalité des oppressions. Ce terme signifie qu’il faut toujours avoir une analyse qui permet de relier les différentes luttes entre elles.

Qu’il s’agisse de combattre le racisme ou les inégalités sociales, que ce soit une question de genre, de classe sociale, ou raciale, tout cela implique des liens à faire et c’est ce qui va constituer la force de la lutte. L’intersectionnalité est une forme de coopération et de solidarité afin d’éviter de simplement mener des luttes individuelles parce que cela affaiblit notre pouvoir de transformation de la société. Comme femme noire, elle ne peut dissocier la lutte contre le racisme et la lutte pour la libération de la femme. Cela implique des racines historiques qui perdurent dans le quotidien comme elle a pu le constater et cela se manifeste de différentes façons dans la réalité. Ces écrits reflètent beaucoup cette prise de position qui vise une émancipation globale à partir d’une forte critique du système capitaliste.

  • Black feminism
  • •Double oppression des femmes noires : celle infligée par le système et celle à cause de leur genre.
  • •Intersectionnalité : relier les luttes contre les dominations de classe, de genre et de race.

Les prisons ne font pas disparaître les problèmes sociaux, elles font disparaître des êtres humains. Des sans-abris, des sans-emplois, des personnes ayant des problèmes de consommation de drogue ou de santé mentale et l’analphabétisme, ne sont que des problèmes qui disparaissent de la vue du public lorsque des êtres humains sont internées ou incarcérées. Angela Davis

« Blues et féminisme noir » est un livre fort intéressant puisqu’elle parle de trois femmes qui ont chanté le Blues, trois femmes bagarreuses, lutteuses avec leur franc parlé et en plus les trois étaient lesbiennes au début du XXème siècle. Elle a pris la peine d’analyser leurs textes et leur vie, et tout cela imbriqué dans la lutte.

L’un de ces derniers livres parus en français s’intitule : « Une lutte sans trêve » où elle remet de l’avant toute une série de revendications dans une sorte de bilan afin de démontrer que les luttes actuelles ont toujours les mêmes formes qu’au cours des années 1960 et que les préoccupations sont sensiblement les mêmes malgré les acquis. J’ai relevé le programme du Black Panther Party qui a été présenté en 1966. Je vous lis certaines de leurs revendications.

La première c’était : « Le pouvoir de déterminer sa propre destinée pour les hommes noirs », donc la liberté.

La deuxième : « La question de l’emploi pour le peuple noir». On sait qu’ils n’ont pas toujours accès à des emplois correspondant à leurs compétences. 

Un autre : « Que cesse le pillage de la communauté noire par les Blancs ». Dans un premier temps, c’est un vestige de l’esclavage.

Aussi : « Que cesse la violence policière et les meurtres commis par les autorités ». On demande la fin immédiate des meurtres et de la brutalité commise par la police.

« La liberté pour tous les Noirs détenus dans les prisons parce qu’ils n’ont pas été jugés en toute justice et impartialité. »

« Que les jurys soient composés de gens issus des communautés noires. »

La question de l’éducation et de logements décents pour la communauté sont toujours des priorités. En ce qui concerne l’éducation, il s’agit de redonner la place dans l’histoire au rôle joué par la communauté afro-descendante dans l’édification des États-Unis. Au même titre que cela a été fait pour les communautés autochtones qui ont longtemps été ignorées dans la transmission de l’histoire au sens du système d’éducation.

Ce ne sont là que quelques-unes des revendications qu’elle a reprise dans le contexte d’aujourd’hui. Elle pose la question : « Est-ce que ce sont des revendications que nous pouvons encore endosser aujourd’hui ? » La réponse est malheureusement oui. Elle a rédigé de nombreux livres et il existe des documentaires sur ses années de militantisme. Elle a écrit sa propre biographie où elle défend sa vérité sur les différents événements de sa vie. Je dirais que c’est une femme assez fascinante qui a encore sa place. Ce que je retiens quand je pense à Angela Davis, c’est que nous pouvons lier les différents combats. Je pense que c’est sans doute la force des différents mouvements populaires. Dans certains de ses ouvrages, elle va parler des différents mouvements populaires à travers le monde. Elle s’intéresse à tout ce qui bouge et elle a vraiment envie de s’impliquer encore et surtout d’intégrer ces différents éléments. Pour elle, il s’agit de lier les différents combats afin de mieux les mener en ayant une pensée critique. C’est une pensée qui s’éduque au fur et à mesure. Pour elle, il s’agit d’une pensée critique sur le racisme et le capitalisme, dans sa configuration néolibérale actuelle, et aussi de l’impérialisme. Michèle

  • Développer une perspective d’émancipation globale et une critique du capitalisme.

Cette pensée critique écrite et diffusée donne encore plus de poids à ses actions comme militante. Michèle Dhaïti

 

Période d’échanges

- Est-ce que son incarcération a changé sa perception de la justice et de la prison ?

Je dirais que oui, car elle a constaté les conditions de l’intérieur. Tu peux militer sans connaître la réalité, mais cela devient plus concret lorsque tu l’as vécu. Je pense que cela l’a beaucoup aidé parce que justement, mais elle a écrit que ce n’est pas parce qu’elle a été en prison qu’elle est devenue une icône. Moi, je pense le contraire. Elle dit que n’importe quelle autre personne qui serait passée par où elle est passée, aurait surement pris la même voie qu’elle. À mon avis non, car elle avait déjà une base, une sensibilité par rapport aux injustices sociales et raciales. Je pense que cela a orienté ses façons de faire et cela l’a projeté encore plus fort par rapport à son engagement. D’ailleurs, ses livres sont d’authentiques plaidoyers. Michèle

- Concernant son orientation sexuelle, tu ne l’as pas mentionné et je me demandais justement comment est-ce que cela s’inscrivait dans ses luttes ?

Honnêtement, c’est un peu embêtant parce qu’elle n’a jamais dit ouvertement qu’elle l’était à part une allusion de sa part en 1997. Ce n’est pas un vrai coming out à mon avis. Lors d’une conférence, elle a parlé de l’homosexualité en parlant au « je ». Elle ne s’est pas étendue plus que cela sur la question, mais en utilisant la première personne du singulier, elle se l’est appropriée. Finalement, les gens ont conclu qu’elle l’était parce qu’elle s’est incluse dans le discours. Cependant, elle demeure très discrète par rapport à sa vie privée et je n’ai pas d’autres détails à ce propos. Si on regarde dans son entourage, il y a beaucoup de femmes ouvertement lesbiennes. On conclut qu’elle l’est, mais elle n’en fait pas un étendard. Par contre, à partir du moment où le public a récupéré cette affirmation, on a remarqué qu’elle était beaucoup impliquée dans les luttes concernant la diversité sexuelle et la défense de leurs droits. On l’a vu comme militante, elle a été invitée et elle a reçu des prix par rapport au fait qu’elle prenait à son compte cette lutte. Michèle

 

- Est-ce qu’elle s’est prononcée sur le Pink washing ? Parce que dans les secteurs de la haute-finance internationale, l’homosexualité semble acceptée et bien vue. On voit comment ces gens instrumentalisent le militantisme LGBT pour se faire une nouvelle image.

C’est drôle parce que c’est justement ce que ses détracteurs lui reprochent. On dit d’elle qu’elle est pleine de contradictions par rapport à cela. Ce n’est pas elle qui est responsable de cette situation. Par contre, en raison de ses prises de position, on lui a refusé des prix et des honneurs. Michèle

- Est-elle toujours active dans les milieux activistes ?

Oui, elle est encore très active. Elle appuie des mouvements comme Idle no more. Pour elle, c’est le modèle à suivre actuellement. Elle trouve que ce sont des plateformes intéressantes. Que ce soit en France ou en Tunisie, si on l’invite, elle va venir et elle va être aux premières loges en terme de mobilisation. Elle souhaite que cela continue dans ce sens. Elle dit que ce sont ces mouvements qui font la force de la lutte actuelle. Elle souhaite surtout que cela ne s’éteigne pas parce que nous avons tendance à oublier rapidement. Souvent, lors d’une lutte, il y a une médiatisation très forte pendant six mois, et après on pense que c’est acquis alors que les bases viennent à peine d’être amorcées. Elle trouve que nous passons trop vite à autre chose, alors qu’il faut continuer lorsqu’on est sur une belle lancée. Tout à l’heure, j’ai dit qu’elle était de toutes les luttes, elle l’a été et elle l’est encore. C’est ce que je trouve fascinant. Elle est ultra présente. C’est un bloc. Michèle

- Nous avons essayé de l’inviter à Québec pour le Mois de l’histoire des Noirs, mais elle est très prise. Il faut l’inviter un an à l’avance.

- Elle donne de nombreuses conférences et elle enseigne encore.

- On a parlé beaucoup d’intersectionnalité et de convergence des luttes, mais nous n’avons pas parlé d’écologie. Est-ce qu’elle s’est prononcée à propos de la convergence des luttes anticapitalistes et pour un environnement plus sain ? Aujourd’hui, c’est difficile d’être une activiste sans traité de cet enjeu.

Je ne l’ai pas lu à ce propos même si la question environnementale est prioritaire. Je pense qu’elle va insister davantage par rapport à cela. Michèle

Je pense que nous devons aussi apprendre à dépersonnaliser les enjeux. On le voit avec le Venezuela, tout est ramené à un seul homme qui est responsable de tout et de rien. Par ailleurs, Angela Davis est une personne très humble. Si vous la regardez sur youtube, elle ne s’attribue aucun mérite personnel. Pour elle, ce qui compte c’est le chemin qu’elle a ouvert et la méthode qu’elle nous a transmise, après cela, c’est à chaque génération d’y inclure toutes les luttes qu’elles veulent bien. La convergence des luttes poursuit une pensée décolonialiste pour lutter contre l’impérialisme parce que les schémas oppressifs de race, de genre, sont toujours articulés dans le même ordre pour favoriser le système capitaliste au détriment des populations locales qui vivent selon des mode de vie traditionnelle non agressifs pour l’environnement. Aux États-Unis, les schémas d’oppression sont facilement repérables et l’incarcération est devenue une affaire commerciale parce que les prisons sont privées et que les prisonniers y travaillent dans des ateliers internes sans être payés. Yves

« Le capitalisme ne peut être séparé du racisme. » Angela Davis

- Aux États-Unis, certains villes n’existent que parce qu’il y a une prison. C’est le seul employeur local. La population de ces villes est presque exclusivement carcérale. C’est fou quand on y pense.

- Ce que cela m’évoque, c’est une espèce de réactualisation de l’esclavage si on considère qu’il s’agit de travail gratuit.

- C’est surtout discriminant d’être envoyé loin de ta ville pour purger une peine parce que passer devant le tribunal c’est reconnaître ton humanité, donc que tu as des droits et que tu fais partie de la société. C’est reconnaître que tu appartiens à la société sauf que là on te juge, on t’attribue une peine et on t’exile ailleurs pour la purgée, ce qui limite grandement les visites. C’est une double exclusion.

Nous observons les mêmes patterns appliqués autrement dans une autre période de l’histoire. Il y a des effets pervers par rapport à cela. Michèle

- Quelle est la pertinence de sa réflexion pour le Québec ? Est-ce dans la prise en compte des schémas d’oppressions, d’inégalités, en réutilisant l’intersectionnalité des mouvements sociaux ici au Québec ?

Je dirais la mouvance par rapport à la question autochtone. Je pense que nous sommes dans un bon timing par rapport à cela. C’est-à-dire que si nous pensons à l’intersectionnalité des oppressions et à la convergence des luttes, avec les nouveaux discours et la place que nous laissons de plus en plus aux voix autochtones, je ne pense pas que cela va aller en s’affaiblissant. Nous sommes dans une toute autre perspective, cela élargit le débat et en même temps, cela inclut toutes ces formes d’oppression. Ce n’est pas une vengeance que nous essayons d’exercer, au contraire, on rétablit un dialogue. Par rapport au Québec, en fait, si on regarde son parcours à elle et les combats qu’elle a menés, sans nécessairement suivre les même voies qu’elle, nous sommes dans une belle ouverture. C’est le lien que je fais. Toujours dans le discours autochtone, parce qu’il y a beaucoup d’éléments, on a parlé des pensionnats, des violences faites aux femmes qui ont longtemps été considérées comme des citoyennes de seconde zone, Angela Davis insiste sur le fait qu’on ne doit pas hiérarchiser les luttes. Ce ne veut pas dire que tout est prioritaire, mais de faire attention de hiérarchiser parce que cela a pour effet d’abandonner d’autres luttes qui seraient bénéfiques pour l’ensemble du mouvement. Dans le discours autochtone, j’entends un peu cela, c’est-à-dire qu’on met beaucoup l’accent sur la question des femmes, mais on entend aussi la préoccupation environnementale, le fait d’arriver à engendrer un nouveau dialogue, de voir qu’il y a aussi une jeunesse qui monte qui a autre chose à dire. Les voix s’expriment au niveau artistique, au niveau littéraire, partout. Je pense que c’est important de se rappeler cela, sinon on va mettre de côté certaines choses. C’est pour cela qu’on dit qu’elle lutte sur tous les fronts, mais tous les fronts réunis forment un grand cercle où l’un ajoute à chaque fois une nouvelle perspective qui vient enrichir les autres. Cela produit une image qui est beaucoup plus complète qui interpelle tout le monde. Michèle

Par rapport à cette hiérarchisation des luttes comment elle arrive à ne pas céder à cette classification ? Souvent lorsqu’on parle de lutte des classes, c’est la lutte des luttes qui a tendance à être placée au-dessus des autres luttes comme si en résolvant ce problème on passait à côté de toutes les autres oppressions et que derrière, il n’y aurait plus de problèmes alors que ce n’est pas ce qui se produit dans les faits.

- Elle qui est engagée sur tous ces fronts en même temps, comment arrive-t-elle à concilier toutes ces luttes sans céder à la tentation de la hiérarchisation?

Je ne sais pas. C’est une excellente question. On pourrait même le lui reprocher d’une certaine façon. Comment ne pas basculer ? En fait, c’est parce qu’elle est très équilibrée. Elle a une qualité humaine particulière qui lui permet de naviguer dans toutes ces contradictions apparentes en maintenant le cap parce que cela fait du sens pour elle. Michèle

- J’y vois le décloisonnement de notre propre psychisme. Nous pensons le monde en silo alors que les autochtones parlent d’une perception ronde et sphérique de notre monde. C’est de la permaculture sociale.

C’est vrai que nous avons tendance à compartimenter les choses. Nous vivons dans un système qui nous ordonne de le faire. En fait, elle nous invite à avoir une réflexion philosophique sur notre monde. Michèle

- Lutter contre le capitalisme, c’est en même temps la lutte sociale. C’est une déconstruction de notre apprentissage. Elle y est parvenue, ce que beaucoup de gens ne réussissent pas à faire. C’est le système d’éducation qu’il faudrait changer. Frederico Mayor, l’un des anciens directeurs générals de l’Unesco, a dit : « On y arrivera lorsqu’on aura démilitarisé la société et qu’au Conseil de sécurité, les sièges ne seront pas réservés à ceux qui ont gagné la guerre. » Tant que l’on continuera en faisant en sorte que ceux qui ont le pouvoir l’ont acquis par la force de l’agressivité, on arrivera jamais à détricoter l’histoire. Comment allons-nous y arriver ? C’est la grande question parce qu’ils ne voudront jamais réformer le conseil de sécurité.

- Angela Davis ne fait pas le procès, ni l’analyse critique des institutions internationales. Cela entre dans sa réflexion critique par rapport à l’impérialisme et certaines de ses ramifications. Pour elle, les changements partent de la base, de la population en général, du côté coopération et solidarité sociale qui peuvent aider à la réforme de ces grandes institutions. En réalité, cela prendrait une réforme à l’échelle mondiale. Il y a aussi l’élément de la bonne volonté des décideurs qui peuvent ralentir ou accélérer les processus ce changement. Michèle

- Pour détricoter l’histoire des Noirs aux États-Unis, n’est-il pas simpliste de mettre tous les Noirs dans le même bateau ? N’avaient-ils pas des origines diverses en Afrique ? N’étaient-ils pas porteurs d’une diversité culturelle et linguistique ? La population noire aux États-Unis, c’est environ 30 millions de personnes. Avons-nous tort de mettre tous ces gens dans une même communauté ? Nous, les Blancs, parlons constamment de nos ancêtres Irlandais, Écossais, Français, etc.

- Quand vous êtes arrivés ici, vous avez pu vivre comme Irlandais, mais quand les Noirs sont arrivés aux États-Unis ou ailleurs, on les a séparés. Le problème c’est que l’esclavage a mélangé les populations pour qu’elles ne se rebellent pas. Ensuite, sur plusieurs générations, les noyaux familiaux étaient sans cesse brisés, les enfants pouvant être vendus comme du bétail. Donc, leur identité originelle, quoi qu’ils aient fait pour en garder des traces, ils l’ont perdue.

- Je sais qu’il y avait des liens de solidarité assez forts entre le Black Panther Party et le FLQ. Je sais que Carmichael avait écrit à Pierre Vallière et à Richard Gagnon quand ils étaient en prison aux États-Unis. Est-ce qu’Angela Davis a déjà exprimé une certaine solidarité avec l’idée de l’indépendance du Québec ?

Je l’ignore. C’est vrai qu’il y avait des contacts assez serrés entre les deux organisations. Michèle

- En ce qui concerne Angela Davis, je trouve que son engagement trouve sa résonance dans le Québec des années 1960 alors que nous étions, les Canadiens-français, une population ouvrière subordonnée au capitalisme britannique et américain. Dans la plupart de nos villes, il y avait un quartier fortuné où vivait l’élite coloniale qui possédait les usines et la langue des patrons c’était l’anglais. Nous étions un peuple de locataires et d’ouvriers. Nous avons une histoire populaire qui ne remet pas en cause l’appartenance à la citoyenneté canadienne des nouveaux arrivants, mais nous ne pouvons pas oublier par où nous sommes passés. Nous avons mené à la fois une lutte de libération nationale, une lutte des classe et une lutte de libération de la femme. La révolution féministe au Québec a été puissante et cela nous a fait le plus grand bien comme société. Au départ, les hommes n’étaient pas très contents de se faire mettre un miroir dans la face. La question du racisme agit également comme un révélateur de ce que nous refusons d’admettre dans le champ de notre conscience. Nous n’avons pas le choix si nous voulons évoluer, nous devons prendre conscience de nos travers. En terminant, je ne crois pas que les changements viennent dans haut parce que ce sont les élites bourgeoises qui ont forgé les paradigmes de notre asservissement et qui nous y maintiennent. Je pense plutôt que lorsque les peuples auront acquis une conscience critique forte, nous cesserons de croire aux mensonges de la pensée dominante. Yves

Je pense à cette jeune Norvégienne, Greta qui fait la grève scolaire pour sauver la planète. Quand ce sont des enfants de 9 ans, 10 ans, qui prennent la parole, c’est un acte puissant de conscientisation. Cela veut dire : « Bougez, réveillez-vous! » parce qu’il sera bientôt trop tard. Cela me donne espoir. Les solutions, on les porte en soi et avec cette conviction nous pouvons ébranler les structures les plus solides. Michèle

- Le problème c’est que dans le monde entier, tous les dirigeants sont à genou devant l’establishment.
Angela Davis demeure d’actualité dans le contexte que nous vivons. Elle parlait en termes de lutte de classes. Pour elle, la classe ouvrière blanche était aussi opprimée, même si c’était dans une moindre mesure que la classe ouvrière noire ou latino. On détourne les Blancs de la question fondamentale qui est celle de l’oppression sociale par la classe capitaliste en développant une idéologie raciste. C’est exactement ce qui se passe en ce moment. Les gens ordinaires prennent leurs idées dans les médias de masse qui les entretiennent dans leurs préjugés. Disons-le, il y a plein d’articles qui sont racistes. L’idée, c’est toujours de diviser pour mieux régner. Je ne dis pas cela pour déresponsabiliser les personnes qui sont racistes. Alors les phénomènes qu’Angela Davis nous décrits existent depuis plusieurs décennies. Elle en parle de manière très éloquente et cela demeure éclairant pour aujourd’hui.

Merci à Michèle Dhaïti

Notes rapportées par Yves Carrier