#293 - Héritage et transmission, pour valoriser et transmettre ce que nous avons reçu

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Cela fait 43 ans que le CAPMO existe. Nous avons une tradition de rencontres mensuelles sur des sujets d’actualité, avec un parti pris pour la justice sociale, pour l’environnement, pour toutes les causes nobles et pour les personnes en situation de pauvreté. Nos comptes-rendus sont envoyé à environ 325 lecteurs et lectrices et vous pouvez les consulter en permanence sur notre site internet.

Depuis une année, nous creusons un même thème qui s’intitule Interculturalité et engagement social. Nous sommes allés visiter des communautés autochtones, nous avons fait une visite guidée du Vieux-Québec avec Webster sur l’histoire de l’esclavage au Québec, nous étions aussi présents aux activités de commémoration contre l’attentat à la Grande Mosquée de Québec. Donc, nous nous efforçons de faire un peu le tour de tout ce qui a pu influencer notre identité dans l’actualité et dans le passé. D'ailleurs, au mois de février, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, nous aurons une conférence sur l’activiste américaine Angela Davis, qui sera donnée par Michel Dhaïti, professeure au Cegep Garneau. Yves Carrier

Ce soir, nous utilisons un bâton de parole afin que les échanges aient lieu dans le respect et la bonne entente. C’est une petite maison en carton qui représente le patrimoine, l’héritage, les souvenirs de famille, etc. C’est une petite maison qu’on place sous le sapin de Noël alors cela fait le lien avec la fête. Gérald Doré

Nous avions le défi d’être non-confessionnels et d’aborder le thème de Noël de façon différente d’une année à l’autre. Cela fait 40 ans que nous parlons de Noël de toutes les façon possible. Je me souviens qu’une année ou l’autre nous avons dénoncé la société de consommation, nous avons passé par le cadeau, par l’imaginaire, etc. En raison du thème de cette année, j’ai pensé à la maison pour l’affiche parce qu’il s’agit d’un archétype universel que l’on retrouve dans la plupart des civilisations. Cela représente la famille, le foyer, la sécurité, la permanence, la mémoire de notre enfance, etc. YC

 

Héritage et transmission, cela ne doit pas être compris de façon linéaire au sens de la réception de ses grands-parents et de ses parents pour le redonner à ses enfants et petits-enfants. Je conçois très bien qu’au cours de notre vie nous recevons des valeurs et des habitudes, des trucs et des encouragements, des leçons et des expériences positives de vie d’un ensemble de gens et que nous sommes aussi parfois des passeurs auprès des plus jeunes que nous qui cherchent à comprendre, à donner un sens plus profond au monde que nous habitons.

Pour ce qui est de l’identité, les Québécois ont une identité comme tous les peuples, mais l’héritage et la transmission, cela peut être à tous les niveaux. Cela peut être une personne que vous avez croisée sur votre route et qui vous a influencés. Vous avez appris des choses de cette personne que vous aurez le goût de transmettre à d’autres après sur votre chemin. Ce n’est pas nécessairement dans votre famille, cela peut être sur votre parcours de vie.

À la suggestion d’Emilie, nous allons vous présenter un cours reportage de l’émission Second Regard qui porte sur la transmission. Après le visionnement du reportage, Gérald va nous parler de l’héritage qui le fait vibrer en cette période de Noël. Il s’agit d’un lointain héritage dont on entend encore l’écho et qui est susceptible d’inspirer nos engagements et nos luttes d’aujourd’hui. YC

Il s’agit d’un reportage de 18 minutes qui aborde de différente façon le thème de la transmission.



Reportage “Transmettre”, saison 41, Second Regard, émission du 10 avril 2016, Radio-Canada

“Au coeur des années 1960’ il y a eut Mai 68 et la non moins légendaire Révolution tranquille au Québec. À partir de là c’est un peu comme si tout avait changé: notre façon de voir la famille, l’État, la sexualité, la société. Et nous serions devenus quelque chose d’autre.” Alain Crevier

“De nos jours, des jeunes se promènent au musée et ils ne reconnaissent pas une scène de la Nativité, on dira c’est tant pis, le référent chrétien ne fonctionne plus.” Georges Leroux

“Si comme le dit Georges Leroux: “Il y a des enfants qui aujourd’hui ne reconnaissent pas une scène de la Nativité”, c’est probablement parce que nous avons cessé de le transmettre. C’est non seulement la religion que nous avons délaissé, mais surtout notre culture et ses racines.” Alain Crevier

“On se pose réellement la question : “Moi en tant qu’individu, en tant que parent, qu’est-ce que je veux transmettre à mes enfants ?” C’est une question qu’on ne se posait jamais. (Femme)

“Nous avons changé, nous avons tellement changé que par moment, on ne se reconnait plus. Par moment, on ne sait plus quoi transmettre à nos enfants.” Alain Crevier

“Je me souviens, au fait de quoi le Québec se souvient-il ? Qu’est-ce qui se transmet de génération en génération ? Peut-on parler de crise de la transmission ?” (Narrateur)

“Nous sommes en crise, c’est-à-dire que les choses ont cessé d’être certaines, elles ont cessé d’être simples et nous avons peu de maîtrise sur l’évolution de ces choses.” Jean Larose

“Une crise, c’est quand on a le sentiment d’être sur le bord de l’abîme et qu’on pourrait y tomber. Ce sentiment, nous sommes plusieurs à l’éprouver. Quel est cet abîme sur le plan de la culture ? C’est l’abîme de l’oubli.” Georges Leroux

“Alors serions-nous atteint Alzheimer ? Ce pays ne serait-il qu’un jardin de givre, qu’un long hiver sans passer et sans avenir ?” (Narrateur)

“Autrefois, dans la société traditionnelle, les familles donnaient mandat à l’Église et à l’école de transmettre la foi, donc, la conception générale du monde, le cosmos spirituel étagé, la doctrine de la rétribution qui était essentiel pour fonder la morale, ce qui va nous arriver après la mort, donc l’ensemble de la vision du monde était tributaire d’un mandat donné à l’école et à l’Église.” Georges Leroux

“L’Église et l’école s’occupaient de tout. Était-ce vraiment le bon vieux temps comme certains pourraient le penser ? Pas sûr. Chose certaine, aujourd’hui la question de la transmission est plus complexe. Georges Leroux est un des philosophes les plus reconnus du Québec. Il vient de publier un essai sur les enjeux actuels de l’éducation.” (Narrateur)

“Des enfants qui se promènent au musée et qui ne reconnaissent pas une scène de la Nativité, on dira : “C’est comme ça, c’est tant pis, le référent chrétien ne fonctionne plus.” Est-ce qu’il y en aura un autre qui fonctionnera, je ne sais pas ? On ne sait pas, donc on le passe à la trappe. Mais quand on les accumule tous et que cela touche même l’histoire nationale, par exemple, les jeunes ne savent même pas à quoi réfère le nom de Maurice Duplessis. L’histoire nationale elle aussi est massacrée. C’est comme cela pour presque tout.” Georges Leroux

“Depuis le milieu du 20e siècle, au Québec depuis les années 1960, de façon frappante, l’éducation est en crise. Nous avons en archive toute la mémoire possible et elle ne cessera d’augmenter jusqu’à ce que Google ait tout numérisé et en même temps, nous vivons dans un présent sans mémoire. C’est pour cela que je dis que la question de comment transmettre cet immense archive dans un présent qui se considère comme supérieur à tout ce qui l’a précédé ?, c’est la grande question.” Jean Larose

“Jean Larose est un essayiste québécois. Il a publié récemment :”Google goulag”. Il se définit comme quelqu’un qui réfléchit sur la crise de la culture depuis l’humanisme. Et il y a de quoi réfléchir, sur le rôle capital de nos professeurs par exemple.” (Narrateur)

“Les professeurs sont aujourd’hui des gens perdus. Le professeur est très souvent quelqu’un qui transmet la subversion de l’héritage plutôt que l’héritage. C’est-à-dire qu’il enseigne à ses étudiants ce qu’il faut critiquer dans l’héritage avant de transmettre l’héritage. Il a lui-même été formé à douter de l’héritage, c’est toute la question de la post-modernité. Nous doutons de tout. Reformatons tout l’héritage occidental.”Jean Larose

“Alors comment l’enseigné? Prenons le cas de l’art plastique, qu’est-ce qu’on veut faire avec les enfants dans le programme d’art plastique? Regardez le bien. On veut leur apprendre à saisir ce qu’est une technique, à l’appliquer, à évaluer un produit, le résultat d’une action artistique, mais le rapport à l’oeuvre dans la culture, c’est-à-dire, l’oeuvre telle qu’elle nous est léguée du Parthénon d'Athènes jusqu’à Paul-Émile Borduas, c’est la dernière des choses à laquelle le programme va s’intéresser.” Georges Leroux

“Création, dialogue, pédagogie, voilà des mots qui sont dans l’air du temps, au risque de perdre nos repères.” (Narrateur)

« Pourtant, cette crise de transmission a du bon, il faut s’en réjouir. Il faut se réjouir que beaucoup de choses se perdent. L’humanisme, c’était borné, c’était plein de préjugés, le Cours classique aussi bien sûr. Elle nous a apporté des choses auxquelles nous ne pourrions pas renoncer. Nous avons gagné tant de libertés grâce à cette crise. Nous avons maintenant la liberté religieuse, nous avons la liberté de parole complète, la liberté de penser, dans nos pays du moins. Nous avons la liberté sexuelle. » Jean Larose

« Ce discours, je l’entends tout le temps, à savoir ce qu’on a gagné en liberté, on l’a perdu en ancrage. Ce n’est pas totalement faux évidemment. » Myriam Jézéquel

« Myriam Jézéquel s’intéresse tout particulièrement aux transmissions familiales. Pour elle, il n’y a pas péril dans le demeure.» (Narrateur)

« Moi, ce qui m’intéresse davantage, c’est la manière dont les jeunes transforment les choses ou renouvellent les choses. Ce n’est pas vrai que les rituels familiaux n’existent plus. Par exemple les baptêmes ne seront pas forcément religieux, cela peut être des baptêmes civiles. les mariages. On sait à quels points ces événements dans une famille sont extrêmement chargés de sens, de symbolisme. Ils n’ont pas disparus, simplement, ils prennent de nouvelles formes. En fait, les jeunes sont très créatifs en ce domaine. Il n’y a donc pas vide de transmission.» Myriam Jézéquel

« Autrement dit, s’il n’y a pas de vide, c’est que chacun se bricole des valeurs et des croyances à la carte. Chose certaine, nous voilà tous seuls face à nos responsabilités. » (Narrateur)

« On se pose réellement la question : Moi, en tant qu’individu, en tant que parent, qu’est-ce que je veux transmettre à mes enfants ? C’est une question qu’on ne se posait jamais. Ils veulent laisser la liberté de choix à leurs enfants, donc ils ont ce souci à la fois de transmettre, mais que ce qu’ils transmettent ne pèse pas trop sur l’autonomie de l’enfant, tiraillés également parce qu’aujourd’hui les couples sont mixtes et ne partage pas toujours la même religion. Les fêtes de Noël vont ressembler à quoi? » Myriam Jézéquel

« L’art occidental ne va pas disparaître demain, la littérature française ne va pas disparaître demain, et ainsi de suite. Mais nous savons que cet héritage est désormais en situation de dialogue de culture avec d’autres héritages. » Georges Leroux

Une classe avec des enfants de différentes origines.

« Nous entrons dans un monde où l’altérité et la comparaison vont modifier le regard que nous portons sur nous-mêmes puisque nous allons le comprendre à partir du regard que les autres portent sur nous. » Georges Leroux

Cours d’éthique et culture religieuse à l’école Paul-Gérin-Lajoie. 15 nations différentes sont représentées dans cette classe de secondaire 1. le travail de la semaine consiste à présenter un conte de son pays d’origine.

« Cela me permet de connaître plus les personnes de ma classe. » Enfant 1
« On peut apprendre plein de variété de cultures. » Enfant 2
« Nous on a Jésus, l’homme sur la croix, et eux ils ont Bouddha. » Enfant 3
« On ne peut pas les juger. » Enfant 4

« Je n’ai pas peur des différences. Je pense que le différent m’interpelle et que cette richesse est normative, c’est-à-dire qu’elle va participer à la construction d’une culture différente. » Georges Leroux

« Que la diversité soit une richesse, nul n’en doute, mais une question se pose tout de même: que doit transmettre l’école québécoise à ses enfants de l’immigration et quelle place doit occuper la culture de la société d’accueil? » (Narrateur)

« Moi, j’ai pas envie d’assimiler les autres, j’ai envie qu’ils aient le goût de connaître notre culture. Notre futur, c’est avec eux, donc ils doivent avoir envie d’être ici. S’intégrer mais en restant eux-mêmes. Je leur enlève pas qui ils sont, mais ils vont avoir envie de faire parti de cette société. » Enseignante

« Je suis un enfant de la loi 101. J’ai été francisé au Québec et c’est un peu grâce à la langue française qu’à un moment donné j’ai compris, j’ai senti, que mon avenir était ici et que j’ai commencé à me sentir chez-moi dans mon pays d’adoption. » Akos Verboczy

« Le bon exemple, le bon élève, l’immigrant parfait, c’est lui Akos, le petit Hongrois débarqué ici à 11 ans, le nouveau Québécois que tout le monde souhaite. Dans son livre : « Rhapsodie québécoise », il parle d’identité et de transmission de la culture, d’immigration. » (Narrateur)

« Quand je suis arrivé ici, je n’avais jamais vu de Noir de ma vie. Tout d’un coup, je suis dans une classe et lui est noir, elle est noire, pis il y a des Chinois, des Vietnamiens. Et quand on arrive dans un milieu comme ça, on se demande qui on est par rapport aux autres ? Comment on se définit ? Tout naturellement on dit: « Moi, je suis Hongrois. » « Moi, je suis Salvadorien. » « Moi, je suis Juif. » « Moi, je suis Musulman. » « Moi, je suis Chinois.» » « L’État ne peut pas empêcher les gens de se regrouper entre eux. Les gens vont où ils veulent. Aussi, ils pratiquent la religion qu’ils veulent.» Akos Verboczy

« Est-ce que cela veut dire qu’une société serait une addition de groupes, de communautés, de cultures différentes qui se côtoient sans vraiment se mêler ? Pour Akos, la réponse est clairement non. » (Narrateur)

« À partir d’un moment donné, il faut cesser de se réclamer de nos petites différences pour parler de ce qui nous réunit, ce qui nous rassemble. Je crois qu’au Québec, il y a une timidité pour transmettre la culture. » Akos Verboczy

« Cela provient de quoi selon vous, d’un manque de confiance ? » (Alain Crevier)

« Je pense qu’il y a un certain manque de confiance au Québec. Il y a une certaine hésitation au Québec à dire que notre culture vaut quelque chose. Moi, je suis assez déçu de ce que l’école m’a transmis au Québec. Je n’ai pas senti la transmission d’une culture solide qui s’assume comme québécoise avec toute sa diversité, avec Jean Leloup et Gilles Vigneault. Gilles Vigneault a des choses à dire à un petit Hongrois et à une petite Chinoise, un Haïtien. » Akos Verboczy

« Tous les humains sont de ma race. Mon pays, ce n’est pas un pays c’est l’hiver. » Gilles Vigneault
« Alors comment faire aimer et partager cette culture québécoise? » (Narrateur)  

« Personne ne le sait. Il n’y a pas de réponse simple à la question : Comment faire ? » Jean Larose

« Je pense que le lien le plus naturel du Québec, c’est la langue française. Est-ce que la langue française est vraiment partagée, utilisée, valorisée par huit millions de Québécois ? Je ne pense pas. C’est un grand défi que de transmettre une langue qui n’est pas vu comme la langue des gagnants dans une Amérique du nord anglophone. » Akos Verboczy

« J’ai eu trois enfants et je peux vous dire que cela a vraiment été difficile le secondaire dans les trois cas. Sous prétexte de démocratisation, on faisait lire des articles traduits de la revue Rolling Stone dans un cours de français sous prétexte que cela intéressait plus les jeunes et qu’on allait les avoir avec nous. C’est une absolue sottise. » Georges Leroux

« Transmettons la langue française, tout le monde est pour. Mais dans les faits, mon fils qui étudie au Collège Jean-de-Bréboeuf, dans les couloirs, les jeunes parlent anglais entre eux. » Jean Larose

« 80% des élèves du secondaire d’Akos poursuivent leurs études collégiales en anglais. Selon l’institut de recherche en économie contemporaine, 200 000 immigrants au Québec ne disent pas un mot de français.» (Narrateur)

« Ce qui rassemble les gens, c’est leur condition de citoyen-consommateur. C’est qu’est-ce qu’on achète avec l’argent ? On est défini par ce qu’on possède. » Akos Verboczy

« Une fois que toutes les libertés ont été gagnées, que tant de contraintes et tant de lois et tant d’éthiques ont été renversées, il n’y a plus qu’une seule loi qui est celle du marché. La loi du marché est la seule sur laquelle tout le monde soit d’accord maintenant.» Jean Larose

« Toutes les sociétés occidentales font face à cette crise de transmission. Cela pose la question de l’identité, qui sommes-nous comme individus et comme société ? Qui voulons-nous être? De simples consommateurs ?» (Narrateur)

« Nous vivons à une époque passionnante, merveilleuse, extraordinaire. Nous avons des moyens dont on aurait même pas rêvé il y a 20 ans. Et en même temps, il y a cette crise de transmission. » Jean Larose

« Ce n’est pas la diversité, c’est la superficialité qui menace les transmissions. » Myriam Jézéquel

« Vous citez Fernand Dumont: « La culture est un projet sans cesse compromis. Il a raison, mais c’est à nous qu’il revient de recomposer ces référents .» Georges Leroux

« Recomposer, réinventer, il n’y a pas à dire, depuis Maria Chapdelaine, au pays du Québec tout a changé. Alors comment concilier comme disait Bernard Émond : « Un Québec cosmopolite et le vieux fond Canadien-français? Akos, à sa façon, semble incarner cet espoir de conciliation et de transmission.» (Narrateur)

« C’est comme si à force d’habiter un endroit, c’est l’endroit qui finit par vous habiter. Moi, aujourd’hui, le Québec m’habite. Je ne veux pas juste habiter le Québec, l’histoire du Québec, son avenir, ce sont des questions que je me pose tous les jours. » Akos Verboczy  

Fin du reportage

Voilà, j’espère que ce reportage vous inspirera pour l’échange qui va suivre, mais avant nous avons Gérald Doré qui va nous parler du sens de Noël et de l’héritage qu’il comporte. Emilie Frémont-Cloutier

 


La généalogie de Jésus 

Le bout de chemin que j’ai à faire avec vous aujourd’hui, c’est dans la ligne de la transmission et de l’héritage. Au début du reportage, je ne sais pas s’il y a quelque chose qui vous a frappés, qui était en lien avec la période dans laquelle nous sommes qui est celle de Noël? GD

J’ai un petit-fils de trois ans et je ne suis pas sûr qu’il reconnaîtrait la scène de la Nativité.

Goerges Leroux évoque l’enfant qui visite un musée et qui ne reconnait pas ce qu’est une scène de la Nativité. Il faut que nous évitions d’être en rupture de transmission par rapport à l’héritage. Effectivement, il y a probablement beaucoup d’enfants au Québec qui pense que Noël, c’est la fête du Père Noël, c’est la fête des cadeaux et leurs parents pensent que c’est la fête du commerce de détail. C’est la situation dans laquelle on évolue, mais ce n’est pas un absolu. Il y en a qui le savent à travers les branches. Ce que je veux faire, c’est rappeler que culturellement Noël vient d’un mot latin dies natalis qui veut dire jour de naissance. C’est une fête de nativité, c’est la fête de la naissance d’un personnage historique qui s’appelait Jésus de Nazareth.

Dans la présentation de cet événement, comme on ne savait pas à quel moment il est né, on a fait coïncider cela avec une fête traditionnelle des religions anciennes qui est le solstice d’hiver, le moment où la lumière disparaît et l’angoisse des générations anciennes que la lumière ne revienne pas. À ce moment, par expérience, on avait appris que les journées commencent à rallonger. Il y avait des fêtes à cette époque de l’année et donc on l’a placé là parce que les disciples de Jésus avaient la conviction qu’il y avait un lien entre lui et la lumière sur le plan spirituel. Mais surtout, il y a un élément qui n’était pas tellement mis en valeur dans la fête de Noël chrétienne, c’est que les auteurs qui racontent sa naissance le situent dans un héritage. C’est très particulier. L’évangile de Matthieu commence par un chapitre sur lequel tout le monde sautait. Cela avait l’air bizarre. C’est une généalogie de Jésus qui débute avec Abraham.

“Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Judas…” et ainsi de suite. Tous des mâles en ligne, sauf, et c’est exceptionnel, de nommer, dans une généalogie patriarcale quatre femmes: Tamar, Raab, la femme d’Uri, elle s’appelait Bethzabée, et Ruth. Ces femmes-là n’étaient pas des modèles de pieuseries. Ce n’étaient pas des saintes d’icones, ni des saintes ni-touches. C’étaient des femmes engagées dans la pratique d’une société avec leurs mœurs. Il est très pittoresque et particulier de lire ces différents récits. En bref, Tamar use d’un subterfuge pour entraîner son beau-père au lit pour assurer une descendance à Judas, à son beau-père Judas, d’où les judéens. Raab qui n’est pas juive mais cananéenne, agit comme agent double pour protéger sa famille en aidant les Israélites à conquérir Jéricho. Ruth, ce n’est pas une Israélite, c’est une Hédonite du pays d’Hédon où est situé la Jordanie aujourd’hui. Elle avait épousé successivement deux frères juifs qui étaient décédés chacun leur tour sans laisser de descendance. Elle suit sa belle-mère qui revient vivre en Israël. Il y a dans la tradition, l’idée de l’intermédiaire qui intervient pour régler les problèmes d’une famille. Elle séduit un monsieur qui s’appelle Booz et il règle les problèmes de la famille. C’est la grand-mère de David.

La femme d’Uri, Bethzabée, c’est un épisode très trouble de la vie de David. Par sa fenêtre, il la voit nue, il la désire, il l’invite chez lui, il la séduit et il la met enceinte. Ensuite, pour garder Bethzabée, il envoie Uri combattre en première ligne pour être sûr qu’il ne revienne pas vivant. C’est ainsi que Bethzabée va devenir la mère du roi le plus prestigieux d’Israël, Salomon.

Quel est le sens de tout cela ? Ce que Matthieu nous dit, ce Jésus qui est arrivé, a assumé la condition humaine dans toutes ses dimensions. Cela finit par quelque chose qui est très particulier. Joseph qui est mis à la fin de la généalogie pour nous dire que Jésus est de la descendance de David, or en même temps on nous dit que Joseph n’est pas le père biologique de Jésus. C’est un monsieur qui avait sûrement une grande largeur d’esprit parce qu’il prend chez-lui une femme avec laquelle il était fiancé et qui est enceinte sans qu’il ne soit intervenu. Joseph devient le père adoptif de Jésus. Dans cette façon d’assumer la condition humaine, ce ne sont pas juste les liens du sang qui comptent. Il y a un bibliste qui dit : « Pourquoi est-ce que Jésus privilégie l’image du père quand il parle de Dieu ? C’est probablement parce qu’il a eu un bon père aimant, attentif, etc. » S’il avait eu un père persécuteur, il aurait peut-être choisi une autre image. Voilà pour ce qui est de l’héritage et de la transmission.

Le thème qui se dégage de là pour moi c’est que Jésus, dans son héritage, assume la condition humaine dans toutes ses dimensions. L’autre volet qui est dans Luc, vous savez que nous avons toujours représenté Marie à partir des apparitions privées comme une figure bleue pâle, émerveillée et candide, mais celle que nous présente Luc, la situe avant même la naissance de Jésus, pendant qu’elle est enceinte, dans l’héritage des prophètes. Ces derniers ne sont pas des mages qui prévoient l’avenir, mais ceux qui sont capables d’interpréter la conjoncture de leur société et de se confronter aux puissants; ceux qui leur disent qu’ils ne sont pas dans l’ordre de la justice sociale parce qu’ils idolâtrent des choses qui ne le méritent pas. Alors qu’est-ce que dit Marie ? Autrefois, on chantait un cantique en latin sans trop en comprendre le sens. Voici ce que dit le Magnificat pour vous montrer comment Jésus est situé dans l’héritage des prophètes, militants de la justice sociale dans une ancienne société patriarcale: « Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse car le Tout-puissant a fait pour moi de grandes choses, saint est son Nom et sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras. Il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leur trône et élevé les humbles. Il a rassasié de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. » C’est dans cette héritage que Luc situe Jésus. Alors quand on fête Noël, on peut ne pas penser nécessairement au bébé joufflu, mais à l’héritage humain engagé qui est attribué à Jésus par ceux qui, des années après sa mort, autour de l’an 90, situe sa naissance dans l’humanité. C’est ce que je souhaitais vous dire par rapport à Noël pour inspirer la réflexion. Gérald Doré


 

Échanges sur nos héritages, ce que j’ai reçu et ce que j’aimerais transmettre.

- J’ai eu trois gars. Comme parents, on s’est posé des questions sur le baptême avec mon premier fils. Nous avons décidé que non. Il vient de se marier civilement. S’il s’était marié à l’Église, il aurait dû faire le processus des sacrements: baptême, communion, confirmation. Quand il a eu 14 ou 15 ans, il m’a remercié à plusieurs reprises de ne pas avoir choisi pour lui sa croyance. Le dernier a 12 ans et je viens de lire un texte critique sur le cours Éthique et culture religieuse, que ce cours là ne laisse pas de place à la non croyance. Les auteurs disent qu’il s’agit d’un endoctrinement à la croyance parce qu’on est de telle ou telle religion, mais les sans-religions n’y ont pas leur place. C’est l’opinion des auteurs de ce texte publié dans le Devoir au cours des derniers jours. Tout cela pour dire que, par expérience, je ne me suis pas levé un matin en me demandant ce que je transmets à mon fils. Le problème, c’est que tous les préjugés qu’on m’a inculqués, je souhaitais qu’il en ait le moins possible et qu’il construise son point de vue personnel. Tant qu’ils sont jeunes, on peut orienter leur vision du monde lorsqu’ils nous posent des questions. Je me rappelle très bien une réflexion que Raphaël avait eu à 5 ou 6 ans. Nous étions allés à un souper où il y avait des Haïtiens et c’est la première fois qu’il voyait des personne noires. Il m’avait dit : « Papa, ils ne se lavent pas eux ? » Je lui ai répondu très clairement qu’ils étaient nés comme cela et je lui ai présenté mes amis haïtiens. Après, il a toujours respecté les différences. Yoni a toujours été minoritaire comme blanc dans sa salle de classe, alors la question ne s’est même pas posée.

- Moi je suis la grand-maman de Charles et de Juliette et la maman d’Akim. Comme transmission pour Noël, ce que je retiens de ce que j’ai reçu, c’était des fêtes de famille. On dansait et on chantait, on se mettait beau, on décorait, on se prouvait qu’on s’aimait en se donnant des cadeaux choisis pour faire plaisir aux personnes qu’on aimait. Je pense que mon fils a reçu cet héritage là. Moi, j’ai reçu que nous allions à la messe pour Noël. Son père était musulman et nous avions convenu qu’on le laisserait choisir plus tard sa religion et nous ne l’avons pas fait baptiser à la naissance nous non plus. Pendant son cours primaire, il y avait encore de l’enseignement religieux. Alors, quand les autres enfants ont fait leur première communion en deuxième année, il voulait lui aussi participer à la fête et il a demandé à être baptisé. Ça a été un beau moment dans mon cheminement parce qu’il a fallu que je l’accompagne et que lui explique ce que cela voulait dire être baptisé puis qu’est-ce qu’il choisissait. Je garde tellement un beau souvenir de cela. On apprenait des chants puis j’ai approfondi ma foi et j’ai mieux compris le sens de mon baptême en essayant de le transmettre à mon fils. Sa pratique religieuse s’est perdue par la suite puis il transmet à ses enfants le plaisir de décorer pour Noël, mais il n’y a pas de crèche sous le sapin. L’an passé, je leur avais donné un petit livre avec une crèche qui racontait la Nativité pour les enfants, mais cette année ils ont perdu le livre. Alors, je ne sais pas si je vais tenter à nouveau quelque chose pour transmettre un peu de l’histoire à mes petits-enfants. Je disais à mon fils mercredi : Noël c’est l’amour, puis je pense que c’est aujourd’hui Noël parce que j’ai eu des beaux moments de complicités avec mon petit-fils. Il a été hospitalisé pour une grosse pneumonie. Il était aux soins intensifs et je m’en occupe beaucoup. Il ne pourra pas retourner à la garderie avant le mois d’avril. Il a besoin d’oxygène pour respirer. S’occuper de ses proches lorsque c’est nécessaire, c’est ça l’héritage que j’ai reçu de mes parents. Même si pour cela nous aurons une perte de revenu, l’important c’est de choisir d’être présent pour les gens qu’on aime. C’est l’importance de la famille et des liens que nous avons avec les différentes générations. C’est ce que j’ai reçu et c’est ce que je veux transmettre. Je pense que mon fils le transmet à sa façon sans les rituels de l’Église.

- Le souvenir que je conserve le plus de Noël et du Temps des fêtes, c’est la musique et surtout de m’être investie une année dans la chorale pour chanter à l’Église. Cela m’avait marqué, mais je dirais que quelque chose qui fait écho à tous les souvenirs que j’ai et qui était présent dans le reportage, c’est lorsqu’on dit : « La danger, ce n’est pas la diversité, c’est la superficialité. » Parfois, j’ai l’impression, c’est qu’avec les années, sans être pessimiste, ce qui prend le dessus c’est le nombre de cadeaux que les enfants reçoivent et la course vers les centre d’achats. Ce sont des choses qui ne vont pas dans le sens de connecter avec nos racines et un héritage qui me ramène aux autres. Ce que le Noël actuel prône, c’est le « me, myself and I », la génération spontanée qui se suffit à elle-même. Il y a là un danger d’atomisation de la société en prônant le chacun pour soi. C’est cela selon moi qui est le gène de l’intolérance et de la fermeture aux autres, c’est d’être dans cette superficialité-là. Des personnes qui se rencontrent de cœur à cœur, peu importe les origines, je ne pense pas que ce sont ces gens qui sont dangereux les uns pour les autres. C’est davantage le cas des gens qui sont tournés vers eux et enfermés sur eux-mêmes dans la superficialité. Emilie

- Ma petite maison au Canada, c’est aujourd’hui encore un mythe en France que d’avoir sa maison dans les bois l’hiver au Canada. C’est un rêve qui a 300 ans quand même. Je dirais que ce que Gérald nous a présenté, même si nous ne sommes pas croyants, il est fondamental de connaître l’enseignement de Jésus pour comprendre la civilisation occidentale. Je ne me vois pas aller en Chine, en Thaïlande ou au Vietnam, sans connaître un tant soit peu la vie de Bouddha, ne serait que pour essayer de comprendre ces cultures, même chose pour le monde musulman. J’ai l’impression que le monde occidental est en train de perdre le message de ce grand homme qu’est Jésus de Nazareth, un homme qui par son message a changé une civilisation sur 20 siècles. Les Évangiles sont encore des textes auxquels quiconque, sans être croyant, peut se référer comme message d’amour et de fraternité, de partage, d’entraide, c’est toujours valide à plein de points de vue. L’idée de la transmission m’est venue, c’est qu’au-delà de Noël — oui j’ai eu la chance de connaître les grandes familles et les réveillons de Noël et du Jour de l’an, je raconte cela à mes enfants et ils ne me croient pas, c’est comme si je leur racontait un film, que nous étions 75 chez ma grand-mère et qu’on chantait et on dansait avec des violoneux - , bref, ce que j’ai retenu de mon père dans sa démarche, c’est qu’être Québécois pour lui, c’était une démarche de toute une vie vers l’authenticité. Cette quête n’est jamais accomplie puisqu’on peut toujours être plus vrai qu’on l’était hier ou avant-hier. Cela va à l’encontre de la superficialité et cela t’amène dans un enracinement. Oui, nous pouvons être fiers de ce que nos ancêtres ont fait avant nous sans être chauvins ou xénophobes. Nous ne devons pas non plus devenir complètement effacés en se disant que nous ne sommes rien et que notre culture est inexistante. C’est justement pour cela que nous devons sans cesse dépasser le matérialisme de la société de consommation et l’American way of life qui correspond à l’oubli de qui nous sommes. Le labeur de construire un pays dans un tel climat était tout sauf facile et nous leur devons tout. La misère ici était assez exécrables. C’est étrange, j’ai entendu deux Américains plus âgés prendre en exemple la pauvreté des Canadiens-français dans les années 1950 comme étant quelque chose d’épouvantable. 

Le premier, c’est un jésuite dans la revue Relation du mois de décembre qui raconte qu’étant venu au Canada pour travailler dans des camps de bûcherons, la misère des Canadiens-français par rapport aux conditions de vie des contremaîtres américains ou anglais l’avait frappée. Le second exemple, c’est une conférence que Bernie Sander a donnée la semaine dernière. À une question sur l’antisémitisme, il a répondu qu’il préférait parler du racisme en général aux États-Unis et le premier exemple qui lui vient à l’esprit, c’est le racisme que subissait les Canadiens-français qui dans sa jeunesse venaient travailler en Nouvelle-Angleterre. Nous étions pauvres, mais nous ne devons pas avoir honte de cela, au contraire cela a fait de nous des personnes plus solidaires. C’est ensemble, grâce à notre solidarité que nous avons progressé. Nous avons monté une côte qui était assez raide et il y a de quoi en être fiers. Cela nous détermine de plusieurs manière en étant plus humbles et moins arrogants. C’est cette manière d’être que j’ai envie de transmettre à mes enfants. Aussi, la foi, cela ne passe pas toujours par l’appartenance à une religion, pour moi, il s’agit davantage d’une conviction qu’il y a un plus qui nous habite et qui peut être là pour nous édifier quand nous en avons de besoin. Je vais laisser ma maison à quelqu’un d’autre. YC

- Moi, j’ai méprisé les Québécois, surtout lorsque j’étais en Afrique dans les années 1960. Quelle sorte d’indépendance est-ce qu’on voulait faire ? Quel sorte de pays est-ce qu’on voulait ? Puis, je me suis renseigné sur l’histoire, cette histoire de résistance du peuple au Canada, aux États-Unis. Il existe une Histoire populaire du peuple américain écrite par Howard Zinn, un Bostonnais, et je suis en train de lire un autre Bostonnais, Fisher, sur Samuel de Champlain. C’est une biographie de Champlain, mais en même temps, c’est la biographie de la naissance de trois peuples qui ont été résistant. Avec le temps, j’ai appris, en connaissant un peu l’histoire, par où nous sommes passés parce que c’est une histoire inconnue de notre peuple et aussi, une histoire inconnue des États-Unis, une histoire qui n’est pas écrite par les vainqueurs et qui n’est pas écrite souvent et qu’il faut retrouver. C’est là qu’on retrouve des motifs d’espérer et d’être fiers. C’est aussi découvrir que chaque peuple est à sa manière un grand peuple dans le monde d’aujourd’hui. Notre manière d’être au monde, d’être universel, d’appartenir à cette humanité, c’est d’être Québécois, c’est d’être Amérindien, c’est d’être musulman. C’est de cette façon que nous pouvons apporter une contribution à l’humanité et qu’on construit la société, une société pour nous autres. C’est ce que j’ai découvert avec le temps. RL

- Je ne suis peut-être pas autant catastrophé que les deux intellectuels qui parlent dans le reportage que nous avons vu par rapport à la transmission et à l’héritage. C’est évident qu’il y a une rupture, un effacement des repères établis, qui contraignaient tout le monde à une uniformité. Il y a donc une période de flottement, de désarroi, que j’ai vécue dans ma vie. À la fin des années 1950, j’étais un jeune catholique qui étudiait au séminaire, après, je suis passé par une période de 25 ans d’athéisme affirmée, sans être un athée militant. Je militais pour la conscientisation dans les milieux populaires avec des religieuses et on se respectait mutuellement. N’empêche que je me suis battu pour que mes enfants ne soient pas contraints à l’enseignement religieux à l’école. Nous avons obtenu l’enseignement moral et qu’ils ne soient pas mis dans le corridor pendant que les autres recevaient l’enseignement religieux. Puis, à un moment donné, j’ai vécu un retour du spirituel dans ma vie qui a choqué mon fils. « Comment ça, tu m’as éduqué sans religion et maintenant tu vires ton manteau de bord. » L’approche de la transmission a changé beaucoup avec les années. J’ai la conviction que la spiritualité cela s’exprime dans une pratique et dans une expression qui n’est pas nécessairement contraignante et qui peut être créative. Par contre, lorsque je suis revenu vers la religion, je n’ai jamais essayé d’imposer à mes enfants de venir au culte lorsque je présidais comme pasteur à l’Église Unie. Parfois, ils sont venus, dont des circonstances tragiques que la famille a traversées. Désormais, chacun est appelé à devenir lui-même dans l’authenticité et témoigner de ses valeurs. C’est à travers une réponse libre que les gens viennent sur le même terrain que toi ou qu’ils ne viennent pas. Avec la famille, nous avons déjà participé à une émission de Radio-Canada intitulée « Sacrée famille ». Nous étions autour de la table chez mon fils, il y avait des protestants, moi et mon épouse, membres de l’Église Unie; il y avait mon fils qui avait demandé le baptême dans l’Église Unie; il y avait sa fille adolescente qui avait suivi le cours de préparation au baptême qui avait choisi de ne pas se faire baptiser. Elle nous disait comment tout cela l’intriguait. Sans parler de notre fille qui habitait Paris, qui était marié avec un juif et qui s’était convertie au judaïsme dans le courant libéral du judaïsme, comme moi je suis dans le courant libéral du christianisme. Cette semaine, très concrètement, je vais chercher mon petit-fils à l’école, et il me dit : « Grand-papa, tu vas-tu à l’église à Noël ? » J’ai répondu oui, la veille de Noël, à 17 h avant la fête de famille. Il me répond : « Est-ce que je peux y aller avec toi ? » Il va venir et il fera ses choix. À mon avis, ce qui est un peu tragique par rapport à l’histoire de la Nativité, c’est que souvent, il y a une information qui n’est pas transmise qui rend les choix libres douteux. Cela me renverse de voir des jeunes qui répètent les préjugés sur la religion et le christianisme au Québec, alors qu’ils n’ont jamais vécu les situations qui ont provoqué ces critiques. Ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. C’est vrai que nous sommes dans une situation de transmission qui est complexe, mais il se passe quand même des choses. Recevoir l’héritage aujourd’hui, c’est un geste de liberté alors qu’auparavant, c’était imposé. Il y avait une formule religieuse qui disait à propos du dogme: « Si vous êtes baptisés, vous êtes tenus de croire à cela sinon vous irez en enfer ». Ne parlons pas de la place disproportionnée qu’occupait la sexualité dans la morale catholique de l’époque alors qu’on ne dénonçait jamais les rapines des riches. Nous ne sommes plus dans cette société d’autrefois, mais selon moi, il y a quand même une transmission qui se fait. GD

- Habituellement, lorsque nous faisons la rencontre de Noël, nous avons un carnet de chants de Noël. Quand l’atmosphère devient trop chargée, quelqu’un se lève et propose un chant.

- Moi, je suis né dans une famille extrêmement croyante au sens traditionnel. J’ai toujours eu l’impression que ma mère sa religion l’avait perdue, mais que sa spiritualité avait fini par la sauvée au sens que généreuse et pleine de tendresse comme elle l’était, elle sentait énormément le besoin de nous partager ce qui faisait du sens pour elle. En même temps, il y avait plein de peurs là-dedans, dont celle d’offenser Dieu. Il y avait le désir de lui plaire et de faire des sacrifices pour être certaine que ses enfants n’aillent pas en enfer parce qu’ils n’étaient pas croyants une fois adulte. Mais elle a toujours été cohérente puis son évolution me fascinait au point que dans un âge avancé, elle a vécu des expériences très intérieures qui lui ont données des certitudes lumineuses à tout jamais. Après avoir eu des enfants qui nous avaient accompagnés toute leur enfance à l’Église, jusqu’à ce que nous les laissions libres de leur choix à l’adolescence. Ce qui a été provoqué par l’abandon de la pratique de la religion par ma compagne. Alors cela devient moins facile à transmettre lorsque les deux parents ne partagent pas la même option. Cela laissait nos enfants libres de leurs choix. Aujourd’hui, après 30 ans d’exploration du monde spirituel, je me retrouve à un niveau pas mal intense et à vivre une réelle solitude par rapport à mes frères et sœurs et de mes enfants du point de vue de ce que je pourrais avoir à leur partager. Avec les années, j’ai développé des visions du genre que j’ai sûrement choisi mes parents, que je suis le créateur de tout ce qui m’arrive et que c’est mon état d’esprit qui fait la suite de mon aventure. Je pense que nous sommes en transition planétaire et que cette difficulté comme Québécois de transmettre notre héritage a peut-être du bon par le fait que chacun de nous est provoqué par la vie à se positionner sur qui il est. Qui suis-je ? Qu’est ce que je vais faire de ma vie ? À quoi est-ce que je crois ou ne crois pas dans mon cheminement? Momentanément, on se trouve à perdre le sens collectif. Ma génération vit cela comme un appauvrissement, mais c’est probablement ce qui va faire en sorte que chacun va pouvoir vivre le virage planétaire majeure par lequel nous sommes invités à passer. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais par exemple, nous Québécois, notre sentiment farouche d’indépendance, que l’on peut confondre avec de l’individualisme, c’est peut-être davantage un grand désir d’indépendance, on a du sang amérindien dans les veines, beaucoup, souvent. C’est peut-être à cause de cela que nous sommes beaucoup plus ouverts que d’autres sociétés à permettre à ceux ou celles qui se joignent à nous d’avoir leur vision de la vie et leurs croyances telles qu’ils veulent cheminer avec. C’est ce qui m’apparaît. Moi qui ai fait toute ma formation en sociologie, j’en ai souffert et j’ai vécu cette perte de transmission de notre héritage de foi comme un appauvrissement collectif. Quoi que le fait de ne plus savoir quoi transmettre à nos enfants, je pense que cela nous prépare à un virage planétaire particulièrement important, alors que d’autres sociétés qui sont demeurées très communautaires, vont être plus mal prises que nous pour respecter ce que les générations montantes vont choisir comme avenir.

- Le petit rêne au nez rouge!

Après la pause
Ce que j’ai reçu et que j’aimerais transmettre. Vous pouvez aussi y aller d’un témoignage personnel à propos de Noël ou si vous avez le goût de commenter ce qui a été partagé.

- Je souhaiterais faire un court ajout à ce que j’ai dit. Dans le reportage de Second regard, j’ai réalisé que la présence des Premières Nations est omise comme matière à transmission. Je me faisais la réflexion sur ces peuples à qui, dans leur histoire, on a enlevé à une génération ou deux la possibilité de transmettre leur héritage. Je pense que c’est marquant. Ça m’inspire de voir comment la génération actuelle reprend contact avec leurs racines et leur culture. Cela m’amène à cheminer et à me questionner par rapport à mes propres racines. Ce sont des gens dont le cheminement m’inspire beaucoup. Emilie

- J’aimerais apporter mon point. J’aimerais savoir si vous connaissez un livre qui fait le lien entre le bouddhisme et le christianisme parce que leurs enseignements se complètent selon moi.

- Le Dalaï Lama en a écrit un. Alan Watts aussi.

- Je suis Amérindien, mais je suis aussi bouddhiste. Je m’intéresse au bouddhisme et je suis aussi pratiquant catholique. J’ai vécu dans la religion catholique, j’ai même chanté à l’Église quand j’était enfant. Mon père était chantre à l’Église et on habitait à Montréal. C’est là où j’ai grandi. Il y avait des beaux chants de Noël et c’était inspirant. Je suis content de voir que les chants de Noël c’est fait pour chanter.

- Je trouve que le thème de cette année est très intéressant : Héritage et transmission. J’ai été adopté à la naissance. Depuis dix ans, j’ai entrepris une recherche sur mes origines que je découvre. Maintenant, je sais qui sont mes parents biologiques. Cela amène quelque chose de nouveau dans ma vie, une nouvelle optique. Pendant longtemps, je pensais que j’étais un petit Québécois pure laine et que par mon père adoptif j’avais des ascendances autochtones. Je me suis rendu compte que ce n’est pas tout à fait vrai. Ma famille d’adoption avait prévu qu’un jour je découvrirais mes origines, mais ils ne s’en sont pas mêlés. Depuis que je suis tout petit, on me dit : « Ta culture, c’est important. Ce n’est pas d’où tu viens qui est important, c’est ce que tu vas en faire. » C’est ce que j’ai le goût de transmettre à mes enfants. « Qu’est-ce que vous allez en faire ? Quelles sont vos valeurs ? Qu’est-ce qui est important pour vous ? Qu’est-ce que vous allez transmettre et de la manière que vous aller le faire? » Pour moi, l’héritage c’est ça, c’est de penser à ce que nous allons faire de nos vies, plutôt que d’où on vient.

- Nous sommes en train de parler d’héritage et de tout cela alors cela me fait penser que chez-nous dans le temps des fêtes, c’était une grosse fête. On se réunissait toute la famille, les oncles et les tantes, les cousins et les cousines. On devait louer une salle parce que nous étions trop nombreux. Ce que je retiens de ces héritages, c’est l’amour et le partage. L’amour inconditionnel en fait parce qu’il se présente sous toutes sortes de formes. Ce que j’ai conservé en héritage de mes parents, c’est de donner. Pas besoin que ce soit toujours matériel. Cela peut être de saluer quelqu’un en lui demandant comment il va, un sourire ou une tape sur l’épaule pour réconforter, avoir une oreille attentive envers une personne découragée qui ressent le besoin d’être entendue. Cela peut être juste des choses comme celles-là. C’est surtout ces héritages que j’ai retenus de mes parents. Maintenant qu’ils ne sont plus là, c’est ce qu’ils m’ont transmis. Quand nous sommes réunis ensemble comme ce soir, cela me rappelle des souvenirs de jeunesse. Je me dis que c’est cela la fête : être ensemble et partager, dire où on en est rendu aujourd’hui, ce que nous avons fait hier et ce que nous avons envie de faire demain. Je trouve que ce sont de belles choses qui sont importantes à partager comme un héritage que nous avons tous et toutes reçu. Avoir le souci des autres, l’écoute et le partage de notre vécu pas toujours évident, cela fait du bien.

Pour moi, la petite maison représente la famille quand je vivais par chez-nous. Nous sommes 11 enfants et mon père est décédé quand je n’avais pas trois ans. Ce que j’ai appris, c’est l’aide et l’entraide. Ma mère nous a élevés presque seule avec l’aide de ma sœur la plus vieille. Mon frère, le deuxième de la famille, a repris la ferme. J’ai des souvenirs d’enfance quand nous étions tous à la maison ensemble. Aujourd’hui, quand on se réunit tous avec les conjoints et les enfants, on loue une salle. On se voit deux à trois fois par année et on fait des fêtes de famille, en mai, l’été et au Jour de l’An. Ce que j’ai reçu, c’est l’entraide et l’amour entre-nous. En 2009, la ferme a passé au feu, on a reconstruit. Tous mes frères et sœurs ont des études collégiales. Mes cinq frères ont été à l’École d’agriculture à La Pocatière. Je viens de Saint-Roch-Desaulnais près de La Pocatière, dernière paroisse de Chaudière-Appalaches vers l’est.

- Mon beau sapin!

- J’hésitais parce que mes pensées ne sont pas en ordre. Est-ce que vous savez que de nombreuses chants de Noël ont été écrits par des personnes juives qui vivaient aux États-Unis ? Ce ne sont pas des chants chrétiens à proprement parler. Pour moi, Noël comporte un héritage judéo-chrétien manifeste. Moi, j’ai été à l’école catholique chrétienne, donc j’ai reçu cet héritage. J’ai eu un enseignement religieux. De mémoire, je ne me souviens pas que ce sont mes parents qui m’ont parlé de Jésus et des évangiles. À part le fait que ma mère insistait pour que nous allions à la messe de Noël. Une messe par année, ce n’était pas si difficile. Généralement, c’est le fun la messe de Noël. Je sais qu’à la messe de Noël, je prie pour les gens qui souffrent sur Terre. Je trouve que nous sommes très privilégiés au Québec de vivre dans un pays en paix dans une société paisible. Ce qui m’interpelle avec le cours Éthique et culture religieuse, c’est : « Est-ce que les religions sont présentées en exprimant bien leurs valeurs fondamentales et leur histoire ou est-ce que cela est superficiel et un peu caricaturale? » Pour ce qui est du message de Jésus, je ne suis pas certain que je l’aurais lu moi-même si on ne me l’avait pas enseigné à l’école. L’enseignante aimait sa matière, elle connaissait les nuances du texte, et on pouvait poser des questions. Parce qu’on soit athée ou agnostique, il y a une éthique et une philosophie présentes dans son message. Tous les jeunes de ma génération qui ont suivi les cours qui leur présentaient le Nouveau Testament, n’ont pas subis de lavage de cerveau. Je ne suis pas convaincu qu’à cause de cela la majorité d’entre eux soient chrétiens aujourd’hui. Par contre, le fait de l’avoir appris nous permet de juger par nous-mêmes, de le recevoir ou de ne pas le recevoir. Comment peux-tu choisir si on ne te l’a pas offert ? À moins que plus tard tu choisisses de lire le Nouveau Testament, le Coran, ou un autre livre sacré, que tu prennes le temps de comprendre l’autre culture, cela n’est pas évident à comprendre parce qu’il faut avoir à l’esprit que ce sont des textes écrits par des humains il y a 2000 ans. Il y a dans les textes du Nouveau Testament une éthique, une philosophie et tout un bouleversement civilisationnel dont on parle encore aujourd’hui. Ce n’est quand même pas rien. Je trouve qu’il faut l’enseigner pour que les gens puissent le recevoir. Ce n’est pas nécessaire que cela soit fait de manière religieuse, cela peut être fait de manière anthropologique ou historique, mais je ne sais pas si dans un cours ou deux qui traitent de plusieurs religions, tu as le temps de comprendre la profondeur de chacune et les civilisations qu’elles ont développées. Je ne le sais pas. On peut aussi se poser la question du sens de Noël pour nous. Marie-France parlait de présence aux autres. Je pense que peu importe si les gens sont athées ou agnostiques ou quoi que ce soit, on critique beaucoup Noël, mais même d’un point de vue superficiel, le cadeau tu l’offres quand même à quelqu’un d’autre. Il y a quelque chose qui se passe. Dans une société où nous ne vivons plus en communauté, le temps de Noël nous oblige à retisser des liens. Mon père habite à Québec et je ne le vois que deux fois par année. C’est de ma faute et de la sienne aussi. Ce que je veux dire, c’est que Noël fait partie des rares moments où je renoue des liens avec des gens que je ne voient pas. Il y a quelque chose de spécial et d’important là-dedans dans une société qui est très atomisée. Cela saute aux yeux, à chaque année, de quoi est-ce qu’on parle dans le temps de Noël? D’isolement et de solitude. C’est un thème récurant. On profite de ce moment pour soulever la question. C’est un problème fondamental que nous avons dans nos sociétés modernes. Je dirais quelque chose qui semble évident, mais dont on ne se rend peut-être pas compte parfois, c’est que l’humanité a vécu pendant des milliers d’années dans de petits villages où tout le monde se connaissait. J’ai le sentiment que c’est un instinct naturel et que cela fait parti de nous. J’ai l’impression qu’il y un instinct en nous qui voudrait vivre en petit village où on se reconnait. J’ai l’impression que le fait de vivre séparé créé un choc. Le CAPMO, c’est un peu le contraire de cela à quelque part et je pense que c’est l’une des raisons pourquoi nous venons ici pour avoir un espace de rencontre. Je pense que nous manquons d’espaces comme celui-ci.

- À propos des lieux de rencontre qui manquent, nous avons réalisé un forum citoyen le 03 novembre à Ste-Foy, c’est ce qui a ressorti en tête de liste. Ça nous prend un lieu autogéré pour se rencontrer. C’est ce qui ressort énormément. Pour revenir sur la transmission que j’ai reçue de ma famille, ma mère n’avait aucune appartenance à quoi que soit en terme de croyance. Je suis l’aîné de la famille et d’aussi loin que je me rappelle, je n’ai jamais vu ma mère aller à la messe. Elle ne voulait pas entrer à l’église avant ses funérailles. Mon père nous amenait à l’église mais on sentait que c’était un rôle qu’il se donnait. Il ne semblait pas y avoir de croyance pour lui derrière cela. En plus, nous n’avions pas de banc à l’église, nous arrivions en retard et on passait la messe en arrière debout. C’était charmant. C’est effrayant comment on avait envie d’y aller, assez que je me cachais juste avant qu’ils partent pour ne pas y aller. Je peux vous dire aussi qu’en troisième année j’ai été au couvent et c’était une sœur qui nous enseignait. Un jour, elle nous a dit: « J’ai une surprise pour vous! » Elle est sortie de la classe et elle est allée se changer de vêtements. Elle est revenue en habit civil sans son voile et son costume. Tout cela pour dire que je n’ai pas reçu grand-chose de cet héritage catholique à part d’avoir été baptisé.

- Moi, le souvenir que je garde de Noël, c’était des réunions de familles. Nous étions des grosses familles. Chez-nous, nous étions seulement trois enfants, mais du bord de mon père, ils étaient 16 enfants et du bord de ma mère aussi. Je ne les ai pas tous connus. Ils étaient une grosse gagne. Pour mes parents, la messe de minuit c’était bien important. Je me souviens qu’il y avait trois messes la veille de Noël et elle était longue la messe de minuit. Après cela, on allait déballer nos cadeaux de Noël. Je trouvais cela le fun parce qu’on se ramassait chez mon grand-père du côté de mon père et c’était toute une fête avec toute une gagne de monde. C’était une grosse fête et il y avait de la vie. Le lendemain matin, c’était le jour de Noël, puis au cours de la semaine, nous allions visiter mes oncles et mes tantes. On allait passer le Jour de l’An chez ma tante, etc. Il y avait toujours un côté familial de rencontres au Temps des fêtes et c’était plaisant. Aujourd’hui, il n’y a plus ça, c’est mort. Il n’y a plus les fêtes et la danse. Je ne vois plus cela. Je sais qu’il y a des familles qui le font encore. Je passe mon Noël seul et je m’arrange de même. Je suis heureux comme ça. J’en ai fait une façon de vivre. Mon Noël, c’est ce soir avec vous que je le fête. Au CAPMO, on a passé une belle soirée, on a bien mangé, on a eu une belle rencontre et je remercie tous ceux qui l’ont organisée.

- On parle de transmission et d’héritage, pour moi, cela veut aussi dire politique. J’ai retenu dans le christianisme radical de ma jeunesse quelque chose qui n’était pas tellement exploitée, mais qui était présent dans l’Évangile qui est l’engagement social. Quand j’ai abandonné toute religion, j’ai trouvé ailleurs une expression de cet engagement. En particulier dans la critique marxiste de la société capitaliste, mais surtout j’ai eu des engagements avec des comités de citoyens ici dans Saint-Roch dans la lutte pour le logement afin que la rénovation urbaine ne se fasse pas au détriment des gens qui y vivaient. Après cela, il y a eu la fondation du Rassemblement populaire qui n’est pas allé aussi loin que nous aurions aimé, mais qui était quand même différent au plan de l’orientation sociale de ce qu’on connaît maintenant. Après cela, nous avons essayé de fonder un mouvement politique à l’échelle du Québec qui s’appelait le Mouvement pour un Québec socialiste et démocratique, pour l’égalité entre les hommes et les femmes et pour l’écologie, plus communément appelé Mouvement socialiste. Nous avons réussi à présenter une dizaine de candidats à deux reprises. La trésorière du parti était une religieuse auxiliatrice, Christiane Sibilotte. Nous avions été obligés de mettre fin au Mouvement socialiste et avec elle, j’ai liquidé les documents dans des barils de recyclage. Lorsque est arrivé son 100ème anniversaire, la députée de son comté lui a remis la décoration de l’Assemblée Nationale. De quel parti était la députée de son comté ? C’était Québec Solidaire avec Manon Massé en personne. J’ai travaillé comme bénévole le jour des élections et j’étais dans une maison privée sur la 22ème rue à Limoilou pour faire des téléphone, la maison était pleine et moi j’était devenu le vieux. C’était des gens dans la trentaine et dans la quarantaine. Ce que j’ai compris à ce moment-là, c’est que la déception que j’avais vécue avec mes échecs politiques, ce n’était pas des échecs. Il y a une transmission, il y a un fil souterrain qui a continué et qui a donné ce parti, peu importe ce que vous en pensez. C’est le parti qui est le plus proche de la compréhension de l’Évangile que j’avais dans mon enfance à cause de son option préférentielle pour les pauvres. Vous avez entendu ce que j’ai lu : « Il élève les humbles et Il renverse les puissants de leur trône. Il renvoie les riches les mains vides. » Ce que je veux vous dire, c’est qu’il y a comme une transmission souterraine qui se fait et qui n’est peut-être pas autant une rupture que les deux intellectuels du reportage nous disaient au début de la rencontre. GD

Christiane Sibillote

- Qui dit Noël et Temps des fêtes, dit préparation de bouffe, mais avec la transition écologique et le mouvement végétarien, il y a des recettes qui se perdent, les tourtières par exemple ne se transmettent pas. C’est drôle parce qu’à Noël, mon conjoint va amener chez sa fille la soupe verte de grand-papa et les petits enfants aiment sa soupe. Il y a la transmission de partager un repas ensemble. On parlait de ce que nous avons reçu, moi j’ai vu ma mère cuisiner des pâtés longtemps à l’avance. C’était beaucoup de soucis d’être capable d’accueillir et de nourrir son monde avec des mets spéciaux. Je me rappelle les sandwiches roulés avec du pain coloré, elle en passait des heures à préparer les cretons et toutes sortes de bonnes choses.

- Est-ce qu’il se pourrait qu’il y ait des transmissions qui ne sont pas officielles nulle part, mais qui nous ont marquées terriblement. Quand j’avais cinq ans, nous allions à Saint-Lambert les soirs de Noël. C’étaient les oncles et les tantes qui dansaient dans la grande cuisine. Ça fumait pis ça buvait, pis les enfants nous étions cordés, assis dans l’escalier qui montait aux chambres. Ça nous piquait les yeux tellement il y avait de la fumée, mais l’accordéon qui jouait, c’était magique. Quelques années plus tard, je n’ai pas cherché très loin d’où me venait cette envie et j’ai demandé à mes parents d’avoir un accordéon. Ça a commencé avec un accordéon jouet qui ne jouait pratiquement rien, puis après c’est devenu un accordéon usagé parce que les finances de mes parents ne permettaient pas d’en acheter un neuf. C’est comme si j’ai pu grimper peu à peu dans l’héritage que j’ai reçu. Aujourd’hui, j’arrive du magasin où j’ai acheté un instrument de musique jouet pour mon petit-fils pour que très tôt, si cela résonne à quelque part pour lui, il puisse goûter à la musique. Après cela, il choisira l’instrument qu’il veut. On a plusieurs de nos héritages qui ne sont pas écrits dans les livres et qui ne sont pas officiels, mais maudit qu’ils nous ont marqués. J’ai envie de dire merci à toute ma parenté de m’avoir transmis cette culture.

- Moi, j’ai été élevé dans une famille traditionnelle catholique avec les traditions du temps des fêtes et des réunions de famille. J’en ai conservé de très bons souvenirs. Je pense que cela s’est transmis à ma fille plus qu’à mon gars. Depuis quelques années, j’ai pris goût aux danses traditionnelles québécoises qui se dansaient dans ma famille pendant le temps des fêtes. C’est un peu un retour aux sources dans ce sens. Au quotidien, il y a quand même différentes actions inaperçues qui me viennent des traditions de mes parents. Il en reste surtout des bonnes valeurs comme la justice sociale et le désir de vouloir faire du bien autour de soi. C’est sûr que cela vient de mes parents les valeurs que j’ai retransmises à ma fille.

- Je viens d’une famille catholique, mais pas pratiquante. La religion s’est perdue avec mes parents. Ce qui a remplacé la religion chez-nous c’était la politique. Mon père était un ardent souverainiste et il travaillait comme bénévole pour le Parti Québécois. Régulièrement, il y avait des assemblées de cuisine chez-nous. À chaque élection, la maison se transformait en ruche. C’était le quartier général du comté, même le bureau de vote lors du référendum de 1980 était situé dans notre maison. Pour ce qui est de la religion, j’ai toujours un gros problème envers la religion catholique. Avec le temps, je pense que je me suis un peu réconcilié avec. C’est toujours une relation qui est difficile même si je considère comme étant très important le fait de connaître au moins la base pour comprendre où nous en sommes comme société et d’où est-ce qu’on vient parce que la foi chrétienne a vraiment été un jalon important dans l’histoire de l’Occident. Si on ne comprend pas les images de la Nativité, cela veut dire qu’on ne sait pas d’où nous venons et que nous n’avons pas les repères pour comprendre les principes de base comme notre société comme le partage et l’entraide. Je pense qu’il est important de transmettre ces valeurs pour avoir au moins une base de connaissances historiques pour s’orienter vers l’avenir.

Je tiens à vous remercier pour la bonne bouffe et l’accueil. Je sens qu’il y a beaucoup de chaleur ici et de non jugement. Beaucoup de gens ont partagé leur histoire personnelle et leur vécu, j’ai senti qu’il y avait beaucoup d’amour, de partage et de solidarité. Ce sont de belles valeurs et j’ai appris que Noël c’est l’amour, c’est le rassemblement des familles aussi. Je n’ai pas reçu cela parce que je ne suis pas chrétienne. Je suis d’origine vietnamienne, je suis née au Vietnam alors je n’ai pas connu Noël comme vous le connaissez. Ce que j’aimerais partager avec vous, c’est que je viens de Saigon, Ho chi Minh ville, la perle de l’Asie. Et à Noël, comme enfants, nous étions tous excités. Nous, bouddhistes, nous allions à l’église Notre-Dame pour la messe de minuit. Cette église est située en plein centre-ville de Saigon. Tout le monde sortait dehors parce qu’il fait chaud et c’est une fête grandiose. Catholiques ou pas, tout le monde y va, sauf qu’on demeure sur la place parce que l’église est pleine à craquer. Il y a un beau partage. Je savais que Noël c’était la naissance de Jésus. Nous restions dehors en écoutant les chants de Noël en vietnamien. C’était magnifique. Les crèches au Vietnam étaient faites avec du papier d’aluminium et la neige avec de la ouate. Alors tout le monde rêvait de voir la neige. Au Vietnam, le plus froid qu’il fait c’est 25 degrés. À 22 degrés, on met nos bonnets, nos manteaux et nos mitaines. Il n’y a pas de cadeaux, on fait la fête puis après les gens rentrent chez-eux, mais il y a un feu d’artifice après la messe. Il y en a seulement deux par année, au Jour de l’An et à Noël. Chez-nous le Jour de l’An c’est la fête du Têt qui est une autre date que le 1 janvier. Ensuite, comme j’ai grandi au Québec, cela fait 25 ans que je suis au Québec, c’est vraiment la fête et les échanges de cadeaux. C’est devenu comme un rituel dans ma famille parce que nous voulons nous intégrer à la société québécoise. Ma mère fait un sapin de Noël et elle fait cuire une dinde qu’elle nous sert accompagnée de rouleaux impériaux. Mes sœurs ont eu leurs enfants ici et ils mangent vraiment la nourriture québécoise, alors on fait aussi des pâtes pour eux. Mais ma mère veut transmettre la culture vietnamienne, alors elle cuisine un peu des deux, québécoise et vietnamienne. Je trouve ça beau, ça parle français, anglais et vietnamien à la table parce que nous avons une sœur et des neveux qui habitent l’Ontario. Nous faisons un échange de cadeaux, mais nous n’allons pas à la messe de minuit. Je viens de rencontrer Vincent et il est catholique et moi je vais à la messe de Noël. Je trouve cela important et que c’est là toute la beauté du partage parce que ce n’est pas juste moi qui vais vers les autres, mais les autres aussi viennent vers moi. À la messe, il y a un temps pour l’échange de la paix, au début cela m’a déstabilisé parce que ce n’est pas dans mes coutumes, mais j’y prend goût et je trouve ça beau. Dans ma tête, c’est toujours le partage.

- On chante tous ensemble Noël c’est l’amour.

Bonne et heureuse année 2019

 Notes transcrites par Yves Carrier