La révolution ne sera pas télédiffusée

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Le mode de gestion actuel rend les gens malades parce qu’ils n’ont plus les moyens ni le temps de vivre. Ce n’est pas grave, l’industrie pharmaceutique va s’en charger avec profit pour elle et soulagement pour les gouvernements néolibéraux qui vont pouvoir gouverner en paix des populations de zombies.

Comme nous en fait part Pedro Pierre, les soulèvements des populations dans plusieurs pays d’Amérique latine à l’encontre du système néolibéral, vont dans le sens d’un changement culturel profond pour sauver l’humanité de son enfermement dans une entreprise d’anéantissement global. Ne nous trompons pas, leurs revendications vont tout à fait dans le sens d’une économie plus verte où la production et la consommation locale trouvent leur principal moteur et où la culture réinventée se conçoit comme un dialogue permanent avec les habitants de chaque territoire. Exit l’inculture  globalisée dans le sens des intérêts de l’empire du jour. La souveraineté populaire exige de se libérer du discours dominant. Celui-ci inclut la publicité, grande laveuse de cerveaux  qui  conditionne nos rêves et nos aspirations. L’éducation, primaire, secondaire, collégiale et universitaire, doit être refondée pour laisser place au senti-penser, à l’intelligence du cœur qui exprime nos aspirations légitimes. Il nous faut construire l’intelligence collective d’une humanité nouvelle fondée sur des valeurs de justice et de paix.

Les forces armés, l’industrie de l’armement et les guerres, doivent être abolies partout où cela est possible. Le Canada n’a pas besoin d’armée, ni l’Uruguay, l’Argentine, le Chili, etc. En fait partout où l’armée est une menace pour son propre peuple, ces dépenses sont injustifiées. Elles doivent être consacrées aux améliorations des conditions de vie, d’éducation et de santé de la population, qui vont dans le sens de la lutte aux changements climatiques. Les dépenses militaires représentent le premier poste budgétaire de bien trop de gouvernements dans le monde. Aux États-Unis seulement, qui n’a pas d’argent pour sa population, 60% des ressources sont affectées à l’armée qui est également le plus grand pollueur de ce pays.

Jane Fonda manifeste chaque vendredi à Washington pour exiger l’abolition de l’armée et de l’industrie de l’armement. Tant d’argent gaspiller pour défendre les intérêts du capital, pour spolier les peuples et interdire la remise en cause du système, seule proposition pouvant permettre la survie de l’humanité.

Que les écologistes du Québec et d’Occident l’entendent bien, la révolution est déjà commencée. Les peuples d’Amérique latine s’attaquent aux fondement de la finance internationale en réclamant leur droit de vivre dans la dignité en mettant fin aux monopoles industrielles exportateurs au détriment des productions locales et diversifiées, créatrice d’emploi, bonnes pour la santé et pour l’environnement. Pour nous, cela signifie aussi de modérer nos appétits de luxe pour réapprendre à vivre simplement.

Yves Carrier

 


Table des matières

Spiritualité et citoyenneté

Ça tremble au Chili!

Vivre en paix

Élections en Bolivie

Après l’extrême-droite ?

Ignacio Ellacuria

Calendrier


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Spiritualité et citoyenneté

Racisme I : Origines.

D’où vient le racisme, quelle est sa cause, qu’est-ce qui le provoque? Question anthropologique fondamentale, s’il en est. Il faut peut-être distinguer un racisme ancien, qui ne portait pas ce nom, d’un racisme moderne, dont un certain Joseph Arthur de Gobineau, auteur d’un Essai sur l’inégalité des races humaines, serait le père.

Avant que n’apparaissent les civilisations, l’humanité se divisait en communautés plus ou moins grandes, en tout cas beaucoup moins grandes que celles d’aujourd’hui. Ces sociétés que notre orgueil de civilisés appelait primitives ont duré pendant des dizaines de millénaires et il en existe encore aujourd’hui. Ces sociétés originelles étaient attachées à la survie dans la nature et se méfiaient des autres sociétés. Souvent les membres de ces sociétés se désignaient eux-mêmes comme les vrais hommes vis-à-vis des autres groupes avant de faire plus ample connaissance, laquelle s’amorçait fréquemment par des conflits territoriaux ou des enlèvements de femmes.

Pierre Clastres, anthropologue qui a surtout étudié les peuples autochtones des Amériques et particulièrement les Tupis Guaranis (Brésil, Paraguay), décelait chez ces gens un respect de la différence et une crainte à l’égard de l’uniformité, du même, qui leur faisait refuser toute idée d’État. Ils avaient vus les Incas et virent les Blancs quand ils sont arrivés. Même si la réflexion de Clastres, notamment dans son livre synthèse de ses études, La Société contre l’état, s’efforçait de rendre compte des résistances des sociétés originelles à évoluer vers une formule étatique, il faut retenir cette idée de la peur du même, de ce qui ne peut pas être différencié. Le problème de l’identité se pose au début de l’humanité et d’autres penseurs vont s’y intéresser dont René Girard.

Chaque individu possède une identité qui lui est inaliénable et qui le différencie des autres individus. Ces différences sont acceptables dans le cadre d’une communauté habituée à un vivre ensemble relativement harmonieux. Si un individu se distingue trop par un comportement un peu trop ou beaucoup trop différent, il pourrait être ostracisé et devenir une victime, un bouc émissaire. C’est ce qu’explique Girard dans l’œuvre  Des choses cachées depuis la fondation du monde dans laquelle est rassemblé l’essentiel de ses théories. Quand la mauvaise différence est l’apanage d’un groupe tout entier qui fait en sorte que l’on ne peut différencier les individus qui le composent, c’est la peur du même qui resurgit, de l’uniformité. La première fois que j’ai vu un noir et que je n’ai pu le différencier des autres noirs vus à la télé ou dans les livres, j’ai eu peur. Et on nourrissait la crainte des Chinois en parlant du péril jaune.

Ces peurs ataviques sont demeurées dans une certaine proportion de la population et se réveillent parfois brutalement. Elles sont associées à notre second niveau de conscience lorsque l’on n’arrive pas à le dépasser. Les premières sociétés arrivent assez bien à maîtriser le niveau de conscience individuelle par l’éducation, les mythes, les rites de passage entre les classes d’âge, mais peuvent enfermer leurs membres dans le second niveau pour des raisons de survie. L’ouverture au reste du monde se fera graduellement par les contacts avec les autres, par les conflits ou les mariages. L’étude des structures de parenté pourraient être utile dans cette évolution surtout dans la différenciation entre exogamie et endogamie. Aussi l’opposition des modes de vie entre nomadisme et sédentarité est primordiale. Les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs ont évolué vers des sociétés d’éleveurs et de cultivateurs. Le livre de la Genèse nous sera très utile pour l’article suivant.

Robert Lapointe

 


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Ça tremble au Chili

Claude Lacaille, Trois-Rivières, 8 novembre 2019

Le peuple est dans la rue et exige trois choses : la démission du gouvernement conservateur de Piñera, le remplacement de la constitution de Pinochet et la fin du modèle néolibéral. Rien de moins. Ce mouvement de protestation est dans sa troisième semaine avec des manifestations massives dans toutes les villes du pays, un mouvement horizontal qui regroupe une grande diversité de personnes autant des secteurs populaires que de la classe moyenne. Du jamais vu!

Les élites du pays, dirigées par un multimillionnaire véreux, sont complètement déconnectées de la réalité vécue par le peuple. Devant cette mobilisation monstre, le président Piñera déclare: « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, implacable, qui ne respecte rien ni personne et qui est disposé à user de violence et de délinquance sana aucune limite. »On croirait entendre Pinochet! Aussitôt, il lance l’armée à la rue et la répression est terrible contre un million de personnes qui marchent pacifiquement. Cela fut le détonateur qui provoqua une mobilisation massive alors que le président déclarait l’état d’urgence et imposait le couvre-feu!

Pour justifier sa violence, le régime dénonce des actions de vandalisme, des incendies dans les stations du métro, des pillages de supermarché. Il est vrai que des actes violents sont commis par une tranche des manifestants, mais il importe d’ouvrir l’œil. Comme tout le monde est armé d’un téléphone cellulaire, les actions des militaires sont scrutées, filmées et mises en ligne immédiatement. Ici, un vandale dangereux apparait peu après être un carabinier déguisé qui réalise des arrestations. Ailleurs, on filme des carabiniers organisant le pillage d’un supermarché, demandant aux gens présents de ne pas trop exagérer (sic) et promettant la protection de la police pour leur sécurité. On voit clairement un policier glisser un couteau dans le sac d’un manifestant qu’on retient violemment…

Amnistie internationale a mobilisé une équipe au Chili et dénonce une répression terrible de la part de l’État : des dizaines personnes assassinées par des agents de l’État, des centaines ont perdu un œil alors que la police tire systématiquement avec des fusils à plomb au visage des manifestants. Les violences sexuelles et les tortures sont très nombreuses. Des milliers de blessés, de détentions et même des disparitions.

Les causes de ce ras-le-bol se sont accumulées durant les trente dernières années. Une élite sélecte s’est enrichie aux dépens du peuple et l’inégalité sociale a augmenté de façon astronomique. Les travailleurs se sont vus spoliés de leurs pensions par la privatisation forcée des régimes de pensions. Les retraités sont condamnés à la pauvreté après une vie professionnelle remplie. L’éducation a été largement privatisée ainsi que la santé. Le cout de la vie a augmenté : essence, transport en commun, médicaments, etc. L’eau a été privatisée. À cela s’ajoute une grande quantité d’immigrants qui fuient leurs pays à la recherche d’une meilleure vie : 1250 000 immigrants sont entrés au pays en 2018 en provenance du Venezuela, du Pérou, d’Haïti et de Colombie. Sans oublier le peuple Mapuche et autres premières nations qui ont vu leurs revendications historiques réprimées sauvagement par l’État chilien depuis toujours et qui sont continuellement mobilisées.

Révoltée, la population exige une nouvelle constitution et des réformes économiques du modèle ultralibéral en place. Cette constitution rédigée par un petit groupe durant la dictature ne représente aucunement les aspirations du peuple chilien. En ce 12 novembre, le pays est totalement paralysé par une grève générale.

La terre tremble souvent au Chili, mais cette fois-ci c’est le géant d’argile ultralibéral des Chicago Boys qui connait un séisme majeur.


 

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Vivre en paix, Pedro Pierre, Équateur

“Il n’y a pas de paix sans justice”, disait le prophète Isaïe. En 1968, les évêques latino-américains réunis à  Medellín, Colombie, affirmaient qu’il existait trois classes d’injustices. C’étaient les injustices individuelles que nous commettons entre nous, les injustices collectives quand un groupe de personnes s’associe pour commettre des actes injustes contre d’autres êtres humains, et les injustices structurelles d’un système qui outrage les citoyens dans leur dignité et leurs droits.

C’est cette troisième injustice qui est dénoncée présentement par des millions de personnes qui protestent en Amérique latine et sur toute la planète. C’est un réveil généralisé qui exige un changement de système. Assez du système capitaliste qui se nourrit de l’exploitation des personnes et de la destruction de la nature, nous conduisant à l’autodestruction collective! C’est de cela que les jeunes sont de plus en plus conscients.

La plus grande nouveauté du soulèvement populaire du mois d’octobre, c’est qu’il s’adresse au système qui nous gouverne. Antérieurement, il y a eu des manifestations contre la corruption du président Abdala, la perte de souveraineté financière orchestrée par le président Mahuad ou la soumission au gouvernement des États-Unis par le président Lucio. Maintenant nous nous sommes aperçus que la cause première de nos maux, c’est le système néolibéral dirigé par le Fonds monétaire international qui enrichit les riches d’ici et de l’étranger aux dépens de notre appauvrissement.

Ce réveil est un fait non seulement en Équateur, mais ailleurs en Amérique latine et dans le monde. Le capitalisme néolibéral est fondamentalement pervers parce qu’il ne cherche qu’à accroître l’accumulation des biens et des richesses entre les mains de quelques-uns. En Équateur, le nœud du problème n’est pas l’augmentation des prix des combustibles, c’est l’imposition du système néolibéral qui nous gouverne sous la direction du FMI. On gouverne à l’encontre du bien-être et de la volonté de la majorité des Équatoriens. C’est ce que voulait dénoncer le soulèvement d’octobre. 

Maintenant il ne s’agit plus seulement de dénoncer, de protester et de se soulever. Il s’agit de mettre en marche une autre économie, une autre politique et un autre projet socioculturel, en commençant par une autre manière de vivre personnellement. Le modèle capitaliste est vicié, il faut le remplacer à la racine. Les chemins pour y parvenir sont divers.

 

Les indigènes, à travers la CONAIE (Confédération des nations indigènes d’Équateur), nous ont déjà fourni des indices, tant dans leurs gestes de négociation avec le gouvernement que par la liste de revendications qu’ils lui ont adressées en faveur d’un autre type de gouvernance, sans oublier les avancés faites par l’ancien gouvernement malgré les erreurs qu’on peut lui imputer. Les Équatoriens dans leur ensemble se sont rendu compte de sa validité. C’est l’option corréiste (de Rafael Correa) qui est la plus populaire dans les sondages d’opinion. Pour cette raison, le gouvernement actuel persécute injustement ceux et celles qui se réclament de cette option. Le dernier exemple est la prison préventive à l’encontre de Virgilio Hernandez. On ne peut oublier que c’est le gouvernement corréiste qui est parvenu pour la première fois dans l’histoire de la république à mettre au pas les groupes de droite, qui refusa de reconduire le bail de la base navale américaine de Manta, qui est parvenu à réaliser une meilleure répartition de la richesse en faveur des secteurs populaires (avec 20% de diminution de la pauvreté), qui a construit tant d’infrastructures, qui a remis les médias privées à leur place parce que leur discours n’était que l’expression des grands intérêts financiers.

Un nouveau système de gouvernement doit être anticapitaliste et anti-impérialiste. C’est ce que ne cesse de répéter le pape François depuis son élection il y a six ans. Tant que nous n’avancerons pas vers le “Buen Vivir” qui construit le bien commun et qui respecte la nature, nous ne sortirons pas de l’impasse où nous sommes, non seulement en Équateur, mais dans toute l’Amérique latine. Les pays qui ont déjà entrepris cette marche sont la Bolivie, le Venezuela et Cuba, et nous voyons ce qu’il en coûte de subir les assauts des pouvoirs économiques locaux et internationaux comme les gouvernements des États-Unis et de l’Europe avec leurs médias de communication mensongers. Mais ils ne parviennent pas à soumettre un peuple conscient, organisé et décidé, disposé à sacrifier sa vie pour appuyer sa souveraineté politique et économique. C’est à ce prix que nous pourrons vivre en paix, une paix qui est le fruit de la justice et de nos efforts concertés.

A commencé en Équateur et en Amérique latine la lutte dont nous parle le livre de l’Apocalypse : “La Femme et le Dragon”. Dans cette métaphore biblique, cette lutte se termine par la victoire de la Femme, appuyé par “Michel et ses anges.” Aujourd’hui la “Femme” c’est le peuple des pauvres avec le leadership des Autochtones. Le “Dragon”, c’est le système capitaliste néolibéral. “Michel et ses anges”, ce sont tous ceux et celles qui appuient cette cause de manière organisée et décidée. En cela, nous pouvons dire que c’est la Vie elle-même qui nous appuie.

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier

 


 

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Les véritables démocrates doivent reconnaître la victoire d’Evo Morales

Juan Grandbois, Frente Patria Grande, Argentine

Je ne prétends pas être un observateur impartial. Ma sympathie pour ce dirigeant indigène qui, avec l’aide des mouvements sociaux, a mis sur pied la Bolivie après des siècles de prostration est indéniable. Les résultats en termes de réduction de la pauvreté et de l’accroissement des droits civiques sont admirables. Les avancées pour les femmes, la jeunesse, les ouvriers et les Premières Nations dans un pays autrefois immergé dans une culture fortement hiérarchisée socialement, racialement, et de surcroît misogyne, sont extraordinaires. Ainsi, je considère que la Bolivie a joué positivement dans la stabilité de la région, faisant la promotion de l’unité latino-américaine et contrepoids, souvent seule, à la subordination de nombreux gouvernements aux intérêts nord-américains.

Toutefois, je me suis interrogé sur les événements récents en Bolivie et je souhaiterais partager avec vous les réflexions suivantes avec le plus grand degré d’objectivité possible. Le 20 octobre, on s’attendait à des résultats disputés en Bolivie. La victoire d’Evo était certaine, mais il restait à voir si cela serait au premier tour. Le système électoral bolivien est, à ce propos, plus restrictif que celui de l’Argentine et d’autres pays de la région. En Argentine, n’importe quel candidat l’emporte avec 45% des votes, même s’il ne s’agit que d’un seul vote majoritaire. En Bolivie, par contre, avec moins de 50% des voix, la différence entre le premier et le second doit être de 10%.

Le 20 octobre, vers les 20 h, avec plus de 80% des données enregistrées, le service de transmission des résultats électoraux préliminaire (TREP) annonça les résultats préliminaires. Evo obtenait la victoire par 7% d’avance. Selon les premiers résultats, il y aurait un second tour.

Cependant, à l’intérieur du 20% des résultats non dépouillés se trouvait le vote rural et indigène, bastion d’Evo Morales. Quiconque connaît la réalité bolivienne sait que c’est là que se trouve la clé d’une victoire au premier tour. Sachant cela, Carlos Mesa dénonça une fraude sans attendre les résultats officiels. Le candidat de l’opposition utilisa l’interruption de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP) pour éveiller des soupçons sur les élections et il convoqua ses électeurs à marcher contre les bureaux d’élection des différents départements.

Avant de poursuivre, il est important d’éclaircir pourquoi le décompte préliminaire s’arrêta à 20 h. La réponse est simple: C’est ce qui était prévu! Ce système est utilisé depuis 2015 et il est administré par une entreprise privée indépendante, ce n’est pas un organe électoral. C’est un outil très utile pour avoir des résultats préliminaires fiables et rapides. Bien entendu, dans une élection serrée comme celle-ci, cela peut être problématique parce qu’il ne produit pas des certitudes mais toutes sortes de spéculations. C’est pourquoi la prudence conseille d’attendre les résultats définitifs. Malheureusement, dans un climat de polarisation, la première victime, des deux côtés, est toujours la prudence.

Comme nous l’avons dit, la TREP s’est arrêtée avec plus de 80% des résultats dépouillés, tel que cela avait été annoncé auparavant lors d’une conférence de presse donnée par les autorités électorales. L’opposition et certains médias internationaux utilisèrent la “suspension” du dépouillement provisoire pour lancer des soupçons sur le scrutin.  Toutefois, il aurait été inusité que la TREP poursuive le décompte puisqu’il était impossible qu’il atteigne les 100%. En 2015, le même système donna des résultats jusqu’à 65% avant les résultats officiels. Une fois que la TREP donne ses résultats initiaux, il s’interrompt pour ne travailler ensuite qu’avec les résultats officiels, décompte des bulletins un à un et de manière publique. Donc, dans ce système, il est normal que la TREP s’arrête.

Curieusement, l’entreprise qui réalise la TREP est NEOTEC de Marcel Guzman de Rojas, fils de l’ancien président du Tribunal suprême électoral élu aux débuts des années 2000 par les partis néolibéraux. Cette entreprise réalisa diverses tâches similaires dans d’autres pays. NEOTEC fut celle qui annonça la défaite référendaire en 2015 pour demander une autre candidature à la présidence pour Evo Morales. Ce résultat fut aussitôt validé par le décompte officiel. Evo et le MAS se sont conformés à ces résultats le jour même.

Poursuivons: Le lendemain de l’élection, dans un climat de tension extrême, la TREP reprit le décompte préliminaire à la demande de la délégation électorale de l’Union Européenne. À mesure que les données étaient enregistrés, augmentait le pourcentage de l’un et de l’autre candidat. La TREP ne pouvait atteindre 100% parce que le décompte préliminaire dans les zones rurales, pour des questions techniques aussi évidentes que l’absence de connexion internet, était toujours inaccessible. Dans ce contexte,  la nuit du 21 octobre, à Potosi, Sucre et Tarija, les bureaux électoraux où sont conservé les bulletins de votes sont attaquées et brûlées. Le 22 octobre est brûlé celui de Santa Cruz. Cela ne s’était jamais produit auparavant dans l’histoire démocratique de la Bolivie et doit être enquêté comme un attentat évident à la démocratie.

Avec le décompte final, le vote rural apparaît. La ruralité, bastion d’Evo Morales, où l’État plurinational a produit d’importantes réformes en faveur des paysans et des Premières Nations, est toujours le dernier a être dépouillé pour des motifs logistiques évidents. Il était attendu par les membres du gouvernement et de l’opposition que c’est là que le MAS (Mouvement vers le socialisme) obtiendrait une majorité importante.

Ainsi, le résultat officiel avec 100% des votes dépouillés fut de 47,08% pour Evo Morales et 36,51% pour Carlos Mesa. Cela représente une différence de 10,57% en faveur du MAS. Ainsi, Evo Morales a obtenu un demi point de pourcentage de ce qui lui était nécessaire pour l’emporter au premier tour, 32 000 votes. Ce n’est pas une différence sidérale, mais suffisante pour éviter la marge d’erreur et consacrer clairement Evo Morales comme gagnant selon les règles électorales de la Bolivie. Néanmoins, les autres acteurs, avec des intérêts créés autour de la géopolitique régionale, ont initié une féroce campagne pour forcer la tenue d’un second tour de scrutin, en claire violation de la charte constitutionnelle des Boliviens. Les dénonciations de fraude manquent de preuves et de fondements. Les rares cas de contestation de bulletins avancées par l’opposition ont été réfutés un à un par les autorités électorales.

Toutefois, le 24 octobre, nous avons un communiqué du Secrétaire général de l’OEA (Organisation des États Américains), Luis Almagro, qui de façon arbitraire et dans un excès évident dans l’exercice des ses fonctions, exige la réalisation d’un second tour de scrutin. Sans argument ni explication, Almagro affirme que réaliser un second tour “serait la sortie la plus démocratique à cette crise” et “une opportunité pour éviter des conflits politiques”. Cette affirmation non seulement justifie subtilement la violence organisée par des groupes antidémocratiques de l’extrême-droite bolivienne sinon qu’elle constitue un préjugé évident de quelqu’un qui se prétend impartial. Si Almagro avait déjà pris position, comment croire dans l’objectivité de “l’auditoire définitive” qu’Almagro lui-même proposa avec arrogance comme condition de légitimité du processus électoral? C’est, à tout le moins, assez difficile.

Almagro soutient sans gène une vision conspiratrice, intolérante et maccartiste contre les courants politiques populaires et de gauche, en conformité avec le récit officiel émis par Donald Trump et ses alliés régionaux comme les gouvernements de l’Argentine, du Brésil, du Chili, de l’Équateur et de la Colombie. La vison d’Almagro apparaît en toute évidence dans son communiqué du 16 octobre où il attribue les manifestations sociales qui secouent l’Amérique du Sud aux “courants de déstabilisation des systèmes politiques du continent” qui “ont leur origines dans la stratégie des dictatures bolivienne et cubaine.”

Des arguments moins entendus dans l’étape obscure de notre histoire pour justifier l’infâme Doctrine de la Sécurité Nationale avec ses séquelles de répression, de terrorisme d’État, de violations des droits humains et d’interventions nord-américaines. Quand Piñera affirme, entouré des hauts commandants militaires, être en guerre contre son propre peuple, il ne fait que rendre explicite l’idéologie soutenue par Almagro.

Dans ce contexte, en défense de la souveraineté de nos peuple et de la stabilité de l’Amérique du Sud, les dirigeants et les gouvernements de la région doivent respecter le résultat officiel des institutions démocratiques du l’État plurinational de Bolivie, se prononçant décidément en faveur de la légitimité de l’élection. Il n’existe pas un seul argument recevable qui nous permette de la questionner. La marge étroite en faveur d’Evo Morales ne justifie aucunement la violation du processus constitutionnel bolivien. En ce sens, il est de bonne augure que le président et la vice-présidente élus de notre pays aient reconnu la victoire de leur vis-à-vis bolivien. Puisse le président sortant, Macri, faire de même, quoi que son servillisme récurrent envers certains intérêts globaux prédise le contraire.

Par ailleurs, dans le cas où une certaine forme de médiation soit nécessaire pour résoudre les conflits internes ou dissiper des questionnements, cela doit être sollicité par le gouvernement constitutionnel bolivien et être la responsabilité d’entités impartiales sujettes au droit public international, jamais au bras diplomatique des intérêts créés et des ambitions géopolitiques qui cherchent la désunion des peuples du Sud.

- Juan Grabois, avocat, coordonnateur del Frente Patria Grande.

https://www.perfil.com/noticias/opinion/columna-juan-grabois-los-verdaderos-democratas-deben-reconocer-victoria-evo-morales.phtml

https://www.alainet.org/es/articulo/202951

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier

 


 

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Après l’ascension de l’extrême-droite, qu’arrivera-t-il?

Leonardo Boff, 22 novembre 2019

Établissons certains constats: le village global s’est consolidé, en tant qu’espèce, nous occupons pratiquement tout l’espace terrestre et nous exploitons le capital naturel jusqu’aux confins de la matière et de la vie avec l’automatisation, la robotisation et l’intelligence artificielle. Nous constatons l’ascension effroyable de l’extrême-droite, bien exprimée par l’ultralibéralisme radical et par le fondamentalisme politique et religieux. Nous sommes immergés dans une angoissante crise de civilisation qui prend corps dans de nombreuses crises (climatique, alimentaire, énergétique, économique et financières, éthique et spirituel). Nous inaugurons, selon certains, une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, dans lequel l’être humain apparaît comme le grand destructeur de la Terre. À l’opposé, est en train de naître une autre ère géologique, l’écocène dans laquelle la vie et non plus la croissance illimitée se situe au centre des prises de décision.

La question qui se pose maintenant est : qu’adviendra-t-il après le conservatisme de droite? Est-ce que ce sera encore plus du même ? Mais cela est très très dangereux puisque cela peut nous conduire à un Armageddon écologique et social qui met en péril le futur commun de la Terre et de l’humanité. Une telle tragédie peut se produire à n’importe quel moment si l’intelligence artificielle autonome, par des algorithmes incontrôlables, décide de déclencher une guerre totale sans que les êtres humains s’en aperçoivent à temps ou qu’ils puissent intervenir pour l’empêcher.

Sommes-nous piégés, nous dirigeant vers un destin sans retour? À la limite, lorsque nous nous apercevons que nous pouvons disparaître, c’est qu’il est temps de changer. Qui sait, si la sortie possible ne sera pas de passer du capital matériel au capital humain-spirituel? Ce premier a ses limites et il s’épuise. Quant au second, il est infini et inépuisable. Il n’existe pas de limite en ce qui concerne ses contenus: la solidarité, la coopération, l’amour, la compassion, la bienveillance, l’esprit humanitaire, les valeurs qui sont en soi infinies. Jusqu’à ce jour, le spirituel a été vaguement vécu par nous. Mais la peur de disparaître et l’accumulation immense d’énergies positives, peut faire en sorte que le spirituel émerge comme la grande alternative qui pourra nous sauver.

La centralité du capital spirituel réside dans la vie dans toute sa diversité, dans la connectivité de tous avec tous, - c’est pour cela que les relations sont inclusives - , dans l’amour inconditionnel, dans la compassion, dans le soin de notre maison commune et dans l’ouverture à la Transcendance.

Cela ne signifie que nous devions nous passer de la raison instrumentale et de son expression dans la techno science. Sans elles nous ne pourrions répondre aux demandes humaines complexes. Mais elles n’auraient plus l’exclusivité, la place centrale, ni ne seraient plus destructrices. Chez elles, la raison instrumentale constitue son moteur, dans le capital spirituel, c’est la raison cordiale et sensible qui en est le coeur. C’est à partir de celle-ci que nous devons organiser la vie sociale et la production. Dans la raison cordiale se trouve le monde des valeurs; c’est d’elles que s’alimentent la vie spirituelle, l’éthique et les grands rêves et que naissent les œuvres de l’esprit mentionnées précédemment.

Imaginons le scénario suivant: si à l’époque de la disparition des dinosaures, il y a près de 67 millions d’années, il y eut un observateur hypothétique qui s’était demandé : Qu’est-ce qui viendra après ?

Il se serait probablement dit : une espèce de dinosaure plus gros et plus voraces encore. Il se serait trompé. Il ne se serait pas imaginé que d’un petit mammifère, notre ancêtre, vivant au sommet des arbres les plus hauts, s’alimentant de fleurs et de bourgeons et tremblant de peur d’être dévoré par les dinosaures les plus grands, émergerait, des millions d’années plus tard, un être absolument inimaginable: un être porteur de conscience et d’intelligence — l’être humain — totalement différent des dinosaures. Ce ne fut pas plus de la même chose. Ce fut un nouveau saut qualitatif.

De la même façon, nous croyons que maintenant il pourrait se produire un nouvel état de conscience, rempli de l’inexorable capital spirituel de l’humanité. Désormais, c’est le monde de l’être qui doit primer sur celui de l’avoir, de la coopération sur celui de la compétition, du bien-vivre et du vivre-ensemble sur celui du vivre bien (dans un confort absolu).

Alors, le prochain pas de l’évolution consiste à découvrir ce qui est caché en nous: le capital spirituel. Sous son règne, nous pourrons commencer à organiser la société, la production et le quotidien. Alors l’économie sera au service de la vie et celle-ci serait pénétrée des valeurs de la réalisation de soi (opposé à l’égoïsme), de l’harmonisation et de la joie de vivre.

Mais cela n’arrive pas automatiquement. Nous pouvons recevoir le capital spirituel ou bien le rejeter. Sauf que même en le rejetant, il s’offre comme une possibilité toujours présente à accueillir. Le spirituel ne s’identifie à aucune religion. Il leur est antérieur, anthropologique, il émerge des virtualités de notre profondeur archétypique. Mais la religion peut l’alimenter et le renforcir, puisqu’elle y trouve son origine.

J’estime que la crise actuelle nous ouvre la possibilité de donner un centre axial au capital spirituel. Certains disent que Buddha, Jésus, saint François d’Assis, Gandhi, et tant d’autres maîtres l’auraient anticipé historiquement.   Ils sont les inspirateurs de notre principe Espérance pour sortir de la crise globale qui nous tourmente. Nous serons plus humains, intégrant nos ombres, nous étant réconciliés avec nous-mêmes, avec la Terre-Mère et avec la réalité ultime.  

Alors nous serons pleinement nous-mêmes, entrelacés par des réseaux de relations tendres et fraternels avec tous les êtres et entre nous tous, égaux. 

Leonardo Boff est éco-théologien et philosophe. Cette année il publie : Saudade de Deus – a força dos pequenos, Vozes 2019.

Traduit du portugais par Yves Carrier


 

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Ignacio Ellacuría: Philosophie de la réalité historique et théologie de la libération

Juan José Tamayo, théologien espagnol, 16 novembre 2019

 

Ellacuría doit être éliminé et je veux pas de témoins”. Ce fut l’ordre que donna le colonel René Emilio Ponce au bataillon Atlacal, le plus sanguinaire de l’armée salvadorienne. L’ordre fut exécuté la nuit du 16 novembre 1989 où furent assassinés avec préméditation six jésuites et deux femmes. Elba Ramos, travailleuse domestique et sa fille Celina, de 15 ans, à l’Université Centroaméricaine “José Simeon Cañas”, de San Salvador (UCA). Parmi les victimes se trouvait le jésuite basque, nationalisé salvadorien, Ignacio Ellacuria, recteur de la UCA, disciple de Rahner et de Zubiri, étroit collaborateur de ce dernier et éditeur de certaines de ses œuvres. Il était philosophe et théologien de la libération, scientifique social, analyste politique et promoteur de la théorie critique des droits humains, dimensions difficiles de trouver et d’harmoniser dans une seule et même personne, mais dans ce cas, elles coexistèrent non sans conflits internes et externes et elles se développèrent avec une lucidité intellectuelle et une cohérence vitale.

“Inverser l’histoire, la subvertir et l’orienter dans une autre direction”; “soigner la civilisation malade”, “surmonter la civilisation du capital”; “éviter un dénouement fatidique et fatal”, “descendre les crucifiés de la croix”, “seule une Église qui se laisse envahir par l’Esprit rénovateur et qui est attentive aux signes des temps peut se transformer en un ciel nouveau (horizon) dont les êtres humains et la Terre nouvelle ont besoin”. Il dénonça “la méchanceté intrinsèque du système capitaliste et le mensonge idéologique des apparences démocratiques qui l’accompagnent” (ce sont ses propres mots). Ce furent les grands défis auxquels il voulut répondre par la parole et l’écrit, l’engagement politique et son vécu religieux. Et il le paya de sa vie.

30 ans après l’assassinat d’Ellacuria, ses œuvres demeurent vivantes et actuelles, plusieurs furent publiées à titre posthume. En 1990 et 1991 parurent de livres majeurs : “Concepts fondamentaux de la Théologie de la libération”, dont il fut l’éditeur avec son collègue Jon Sobrino. Il s’agissait alors de la meilleure et de la plus complète vision globale du courant de la théologie latino-américaine, et Philosophie de la réalité historique, éditée par son collaborateur Antonio González, dont le fil conducteur est la philosophie de Zubiri, mais recréée et ouverte à d’autres courants comme Hegel et Marx, interprétés librement. Cela faisait partie d’un projet plus ambitieux auquel il travaillait depuis les années 1970 et qui demeura inachevé par son assassinat. Postérieurement, la UCA publia Écrits politiques, 3 volumes, 1991; Écrits philosophiques, 3 volumes, 1996, 1999, 2001; Écrits universitaires, 1999; Écrits théologiques, 4 volumes, 2000-2004.

Au cours des 30 ans qui suivirent son assassinat, se sont succédés, de manière ininterrompue, d’innombrable études, monographies, thèses de doctorat, congrès, conférences, recherches, cours monographiques, cercles d’étude, chaires universitaires portant son nom (dont celle que j’ai dirigée, créée en 2002 à l’Université Carlos III de Madrid, qui se nomme "Cátedra de Teología y Ciencias de las Religiones Ignacio Ellacuría"). Cela démontre “l’authenticité” de sa vie de même que la créativité et l’actualité de sa pensée dans les différents domaines du savoir et de l’agir humain: politique, religion, droits humains, université, sciences sociales, philosophie, théologie, éthique, philosophie politique, etc.

Ce que nous découvrons avec la publication de ses écrits et les études sur sa pensée, c’est qu’Ellacuria eut d’excellents maîtres : Pedro Elizondo qui l’introduit à la spiritualité ignacienne, Aurelio Espinosa qui l’ouvrit à l’humanisme de la culture classique, Rahner en théologie, Zubiri en philosophie, monseigneur Romero en spiritualité et engagement libérateur, Jon Sobrino, collègue à la UCA, qui fut son maître en christologie.

D’eux tous il apprit à penser et à agir de manière différente. Mais son obédience ne fut pas qu’académique, mais créatrice, puisqu’en s’inspirant d’eux, il développa sa propre pensée et se transforma lui-même en maître, si par cette expression nous n’entendons pas seulement celui qui donne des cours magistraux, mais plutôt selon l’expression de Kant appliquée au professeur de philosophie, celui qui enseigne à penser.

Certainement, Ellacuria enseigna à penser avec un esprit critique à plusieurs générations d’étudiants depuis sa chaire universitaire à la UCA ainsi qu’à des citoyens et à des citoyennes du monde entier à travers ses articles, ses livres et ses conférences.

Ellacuria part de la pensée de ses maîtres, mais il n’en reste pas là, il avance, va au-delà, les interprète dans de nouveaux contextes et, pour une bonne part, les transforme. C’est là où se situe son originalité. Sa relation avec eux demeure dialogique, de collaboration et d’influence mutuelle. Ses œuvres  le démontrent et les études sur sa pensée le confirment.

Théologie

Son collègue et ami Jon Sobrino a écrit des pages essentielles à sa compréhension sur le “Ellacuria oublié” dans lesquelles il récupère trois pensées théologiques fondamentales de celui-ci: “Le peuple crucifié; le travail en faveur d’une civilisation de la sobriété, dépassant la civilisation du capital; l’histoire de Dieu dans la vie de ses témoins qu’Ellacuria illustra avec un aphorisme mémorable : “avec Mgr Romero, Dieu passa par l’histoire.”

J’ai systématisé ses apports sur “Utopie et prophétisme en Amérique latine”, qui peut être considéré comme son testament théologique, puisqu’il s’agit de l’un de ses derniers textes écrits avant sa disparition. Ellacuria associait intrinsèquement l’utopie, le prophétisme et l’espérance. Sa réflexion, avant de parvenir à l’utopie concrète suit ces étapes: a) l’utopie ne peut se construire qu’à partir du prophétisme aussi longtemps que celui-ci apparaît nécessaire à l’utopie; b) il existe une utopie chrétienne qui est l’utopie du règne de Dieu; c) celle-ci doit être expliquée en termes historiques et sociales pour ne pas tomber dans l’idéalisme et le spiritualisme; d) l’utopie doit s’historiciser et devenir opérationnelle à travers les médiations historiques en direction de l’utopie concrète.

Ellacuria comprend la Théologie de la libération comme une théologie historique qui naît de la clameur devant l’injustice, il établit une articulation entre théologie et sciences sociales et il assume l’engagement pour la transformation de la réalité historique depuis les analyses politiques et sa fonction comme médiateur dans les conflits. Pour lui, la théologie est le moment théorique de la praxis de libération.

La situation sociale de la théologie et de la philosophie est ce qui distinguent certaines théologies et philosophies des autres. Il considère fondamental la nécessité d’opter pour un lieu social déterminé qui est, dans son cas, celui de la vérité historique et de la véritable libération, “ les dépossédés, ceux qui sont injustement traités et ceux qui souffrent, les condamnés de la Terre, les opprimés.” Le lieu social doit être éclairé par une appréciation éthique.

Le théologien autrichien Sebastián Pittl récupère la première idée soulignée par Sobrino et il l’interprète théologiquement: la réalité historique des peuples crucifiés comme lieu herméneutique et social de la théologie. Il fait également une lecture de la conception ellacurienne de la spiritualité située dans l’histoire à partir de l’option pour les appauvris. 

Le résultat est une théologie post-idéaliste dont la méthode n’est pas celle transcendantale de ses maîtres, mais l’historisation des concepts théologiques dont le point de départ est la praxis historique. La théologie d’Ellacuria comporte une forte composante éthique-prophétique. En lui appliquant la considération de Lévinas comme philosophie première, on pourrait dire que, pour le théologien hispano-salvadorien, l’éthique est la théologie première et le prophétisme, la manifestation critique publique de l’éthique.

Philosophie

L’objet de la philosophie ellacurienne est la réalité historique comme unité physique, dynamique, processuelle et ascendante. De là émanent les concepts et les idées fondamentales de sa philosophie: histoire (matérialité, composante sociale, temporalité, réalité formelle, structure dynamique), praxis historique, libération, unité de l’histoire. Sa méthode est l’historisation des concepts philosophiques et politiques comme principe de désidéologisation, critique de l’idéologie et vérification pratique de la vérité-mensonge, justice-injustice. Le philosophe Hector Samour, l’un des meilleurs spécialistes et interprète d’Ellacuria, réinterprète le maître en mettant en relation sa pensée avec la réalité historique contemporaine, au point qu’il considère la philosophie de l’histoire comme la philosophie de la praxis.

Récemment, une nouvelle ligne d’investigation de la pensée philosophique d’Ellacuria est apparue: celle qui effectue une lecture pluridimensionnelle des dérivations créatives suivantes qui enrichissent, récréent et reformulent sa philosophie:

  1. A) Ses liens avec la dialectique hégélienne-marxiste qui impliquent d’analyser la conception qu’Ellacuria avait de la dialectique, l’utilisation de la méthode dialectique dans son analyse politique et historique, et la dialectique entre l’histoire personnelle —biographie — et l’histoire collective — le peuple salvadorien -, en d’autres mots, l’impact et la capacité transformatrice de sa vie et de sa mort sur l’histoire du Salvador (Ricardo Ribera).
  2. B) Ses liens avec la théorie critique de la première École de Frankfort qui intègre dialectiquement les différentes disciplines donnant lieu à une connaissance émancipatrice, ainsi que son incidence dans la négativité de l’histoire (Luis Alvarenga).
  3. C) Ses liens avec la philosophie de Bloch dans l’un des derniers textes emblématiques d’Ellacuria: “Utopie et prophétisme en Amérique latine” (Tamayo).
  4. d) Sa théorie originale du “mal commun” comme mal historique, la critique de la civilisation du capital et les différentes manières de la dépasser. (Hector Samour).

 

  1. E) La récupération philosophique du christianisme libérateur (Carlos Molina).
  2. F) La justification morale de l’activité intellectuelle et la pertinence du lieu des opprimés dans les différents champs et facettes de la pratique théorique (José Manuel Romero).
  3. G) La critique de l’idéologie, en tant que conscience qui inverse la réalité, “fondée dans les formes de l’apparence sociale nécessaire de la société bourgeoise” (José Manuel Romero).

Théorie critique des droits humains

Ellacuría a contribué de manière significative— quoi que cela ait été peu étudié — au champ de la théorie et du fondement des droits humains. Il suffit de souligner à ce propos son apport au dépassement de l’universalisme juridique abstrait et d’une vision “développementiste” des droits humains, et à l’élaboration d’une théorie critique des droits humains (J. A. Senent, A. Rosillo).

La pensée d’Ellacuria n’est pas intemporelle, mais historique, et elle doit être interprétée non pas de manière essentialiste (même si certaines de ses premières œuvres écrites sous l’influence académique de Zubiri aient cette orientation), mais historiquement, en dialogue avec les nouveaux environnements culturels. Lue et interprétée de cette façon, elle peut ouvrir de nouveaux horizons et éclairer la réalité historique contemporaine.

https://www.religiondigital.org/opinion/Ignacio-Ellacuria-Filosofia-historica-liberacion-teologia-asesinado-UCA_0_2177182263.html?utm_source=dlvr.it&utm

Traduit de l’espagnol par Yves Carrier

Théologie de la libération du peuple

 

 


 

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