Ça roule au CAPMO, septembre 2020

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Néofascisme à la Maison blanche

Le Dr Cornel West est un philosophe reconnu aux États-Unis. Enseignant à Harvard où il fait d’abord sa marque dans le développement des Études sur l’histoire et la pensée afro-américaine, il poursuit son travail académique à Princeton en sciences des religions. Homme noir, intellectuel d’envergure nationale, inspiré des principes évangéliques comme Martin Luther King, il conjugue aisément la critique marxiste du capitalisme, avec l’anti-impérialisme et la lutte antiraciste, chose rarissime chez  un individu parvenu au sommet de sa carrière universitaire. Maniant une profonde connaissance de l’histoire des civilisations et des  différents mécanismes sociologiques telles que les projections mythologiques et identitaires, le rapport au sacré et aux tabous,  son regard sur la société et la politique contemporaine de son pays est pour le moins décapant.

À travers ses discours, on découvre l’Amérique des ghettos où il faut aller pour analyser et comprendre cette société, car nous dit-il, c’est justement dans l’envers du décor de la réussite que se trouve l’esprit critique et les remèdes aux maux qui affligent ce géant aux pieds d’argile.

Depuis la fondation des États-Unis, spiritualité, valeurs morales et idéologies, se sont télescopées pour donner des vision dichotomiques de la réalité où la Providence avait préséance sur l’analyse des faits et où finalement, la loi du plus fort prévalait. Trop souvent, se drapant dans un faux sentiment de supériorité, la bonne société blanche justifiait ses félonies envers les minorités visibles. Des lynchages aux procès iniques, elle voulait taire la mémoire puisque cela impliquait une action collective et déterminée, croisement entre régime d’apartheid et vindicte populaire.

West nous rappelle que le racisme y est ancien et ancré dans des visions archaïques qui prévalent encore dans de nombreux esprits; que la foi dans le dieu capital interdit toute réforme profonde  par peur de devenir socialiste comme la France, l’Angleterre ou le Canada; que l’absence de remise en cause des privilèges acquis par une infime minorité empêche ce pays de progresser; que l’aveuglement de ses élites politiques met en danger l’avenir de cette nation qui n’a pas été aussi divisée depuis la Guerre de Sécession.

Du spirituel, West retient les plus belles inspirations d’héroïsme et d’intégrité; que l’adoration du dieu argent finit par corrompre toutes les valeurs morales et éthiques de ses citoyens; et que la suite du Jésus historique n’a rien à voir avec la réussite financière. Dans ce combat où l’individualisme est la référence suprême, l’avènement d’un président se voulant l’incarnation de ce principe confirme qu’il est impossible de gouverner de cette manière sans mettre en péril toute loyauté fondée sur un consensus fédérateur. 

Du courage et de l’abnégation, West rappelle que la poursuite de la vérité est à ce prix et que cela est rarement récompensée par le système en place.   

Yves Carrier

Conférence de Cornel West à l’université Darmouth —Intellectual vocation and political struggle in the Trump moment-, 17/05/2017, sur youtube


Table des matières

Spiritualité et citoyenneté

Écrasons la courbe

Personnes migrantes

La Caisse de dépôt...

Prenons-en, de la graine

Limer les dents du loup

Calendrier


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Spiritualité et citoyenneté

MONDESPRIT 1

« Ma crainte, c’est que le MONDE d’après ressemble furieusement au monde d’avant, mais en pire. » (Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, France, dans Le Monde, le 20 avril 2020).

« Le vieux monde se meurt, le nouveau MONDE tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci, Cahiers de prison.

Il y a 40 000 ans, un néandertalien fabriquait une corde faisant preuve de compétences techniques et cognitives. L’anthropologue Tim Ingold remarque en 2017 dans son livre Faire : « l’enchevêtrement des matériaux et de la conscience…la main c’est l’esprit et l’esprit c’est la main » . Se pourrait-il que le lien entre la spiritualité et le MONDE serait de cette nature? Serait-ce cela la Nature? Serait-ce cela la spiritualité originelle? Celle des Premières Nations du MONDE entier? Le MONDE est-il habité par l’esprit depuis les origines. Il y aurait une morphogénèse! Est-ce qu’on appelle la Création. Une forme, un mouvement, structure le MONDE. L’abstrait organise le concret. Quel serait le lien? La recherche de la meilleure solution? Quelle est la meilleure direction? Dans quel sens faut-il aller? Pour cela nous avons besoin de tous nos sens et de notre esprit. Cela boucle le parcours morphogénétique du sens. Partir des sens pour connaître le sens, la signification, pourquoi nous y sommes sensibles, quels sentiments nous éprouvons, quelle sensibilité nous avons, quelle direction prendre. La spiritualité est un rapport constant et permanent entre le MONDE et l’ESPRIT.

LE MASQUE est-il un obstacle entre le MONDE et l’ESPRIT? Une protection contre le monde? Mettre l’esprit à l’abri du monde? L’esprit s’isolerait du monde, ne ferait plus partie du monde? Qui contrôlerait alors le monde si la connexion est coupée avec l’esprit? Le port du masque est bien sûr la marque du dressage de la population pour des motifs sanitaires. Un bon détective chercherait à qui le crime profite. Mettre en doute l’État deviendra bientôt un crime. C’est déjà le cas en Russie. Les lanceurs d’alerte seront assimilés aux complotistes. La vérité est certainement la valeur la plus malmenée du MONDE. Le masque, « fétiche des apparences » écrit-on dans Philosophie-magazine, des demi-vérités ou des mensonges, ou encore, dans la même revue (p. 24, juin 2020), selon les Dogons, peuple du Mali d’une grande spiritualité, une façon de conjurer le sort, l’apparence du danger protégeant contre le danger, le masque du crocodile, son imitation dans la danse, par son aspect, protégeant contre le réel, un monde, une nature à risques. Une forme de catharsis, diraient les grecs, où la représentation du danger, du crime, conjurerait ce danger, le crime. Mais la meilleure arme sera toujours celle de la vérité. Elle est encore à découvrir.

Robert Lapointe,

Le masque serait-il le nouveau déguisement de la réalité?


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Écrasons la courbe

Dans le cadre de la pandémie, nous avons appris ce que signifie écraser la courbe pour éviter qu’un grand  nombre de malades qui nécessitent une hospitalisation se présentent tous en même temps. Ce long confinement nous aura fait réfléchir à bien des éléments. Par exemple, notre consommation est une surconsommation…

L’objectif de ce court texte est d’exprimer la souhait que nos gouvernements, à Québec et du Québec, fassent la promotion d’un noble objectif à savoir écraser la courbe du nombre de voiture qui empruntent un des 3 moyens existant pour traverser le fleuve Québec-Lévis, tous en même temps,lors des heures de pointe.Ce qui équivaut à environ une quinzaine d’heures par semaine. Est-ce raisonnable de vouloir mobiliser plus de 4 milliards de dollars pour « atténuer, pour quelques mois », les légers embouteillages sur les ponts qui durent entre 30 et 90 minutes, 2 fois par jour, 5 jours par semaine ?

Il ne s’agit pas ici d’être contre l’utilisation de la voiture individuelle. Bien des moyens existent pour limiter le nombre de voitures qui se retrouvent sur la traverse et sur les 2 ponts aux heures de pointe du matin et de l’après-midi. Le télétravail doit être encouragé et promu d’abords et avant tout aux heures de pointe. L’aménagement différent des heures de nos activités professionnelles comme ce fut le cas à l’Université Laval.De nombreux moyens existent et d’autres à inventer afin que nous ne soyons pas touTEs en même temps sur les ponts et la Traverse comme le co-voiturage. Soyons créatifs.

Les 4 milliards et plus que nos gouvernements se préparent à mobiliser sans doute en partie sous le prétexte de « relancer l’économie », surtout pour flatter nos banlieusards pourraient être employés à de bien meilleurs fins. Il faudra toujours, et de plus en plus, des investissements publiques dans des infrastructures existantes, utiles, financièrement défendables et collectivement avantageuses.

Les projets de transport en communs dans les villes, oui il faut les pousser davantage, les besoins sont là et soutenus par les scientifiques. Parlant de scientifiques, nous n’entendons pas souvent s’exprimer les scientifiques en chef de nos hôtels de ville ! Un bel exemple, de projet d’infrastructure très 21e siècle serait celui de « TrensQuébec » qu’il serait certainement possible de retrouver sous une mince couche de poussière. Pour éviter de le dénaturer, on retiendra sa formule coopérative qui prévoyait ainsi protéger indéfiniment et indépendamment des orientations et engagements des différents gouvernements successifs de vendre l’expertise développée au Québec grâce à nos surplus d’électricité. Autre grand avantage de ce projet à ne pas oublier est sa formule « intermodale » qui permettrait aux heures achalandées d’utiliser les rails pour transporter des passagers et quand il y a moins de demande pour des personnes on utilise les mêmes rails pour y transporter du fret. Finalement, ce projet a été conçu pour se déployer de façon interrégionale et s’étendre à toutes les régions du Québec. Inutile d’insister sur le potentiel développement industriel, et économique, qui saurait sans nul doute s’exporter…

Écrasons la courbe des traverses du fleuve par des voitures aux 2 heures de pointe. Laissons la place aux autres sur la traverse et sur nos 2 ponts aux heures de pointe. Et utilisons les fonds, non encore engagés, pour le vague projet de 3e lien. Ceci après avoir pris connaissance : qu’il existe déjà 3 liens pour traverser le fleuve et que c’est suffisant la plupart du temps.

Pas par la contrainte, par la planification et la participation

Renaud Blais

Un citoyen qui vote toujours

 


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PORTRAIT DE SANTÉ DES PERSONNES MIGRANTES

Joanne Laperrière

Le Québec accueille environ 50 000 personnes migrantes par année. Ces personnes fuient généralement les conditions de vie dans leur pays d’origine. Cependant, elles ne forment pas pour autant un groupe homogène. On y retrouve des gens d’affaires de même que des membres de familles qui recevront le statut d’immigrants permanents mais aussi des travailleurs à contrat et des étudiants internationaux auxquels sera accordé le statut de migrants temporaires. D’autres statuts peuvent être octroyés aux personnes qui traversent la frontière. Il s’agit des réfugiés parrainés par l’État ou par une entité privée, des demandeurs d’asile qui revendiquent le statut de réfugiés ou encore, des « irréguliers » qui entrent au pays par des passages clandestins ou par la traite.

Ce sont les statuts accordés aux personnes migrantes qui définissent leurs droits et qui, par conséquent, déterminent l’avenir de chacun et de chacune d’entre elles au sein de la société québécoise.

Être soigné au Québec : un droit réservé aux citoyens ?

Même si les droits des personnes migrantes sont reconnus dans le cadre de traités internationaux, nombreuses sont celles qui, même si elles sont installées au Québec, ne peuvent pas avoir accès aux services gouvernementaux ni même au réseau de la santé et de services sociaux. Les catégories de travailleurs migrants, qui n’avaient  pas accès aux services de santé assurés, comme ceux qui n’ont pas de contrat de travail de plus de six mois, représentaient près de 45 000 personnes en 2017 selon la RAMQ. S’y ajoutaient  des personnes aux études de même que des visiteurs à long terme et des personnes sans statut ou en attente d’un nouveau statut qui n’ont pas accès, elles non plus, au régime d’assurance publique dont bénéficient les citoyens du Québec.

Malheureusement, même lorsque les personnes migrantes reçoivent un statut qui leur donne droit à des soins assurés, que ce soit par un régime public ou un régime privé, elles ne consultent pas les professionnels du réseau de la santé. Cela s’explique non seulement par les délais de carence qui reportent indûment l’accès aux services de santé mais aussi, par les facteurs d’exclusion des personnes migrantes. La méconnaissance de la langue, l’incompréhension du système de santé québécois, l’obligation d’avoir en main sa carte d’assurance maladie, le besoin de trouver un transport, la nécessité d’obtenir un congé de la part de son employeur, la crainte du rapatriement, le report de tâches à accomplir et l’éventualité d’un bris de confidentialité en sont les grands responsables.

Ouvrir l’accès des personnes migrantes aux services de santé

Les personnes migrantes ne viennent pas profiter du système de santé du Québec. D’ailleurs, lorsqu’elles entrent au pays, leur état de santé est comparable sinon meilleur que celui des citoyens du Québec. C’est avec le temps, en raison des conditions de vie qui leur sont imposées, que leur état de santé se détériore. Des troubles de santé physique et mentale apparaissent et se multiplient jusqu’à surclasser ceux des citoyens du Québec.

Loin d’être des « voleurs de jobs », les personnes migrantes, surtout celles qui viennent travailler quelques mois par année, sont prêtes à accepter des emplois aux conditions de travail extrêmement difficiles quitte à subir un accident ou à développer des problèmes de santé. Ils acceptent de bas salaire pour des emplois qui comportent des risques élevés tels que des horaires de travail atypiques, des mouvements répétitifs et épuisants, de mauvaises postures, des lieux de travail éloignés, un niveau de stress élevé, l’isolement, l’absence de contrôles des règles de santé et sécurité au travail, des relations avec l’employeur fondées sur  la peur du renvoi, l’impunité des mauvais employeurs, etc.

Plusieurs autres catégories de personnes migrantes auraient besoin qu’on leur donne accès aux services du réseau de la santé. Parmi elles, les femmes enceintes représentent l’un des groupes les plus souvent rencontrés par Médecins du Monde. Ces femmes sont généralement des conjointes en attente de parrainage ou encore, des étudiantes internationales qui apprennent que leurs assurances privées ne couvrent pas leur grossesse. En plus de ne pas avoir droit à l’accompagnement prénatal, elles ne sont pas éligibles aux programmes gouvernementaux dont le retrait préventif et l’assurance parentale. Enfin, parce que c’est le statut des parents qui détermine le droit d’accès des enfants aux services gouvernementaux, leurs enfants sont privés d’aller à la garderie et ne peuvent pas bénéficier non plus des soins et de services du réseau de la santé et des services sociaux s’ils sont nés de parents sans statut. Ils auront le droit à l’éducation mais aux conditions prévues par la loi. Ces règles s’appliquent même si les enfants sont considérés comme des résidents légaux.

Un discours

Pour des motifs électoralistes, les décideurs publics préfèrent parler des personnes migrantes comme d’un flux migratoire homogène qui menace les emplois des « québécois de souche » ou comme d’une marée humaine qui risque de déstabiliser nos institutions  « made in Québec » .

Ce discours nationaliste populiste, fondé sur des mythes et des stéréotypes xénophobes, facilite la mise en œuvre de politiques qui encouragent la venue de personnes migrantes à statut temporaire au détriment des personnes immigrantes permanentes. Cette stratégie permet de limiter l’accès aux services gouvernementaux tout en maintenant des conditions de travail inacceptables même dans des secteurs où il y a pénurie de main-d'œuvre.

Cette dure réalité perdurera tant et aussi longtemps que les personnes migrantes, directement concernées, ne se mobiliseront pas pour revendiquer leurs droits, y compris celui d’être soigné.  

 

 

 

 

 


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La Caisse de dépôt : un bas de laine percé?

Pierre Prud’homme, 26 août 2020

Au XIXème siècle, les paysans français avaient l’habitude de garder leurs économies dans des bas de laine, à l’abri de toute insécurité, car ils n’avaient pas confiance dans le système bancaire de l’époque qui ne répondait pas à leurs traditions.

Ce « bas de laine » est devenu toute indiqué pour qualifier notre Caisse de Dépôt et de Placement (CDP) à qui nous avons confié la responsabilité de faire fructifier nos avoirs en toute sécurité pour nous assurer des conditions de vie viables à la retraite.

Mais voilà qu’en moins de 24 heures, notre institution collective est interpellée à deux reprises sur la pertinence de ses investissements dans les paradis fiscaux et dans les énergies fossiles.

Dans l’édition du Journal de Montréal du 22 août dernier, sous le titre « Ça suffit le baratin sur les paradis fiscaux », Michel Girard rappelle que le portefeuille de la Caisse contient des placements dont la valeur peut atteindre $38 milliards.

Dans l’édition de la Presse + du 23 août 2020,  la Coalition Sortons la Caisse du carbone, sous le titre « Transition énergétique : le travail inachevé de la Caisse de dépôt » nous rappelle que, dans un contexte d’urgence climatique, la Caisse ne s’est dotée d’aucun objectif intermédiaire et d’aucun mécanisme de contrainte pour s’assurer que ses investissements participent à diminuer ses émissions de CO2 d’environ 50% d’ici 2030, tel que le réclame le GIEC (Groupe d’experts sur l’évolution du climat), pour limiter le réchauffement climatique à 1,5*C et éviter les catastrophes reliées à la perte de contrôle sur le climat.

Le PDG de la Caisse, M. Charles Émond, affirme que l’utilisation des paradis fiscaux fait partie d’un « enjeu mondial », d’un « enjeu complexe », et qu’il y a « absence de consensus » au niveau mondial. S’il faut attendre les consensus de ceux et celles qui profitent des paradis fiscaux et des investissements dans les énergies fossiles, nous sommes dans une impasse.

Mais il y a un consensus difficilement contestable : les placements de nos argents par la Caisse de dépôt dans les paradis fiscaux et dans les énergies fossiles participent à la détérioration des conditions de vie de nos enfants et petits-enfants. Et cela s’avère immoral et inacceptable.

Alors que nos États se sont endettés de façon colossale pour faire face à la crise provoquée par le coronavirus, tout investissement qui favorise l’évitement ou l’évasion fiscale prive les États de revenus nécessaires pour le paiement des intérêts de cette dette et le remboursement de celle-ci, ajoutant ainsi une charge supplémentaire sur les épaules des générations futures.

Et le bien-être de celles-ci sera encore moins bien servi par notre retard irresponsable devant l’urgence climatique, dont les épisodes extrêmes s’accroîtront en termes d’intensité et de fréquence.

Dans les deux cas, la Caisse se doit de programmer une sortie rapide des paradis fiscaux et des énergies fossiles et servir de modèle au niveau d’une gouvernance éthique.

Les argents que nous lui avons confiés pour notre sécurité ne doit pas servir à l’insécurité des conditions de vie de nos enfants, de nos petits-enfants et de leurs enfants. La justice  intergénérationnelle a ceci de précieux qu’elle constitue un puissant vecteur de cohésion sociale et de prospérité. La Caisse peut et doit y jouer un rôle de leadership pour la protéger.


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Prenons-en, de la graine!

par Francine Bordeleau

Le 17 juillet 1984, la comédienne Denise Morelle se rend rue Sanguinet, à Montréal, pour visiter un appartement à louer. Son cadavre sera retrouvé le lendemain. L’interprète de Dame Plume, la caricaturale diva de l’iconique série jeunesse La Ribouldingue diffusée de 1968 à 1971, a été battue sauvagement, brûlée et violée. L’assassin ─ un toxicomane qui squattait l’appartement ─ ne sera épinglé que 23 ans plus tard.

Denise Morelle avait 58 ans et son agresseur, la jeune vingtaine.

L’horrible fin de la comédienne, qui s’est jouée dans le centre-ville de Montréal en plein après-midi, vraisemblablement avant 16 h 30, montre à l’envi que peu importe l’âge et l’apparence, peu importe le lieu et l’heure, aucune femme n’est à l’abri.

Ce constat, la journaliste et féministe américaine Susan Brownmiller le faisait dès 1975 dans Le Viol (Against Our Will: Men, Women, and Rape), un livre coup-de-poing en raison du thème, et parce que son auteure s’employait à démontrer que le viol était affaire de pouvoir et de domination masculine, qu’il était défini par les hommes, c’est-à-dire par les agresseurs eux-mêmes, en somme, et qu’il était pour les hommes un moyen de maintenir les femmes dans la peur.

Le propos, alors jugé révolutionnaire, était appuyé par des données solides, notamment sur l’âge des filles et des femmes agressées, qui se situait de 2 à 80 ans. De 2 à 80 ans!

Tsunami estival

Le livre pionnier de Susan Brownmiller, publié en pleine Année internationale de la femme et traduit en plusieurs langues, a eu une influence indéniable sur la façon de considérer le viol et l’ensemble des agressions sexuelles.

Il est tout aussi indéniable qu’au cours des 45 dernières années, les femmes n’ont pas trouvé beaucoup de raisons qui puissent les inciter à faire confiance au système judiciaire. Et que la déferlante de dénonciations pour inconduite sexuelle qui a alimenté les réseaux sociaux cet été au Québec est due essentiellement à cette absence de confiance.

Après les mouvements #AgressionNonDénoncée et #MeToo, lancés respectivement en 2014 et 2017, cette troisième vague de dénonciations a frappé des centaines de personnalités des milieux culturel, artistique et politiques.

Certains des agresseurs présumés ont fait leur mea-culpa. Ainsi Kevin Parent s’est excusé pour ses « délinquances » et « inconduites », dont l’une consistant à « grainer ». C’est-à-dire, alors qu’on est dans un bar, mettre son pénis (sa graine) dans le verre d’une fille pendant qu’elle a le dos tourné. Grand fou, va!

Tant va la cruche à l’eau

Les femmes qui dénoncent un agresseur au moyen de Facebook ou d’Instagram, et plus encore si elles le font anonymement, s’exposent, c’est couru, à un déficit de crédibilité.

On sait pourtant comment va le monde dans lequel on vit. Et les femmes qui exercent la fonction de juge ou d’avocate le connaissent, ce monde.

Sans les médias sociaux et le mouvement #MeToo, décliné en divers mots-clics selon les pays (#MoiAussi, #BalanceTonPorc, #MosquéeMoiAussi…), les omnipotents Harvey Weinstein et Gilbert Rozon continueraient sans doute de se la couler douce.

La déchéance de Weinstein s’amorce à l’automne 2017,après un Tweet de l’actrice Rose McGowan, vedette de la populaire série Charmed. Pas moins de 93 femmes accuseront le puissant producteur hollywoodien de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol.

Au même moment Rozon,grand patron de l’empire Juste pour rire, connaissait des heures sombres à la suite d’allégations similaires venant d’une vingtaine de femmes, dont Patricia Tulasne, Salomé Corbo, Pénélope McQuade et Julie Snyder.

En vrais prédateurs, les deux hommes sévissaient depuis des décennies. En 1998, Rozon avait d’ailleurs été reconnu coupable d’agression sexuelle. Le magnat de l’humour écopa de… une risée : une amende de 1100 $, avant de bénéficier d’une absolution inconditionnelle.

Ce qu’on sait du monde dans lequel on vit, c’est que ceux-là qui détiennent un pouvoir (financier, intellectuel ou autre; peu importe) se croient intouchables. Parfois, ils se font prendre parce que, comme le dit le proverbe, « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ». Ce qui signifiequ’à force d’être utilisés, les stratagèmes, les procédés ou les stratégies deviennent inefficaces.

Nous toutes

Qui pense encore à Denise Morelle, aujourd’hui, hormis ses proches? Une quinquagénaire ordinaire, comme il y en a tant…

Et on peut parier que la plupart des quinquagénaires ordinaires, et des sexagénaires, et des septuagénaire sont une liste de plusieurs noms sur laquelle figurent un prof, ou un patron, ou un collègue, ou un p.-d. g., ou un fonctionnaire de l’impôt, ou un comptable, ou un chauffeur de taxi, ou un voisin, ou bien sûr un conjoint. Mais on ne les entend pas trop, ces femmes qui craignent probablement de ne pas avoir l’air « crédibles ».

Submergée d’appels lors de la vague #MoiAussi, la clinique montréalaise Juripop s’est mise à offrir en2018 des services d’accompagnement aux personnes du milieu culturel victimes de harcèlement. Puis lançait, au début de juin 2020,un service de soutien juridique gratuit, confidentiel et accessible à travers tout le Québec à l’intention des victimes de violences sexuelles et des victimes de harcèlement au travail.

Le projet, ambitieux, est financé conjointement par les ministères québécois et fédéral de la Justice, et reflète bien l’esprit de cet organisme à but non lucratif qui s’est donné comme vocation de « permettre à tous et à toutes d’améliorer leurs conditions de vie, leur capacité économique et leur santé physique et mentale », peut-on lire sur son site Internet.

Ironie du sort, Marc-Antoine Cloutier, président et fondateur de Juripop, a démissionné en août, après avoir fait à son tour l’objet d’allégations d’inconduite sexuelle.

 


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Il ne sert à rien de limer les dents du loup

Leonardo Boff, Amerindia, 1er septembre 2020

En référence à la Covid-19, le message a été centré sur le virus et sur ses moyens de propagation, incluant le vaccin que les scientifiques cherchent frénétiquement. Tout cela a de la valeur et doit être fait, mais pas avec une vision réductrice des choses telle qu’elle prévaut présentement. On considère le virus en soi, de manière isolée, hors de tout contexte. Cela n’existe pas, ni dans la science, ni dans le nouveau paradigme, dont l’affirmation essentielle est que tout est relié avec tout et que rien n’existe en dehors de la relation. Le coronavirus ne fait pas exception à cette règle. Rares sont les analystes et les épidémiologues qui se réfèrent à la nature. Néanmoins, si on emploie les mots de la physique quantique et de l’un des écologistes les plus respectés au monde, Fritjof Capra :

« La pandémie est la réponse biologique de la planète: le coronavirus doit être vu comme une réponse biologique de Gaïa, notre planète vivante, à l’urgence sociale et écologique que l’humanité a  elle-même créée. La pandémie est née d’un déséquilibre écologique et a des conséquences dramatiques en raison des inégalités sociales et économiques, la justice sociale devient une question de vie ou de mort. Or, le coronavirus ne peut être vaincu que par des actions collectives et coopératives. » (FSF 12/08/2020).

Nous allons le dire directement dans nos mots : « La Covid-19 est la conséquence du type de société que nous avons créé au cours des derniers siècles et qui a acquis un caractère hégémonique mondial sous le nom de système de production capitaliste avec sa version politique, le néolibéralisme et la culture du capital. L’obsession de ce système est de placer le profit au-dessus de tout, de la vie, de la nature, de n’importe quelle autre considération. Son idéal est la croissance illimitée des biens matériels dans la supposition qu’existent également des biens et des services illimités sur la Terre. Le pape François dans son encyclique « Sur le soin de la Maison commune », appelle cette supposition un « mensonge » (n.106). Une planète finie ne supporte pas un projet de croissance infini.

Pour atteindre cet objectif faux et menteur, ce système avance sur la nature, il consomme les forêts, contamine les sols et l’air, il dévaste des écosystèmes entiers pour accroître l’agrobusiness, extraire des richesses naturelles, disposer de plus de protéines animales, de plus de grains comme le soja et le maïs et augmenter ainsi le profit personnel ou corporatif. 

Cette agression systématique a reçu des représailles de la Terre-Gaïa : le réchauffement climatique global, les événements extrêmes et principalement une gamme diversifiée de virus mortels. Ces virus restaient tranquilles dans la nature, dans un animal ou dans des plantes. La guerre contre la nature a détruit son habitat. Pour survivre, ces virus sont passés à d’autres animaux ou directement aux humains. 

Ils ont mis à genoux le système d’accumulation infinie et particulièrement la machine meurtrière qu’il a créé avec des armes chimiques, biologiques et nucléaires, qui ne servent à rien contre le virus. Il est minuscule, presque invisible, de la taille de 125 nanomètres

En résumé: Le virus provient de la nature (on peut discuter s’il provient des chauves-souris, du pangolin ou du rat du bambou, peu importe, ce sont tous des êtres de la nature). C’est cela le véritable contexte de la Covid-19: le système de production capitaliste mondial, celui dont peu de gens parlent, et encore moins les réseaux sociaux et de télévision qui suivent 24 heures par jour les développements de la tragédie humanitaire qui détruit des milliers de vie.

Si nous obtenons un vaccin qui annule ses effets malins et élimine le coronavirus, aurons-nous éliminé le virus majeur: le système producteur de la dévastation de la nature et, en conséquence, de la libération d’autres virus? C’est une question centrale afin que nous ne revenions pas simplement à la situation antérieure, horrible pour la grande majorité de la population et pour l’équilibre de la planète.

Nous sommes sur le point de dépasser les neuf frontières planétaires sans lesquelles la vie ne peut se reproduire sur Terre. Quatre d’entre elles ont déjà été franchies: l’abus des sols, le changement climatique, la destruction de la biodiversité et l’altération du nitrogène. Si nous dépassons les autres (solidification des océans, changement dans l’utilisation de l’eau, dégradation de la couche d’ozone, réchauffement global et contamination chimique), le système de la vie s’effondrera et avec lui notre civilisation.

J’ajoute une donnée qui doit être pris en compte: le 22 août 2020 a été la journée de dépassement des capacités de régénérescence de la Terre (Earth Overshoot Day). Cela signifie que les réserves de la Terre où sont conservées toutes les matières renouvelables pour la reproduction de la vie, est épuisée pour cette année. Nous aurons moins de sols fertiles, moins de récoltes, moins de conditions climatiques clémentes pour produire des aliments, moins d’eau, moins de nutriments, moins d’air pur, plus de sols nécessitant des fertilisants, etc. À cause de la culture capitaliste de consommation illimitée, nous avons déjà consommé une planète entière et un peu plus de la moitié de l’autre qui n’existe pas. La Terre est comme un chèque sans fonds et tous les indicateurs sont au rouge. Comme nous ne voulons pas réduire notre consommation (pour plusieurs somptueuse), sinon l’accroître encore plus, nous arrachons de force ce que la Terre n’a plus à nous offrir. La conséquence, c’est que plus de personnes s’enrichiront de la rareté des ressources alors qu’une grande partie de la population mondiale connaîtra la faim sans avoir accès au minimum vital. La Terre n’est pas indifférente, elle sent les oups et elle se défend, en nous envoyant des typhons, des tempêtes, des tsunamis et ses armes: la gamme des virus mortels.

La Covid-19 est la réponse de la Terre vivante, un signe qu’elle nous donne. C’est pourquoi, cette fois, elle a attaqué tout la planète et non seulement certaines régions comme auparavant avec l’Ébola. Nous devons lire le Covid-19 comme l’un des derniers avertissements que nous envoie la Terre-Mère. Elle nous exhorte :

« Soit vous choisissez d’abandonner la surexploitation violente ou je vous enverrai d’autres virus, incluant celui que vos biologistes craignent le plus, le « Grand », le virus terrible et inexpugnable, résistant  à tous les vaccins ou médicaments, celui qui décimera l’espèce humaine.

Je considère ce geste, qui me fait souffrir beaucoup, comme un juste châtiment que vous méritez pour avoir mené une guerre ininterrompue contre la vie de la nature pendant plusieurs siècles et ne m’avoir jamais aimé et pris soin de moi, votre Mère, qui vous a toujours donné en abondance tout ce dont vous aviez besoin pour vivre. Il ne sert à rien que vous limiez les dents à ce loup qui est ce système dévastateur que vous avez créé. Il ne perdra jamais la férocité de sa nature et il continuera son œuvre de mort, ce que vous appelez anthropocène et nécrocène. Vous devez effectuez une « conversion écologique radicale »: prélever de la nature le stricte nécessaire à vos besoins et pas davantage, faire en sorte que tous aient le nécessaire pour vivre avec un minimum de dignité et m’accordez le temps pour que je me rétablisse et puisse continuer à vous nourrir, mais plus important encore, à nourrir vos descendants.

Pour cela vous devez réduire votre consommation, réutiliser ce qui est usagé, recycler ce qui ne sert plus, mais peut être utile à d’autres fins, et surtout, reboiser toute la planète parce que les arbres séquestrent le carbone qui est lancé dans l’atmosphère et que grâce à la photosynthèse, ils produisent de l’oxygène pour respirer, ils préservent l’eau dans le sol, un bien vital, commun et irremplaçable, et non pas une simple marchandise. Établissez entre vous des relations de coopération et non de compétition, d’empathie et non d’insensibilité, et surmontez les profondes inégalités sociales que vous avez créé dans la volonté d’accumuler entre peu de mains, en abandonnant vos frères et vos sœurs à la faim et avec de nombreux besoins non résolus au point qu’ils meurent avant leur temps. Ainsi vous et moi aurons renouvelé le contrat naturel que vous avez rompu, un contrat de support mutuel et de collaboration. Réunis à nouveau nous pourrons reprendre ensemble une trajectoire heureuse, sous la lumière bénie du soleil. Créez du jugement et de la sagesse, parce sans cela vous irez grossir les rangs de ceux et celles qui marchent vers la tombe que vous avez vous-mêmes creusé. Rappelez-vous qu’il n’existe pas seulement un capital naturel et matériel que vous avez presque épuisé, mais qu’existe également le capital humain-spirituel fait d’amour inconditionnel, de solidarité, de compassion et d’ouverture aux autres sans discrimination, et d’ouverture à toutes choses jusqu’à l’infini des mille noms. Ouvrez-vous à l’amour pour être plus humains, sensibles, protecteurs de l’environnement et de moi-même votre Mère et vous savourerez une vie plus significative. En faisant cela, nous aurons un destin commun et un monde ouvert pour un futur meilleur ».

Soit nous entendons ces avertissements de la Terre-Mère et de la nature dont nous sommes partie prenante et nous créons la base d’une civilisation centrée non plus sur le bénéfice mais sur la vie, une bio-civilisation, et une Écologie. Sinon, préparons-nous au pire.

On dit que les êtres humains n’apprennent rien de l’histoire, mais qu’ils apprennent tout de la souffrance. Nous souffrons tous de l’isolement social et de la distanciation des groupes. Que cette souffrance ne soit pas vaine. Que cela ne soit pas la souffrance d’un moribond, mais la souffrance de l’accouchement de la Terre, aimée et traitée comme une Mère bonne et généreuse qui est en fait la seule Maison commune que nous ayons, dans laquelle tous puissent et doivent avoir une place, la nature incluse.

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier


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