Phillis Wheatley: De l’esclavage à la poésie!

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Je vous présente Nadège Rosine Toguem qui va nous parler de Phillis Wheatley, poétesse américaine, née en Afrique et vendue comme esclave à Boston dans les années 1760.

Bonsoir tout le monde et merci de ma recevoir au CAPMO. Même si on se voit en virtuel, cela fait toujours plaisir de voir que plusieurs personnes s’intéressent à cette thématique. Je suis originaire du Cameroun en Afrique centrale au-dessus de l’équateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je vous montre une carte de l’Afrique pour vous aider à vous situer. Je suis née au Cameroun il y a 37 ans et je suis mère d’une petite fille de 3 ans. J’ai une page Facebook où je me présente simplement comme Rosine où je fais la promotion des dialogues interculturelles. J’aime bien parler de culture et j’aime bien échanger.

Cameroun

 

Je suis arrivée au Québec en 2013 pour étudier en géomatique à l’Université Laval. Après avoir terminé ma maîtrise, je suis retournée au Cameroun et là-bas j’ai réalisé que j’avais beaucoup aimé cette expérience parce que j’avais rencontré des gens chaleureux et accueillants, des gens ouverts, et j’ai décidé de revenir pour m’établir au Québec. Seulement, les choses ne se sont pas passées comme j’avais prévu. Lorsque j’ai cherché un emploi, on m’a demandé si j’avais une expérience professionnelle au Québec. J’ai donc été obligée de m’inscrire au cégep en technique de géomatique pour accéder à des stages professionnels en entreprise afin de commencer à la base comme tout le monde. Je ne me suis pas découragée et je l’ai fait. Quelques mois avant que je ne termine, je parviens à obtenir un stage dans la fonction publique québécoise. Ensuite, j’ai passé les concours d’admission et j’ai été recrutée au gouvernement. Aujourd’hui, je travaille dans la fonction publique québécoise. Pendant mes temps libres, je fais de la communication et de la poésie parce que c’est ce que j’aime faire dans la vie. 

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de l’indépendance de la Gambie. Je dis cela parce que Phillis Wheatley serait originaire de cette région de l’Afrique. Elle serait née en Gambie ou au Sénégal qui est le pays voisin. Avant de poursuivre les échanges, laissez moi vous situer ces lieux. 

Gambie

La Gambie se trouve en Afrique de l’Ouest, enclavée dans le Sénégal. Cela se situe sur les côtes de l’océan Atlantique. Enfant, âgée de six ans, elle est capturée et arrachée à sa famille par un marchand d’esclave. Des côtes du Sénégal, elle va parcourir tout l’Océan Atlantique pour se retrouver à Boston. À ce moment de l’histoire, l’homme et la femme noirs sont considérés comme de vulgaires marchandises. Ce voyage prendra presque une année. Imaginez la souffrance qu’elle a du endurer pendant ce voyage. Comme c’était une enfant, elle ne devait pas être enchainée comme les autres. Dans ces conditions, pour une enfant qui ne parlait pas encore la langue de ses ravisseurs, cela n’a pas du être facile.       

 

De l’Afrique de l’Ouest à Boston! 

À Boston, où elle a vécu l’essentiel de sa vie, on lui a érigée un monument bien après sa mort dans la pauvreté. La légende en anglais dit : « Phillis Wheatley, 1753-1784, est née en Afrique de l’Ouest, elle est arrivée sur le navire Phillis et elle a été vendue comme esclave à Boston à l’époque coloniale. Elle fut une écrivaine prodigieuse qui publia en 1773 un recueil intitulé « Poèmes sur différents sujets, religion et morale ». C’est le premier livre édité en Amérique par une écrivaine Africaine. »

Phillis ne vivra que 31 ans. Lorsqu’on dit qu’elle est née en 1753, c’est une approximation, il n’y avait pas de registre de naissance. Cette statue est un bel hommage réalisé en son honneur par la ville de Boston.  C’est le 15 juillet 1761 qu’elle arrive à Boston. Elle est vendue à une famille de marchand, les Wheatley, comme aide domestique pour la dame de la maison. C’est de là que lui vient son nom de famille alors que Phillis était le nom du navire qui l’a amenée. Pendant la période de l’esclavage, il existait deux catégories d’esclaves, ceux et celles qui travaillaient aux champs dans des conditions très pénibles et les esclaves de maison, bien moins nombreux, qui servaient les maîtres blancs comme domestiques. Ils étaient mieux nourris et mieux logés. Les esclaves des champs étaient maltraités et battus. Ceux des maisons, principalement des femmes, pouvaient toujours être déclassées s’ils n’obéissaient pas et se retrouver au champ.  

Pour l’époque, les Wheatley sont un couple progressiste. Lorsqu’ils arrivent à la maison avec Phillis, ils découvrent en elle une jeune fille fragile, mais très intelligente. C’est à ce niveau que leur humanité entre en jeu. Lorsqu’ils découvrent qu’il s’agit d’une jeune fille douée, ils s’arrangent pour qu’elle puisse faire les travaux domestiques tout en encourageant leurs deux enfants, Nathanaëlle et Murray, à lui enseigner à lire et à écrire. C’est ainsi qu’elle va apprendre l’anglais, le latin, le grec, la géographie, l’histoire, et la Bible. À l’époque, c’est quelque chose de fondamentale qui influence la vision du monde que les gens ont. La religion chrétienne a été un moyen de domestiquer et de discipliner les esclaves en leur inculquant la soumission et l’oubli de soi. On leur apprenait qu’ils n’avaient pas le droit de se révolter, qu’ils n’avaient pas le droit de réclamer de meilleures conditions d’existence parce que c’était leur destiné, qu’ils étaient nés pour travailler pour les autres, qu’ils étaient nés pour être esclaves. C’était ça leur vie. Alors, ils n’avaient pas le droit de se plaindre ou de se révolter contre leur maître.   

 Curieusement, cette jeune fille qui a reçu une éducation extraordinaire, inhabituelle pour une esclave, va avoir une belle carrière. Ce soir, je vais vous présenter son parcours littéraire et sa renommé internationale. Je vais vous parler du fameux tribunal, du procès qui va lui être fait à Boston par 18 hommes chargés de s’assurer qu’elle est bien l’auteure des poèmes qu’elle publie. Je vais vous parler de son voyage en Angleterre et vous présenter quelques lettres que Phillis Wheatley a écrites.

À 13 ans, elle publie déjà son premier poème dans un journal Newport Mercury. Six ans à peine après son arrivée, elle parle déjà couramment l’anglais, le français, l’espagnol, et elle se met à publier dans les quotidiens comme une citoyenne normale. À ce moment, elle représente un espoir pour une femme esclave.       

À 17 ans, elle prend fait et cause pour la Révolution américaine. Voltaire dira d’elle : « Qu’il s’agit d’une négresse qui écrit de très beaux vers en anglais. » Voltaire, ce n’est pas n’importe qui dans la littérature. S’il se donne la peine de faire un compliment à quelqu’un, c’est qu’il s’agit d’une personne exceptionnelle.  Au cours de cette période de sa vie, Phillis rencontre plusieurs personnalités de la haute société bostonienne comme le gouverneur Thomas Hutchinson, le lieutenant gouverneur Andrew Oliver et le juriste John Hancock. Évidemment, le statu social de ses maîtres joue en sa faveur. Ils appartiennent à la haute société bostonienne et ils ont une certaine proximité avec des gens de pouvoir. Toutefois, c’est son génie qui va lui ouvrir ces portes, même si elle demeure une esclave.

Ce qui est mystérieux, c’est que ses maîtres n’ont pas cherché à s’approprier son œuvre littéraire. Il existe de nombreux exemples d’esclaves qui ont écrit des livres dont les propriétaires se sont approprié leurs œuvres pour accroître leur propre renommée. En tant qu’esclaves, ces auteurs n’avaient aucun recours devant la justice contre leur maître. Les Wheatley ont eu la volonté de montrer qu’une personne née en Afrique, une non-civilisée, pouvait néanmoins apprendre à lire, à écrire et produire une œuvre littéraire aussi belle que les gens civilisés.

En 1772, malgré ses exploits, à l’âge de 19 ans, elle va être convoquée devant un jury pour être jugée sur la paternité de son œuvre. On lui fait ce procès parce qu’on la considère trop intelligente. C’est comme s’il existait une unité de mesure qui stipulait que l’esclave ne pouvait et qu’il ne devait pas être plus intelligent que les basses classes sociales blanches. Il était impossible qu’une esclave puisse produire de tels œuvres, doublement impossible puisqu’il s’agissait d’une femme. Imaginez cette jeune femme appeler à comparaître devant 18 hommes, parmi les plus savants de Boston, pour démontrer qu’elle est bien l’auteure des poèmes qu’elle a écrit. L’histoire ne nous dit pas ce qui s’est passé dans cette cour, mais nous savons que son talent va être reconnu et que ces hommes vont lui signer une attestation certifiant ses attitudes littéraires. Cependant, comme nous sommes à l’époque de la traite des esclaves, elle n’arrive pas à publier aux États-Unis. À l’époque, la publication d’ouvrage était étroitement contrôlée et on devait réunir 300 signatures, fort probablement des hommes, pour avoir l’autorisation d’être publié, ce qu’elle ne parvenait pas à obtenir.

 Alors Phillis Wheatley, avec une intelligence hors norme, est parvenue à terrasser l’assignation à la servitude à laquelle elle semblait condamnée. À mon point de vue, comme les étoiles brillent pour elle, ses maîtres décident de l’envoyer en Angleterre sous prétexte d’accompagner leur fils qui a besoin de soins, mais le véritable objectif, c’est qu’elle puisse être publiée. À cette époque, à Londres, les gens sont un peu plus ouverts qu’en Amérique. En Angleterre, on s’interroge sur le désir des Américains de devenir indépendants et sur le fait qu’ils réclament la liberté tandis qu’une partie de leur population vit sous l’esclavage. (L’esclavage était peu répandu en Europe puisqu’il y avait suffisamment de pauvres pour combler tous les postes de travail.) Ce double standard crée de l’incompréhension en Angleterre.   

 Phillis est d’abord publiée en Angleterre parce que ses poèmes ne sont pas offensant pour la couronne britannique, ils sont écrits sur un ton docile et reconnaissant d’avoir été recueillie et éduquée par une nation chrétienne civilisée et ils rendent grâce à Dieu pour cela. Ce sont des poèmes qui encouragent ses maîtres et qui expriment qu’elle a une meilleure vie que des personnes de sa couleur vivant sous l’esclavage. Ce sont des poèmes qui racontent des situations vécues, ce ne sont pas des poèmes revendicateurs qui dénoncent l’esclavage ou quoi que ce soit. Alors, quand ce recueil est publié en Angleterre, c’est que le pouvoir britannique veut démontrer son ouverture d’esprit. Ils veulent dire aux Américains: « Vous qui réclamez la liberté, nous pensons que nous sommes beaucoup plus libres que vous ne l’êtes en réalité parce que nous avons publié un livre écrit par une esclave. » C’est à ce moment que Phillis Wheatley rentre dans l’histoire puisqu’il s’agit de la première femme noire à publier un livre. Ceci fait d’elle une pionnière de la littérature afro-américaine.   

 À son retour d’Angleterre, à l’âge de 20 ans, elle réussit à trouver une maison d’édition qui va publier son recueil de 28 poèmes sur des sujets variés : « Poems on varius subjects, religious and moral » à Boston. Fort probablement, d’autres femmes ou d’autres noirs ont écrits des poèmes à cette époque, mais ils n’ont jamais réussi à être publiés.

En 1775, la poétesse envoie un poème au général Georges Washington. Un an plus tard, ce dernier va la recevoir à sa résidence pour la remercier. Il dira d’elle qu’il s’agit d’une déesse, d’une femme d’une grande beauté qui écrit des vers extraordinaires. Imaginez le tout premier président des États-Unis d’Amérique faisant l’éloge d’une femme esclave noire alors que d’autres n’y voient qu’une simple marchandise. À cette époque, cela sort encore une fois de l’ordinaire. Ceci démontre que Phillis Wheatley n’était pas n’importe qui. C’est une personne qui par son intelligence et sa personnalité, sa sagesse et sa générosité, a su se gagner l’estime des puissants. Le fait d’écrire un poème en hommage à Georges Washington était pour elle une façon de le soutenir ce qui révèle sa générosité d’esprit. Cela démontre son parti-pris pour la Révolution américaine et l’indépendance des treize colonies.     

Maintenant, je vais vous présenter quelques lettres qu’elle a écrites. Des documents qui nous sont parvenus, il y a une lettre à un officier américain qui devait partir à la guerre, David Whister, mort pendant la Guerre d’indépendance. Elle a aussi écrit des lettres à Boutana, une autre femme esclave qui travaillait dans une maison et qui était son amie. Phillis lui a écrite plusieurs lettres, en 1774, en 1778 et en 1779. Avec elle, elle pouvait discuter de sa condition d’esclave, de ses problèmes de santé, et de ses préoccupations en lien avec son évangélisation et la Bible.

Après son retour d’Angleterre, des amis et des connaissances l’encouragent à revendiquer sa liberté. Sauf qu’à l’époque, cela vaut une fortune et qu’une esclave ne peut pas économiser de l’argent puisqu’elle n’est pas rémunérée pour son travail. En dollars de l’époque, l’affranchissement coûte entre 50 $ et 75 $. Mais Phillis Wheatley, même si elle a été publiée, qu’elle est connue, qu’elle a réussi et qu’elle est quelqu’un de généreux, d’intelligent et qui travaille fort, ne possède pas d’argent. À Boston, elle poursuit sa vie d’esclave. Puis, subitement, son propriétaire John Wheatley décède et lui lègue sa liberté dans son testament. Elle est libre, certes, mais elle n’a pas d’endroit où vivre ni de moyens pour subvenir à ses besoins. Elle n’a ni maison, ni argent, ni aucune ressource. De plus Phillis a des problèmes de santé. Elle va alors connaître une situation précaire et plus difficile encore qu’en tant qu’esclave. Plus tard, elle rencontrera un homme, John, avec qui elle aura des enfants. Lui aussi est un esclave affranchi aussi pauvre qu’elle.

Pour ne pas encourager l’affranchissement des esclaves, ceux qui obtenaient cette liberté se retrouvaient sans emploi. Les autorités les accusaient alors de vagabondage et ils pouvaient être jetés en prison. C’est ce qui se produisit avec son époux. À quoi rimait cette liberté sans moyen ? Ensuite, les autorités s’étonnaient que les esclaves affranchis n’aient pas de toit et qu’ils vivent comme des itinérants. Sauf que cette errance dont ils n’étaient pas responsables, devenaient un crime aux yeux des autorités. Parfois aussi, au lieu de la prison, on les retournait sur des plantations pour qu’ils aient un endroit où vivre. De plus, la population accusait les affranchis d’être des voleurs parce qu’ils n’avaient rien pour se nourrir. On accusait aussi les esclaves affranchis de viols et de toutes sortes de choses dramatiques. Cette liberté devenait souvent un fardeau plus lourd que l’esclavage lui-même. Esclave ou pas, on demeurait un homme ou une femme noire. 

Malheureusement, le 5 décembre 1784, à l’âge de 31 ans seulement, Phillis Wheatley décède. Son seul enfant ne survivra pas, faute d’amour et de soin. Ses livres et ses manuscrits sont vendus aux enchères, c’est pourquoi il est difficile de les trouver aujourd’hui. L’histoire que nous avons d’elle a été écrite par différents auteurs qui ne l’ont pas nécessairement connue. Il y a des trous dans son histoire. Aucune référence n’est fait à son statu ni à son histoire particulière. Par contre, il est certain qu’elle a vécu à Boston dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Elle a marqué d’une pierre son existence, elle a montré qu’une femme noire n’était pas un animal ou une marchandise et qu’elle pouvait être aussi intelligente que n’importe qui. C’était une personne éduquée, réfléchie, gentille et intelligente. Elle a démontré que la couleur de la peau n’avait rien à voir avec la qualité de la personne humaine. Pour cela, nous lui en sommes éternellement reconnaissants. Sans doute que grâce à son influence, le mouvement abolitionniste a pris de l’ampleur dans les années qui suivirent jusqu’à mener à l’abolition complète de l’esclavage dans les Amériques. C’est aussi grâce à Phillis Wheatley que le nom de cette famille nous est parvenu et qu’il demeurera à jamais inscrit dans l’histoire américaine. 

 

 Voici quelques ressources bibliographiques que je vous ai préparées:

* Phillis Wheatley: Biography of a Genius in Bondage by Vincent Carretta

* Watson, Marsha. “A classic case: Phillis Wheatley and her poetry.” Early American Literature 31.2 (1996): 103-32

* The Trials of Phillis Wheatley: America's First Black Poet and Her Encounters with the Founding Fathers by Henry Louis Gates Jr

* Collins, Terrence. “Phillis Wheatley: The Dark Side of the Poetry.” Robinson, Critical Essays on Phillis Wheatley

* Daly, Robert. “Powers of Humility and the Presence of Readers in Anne Bradstreet and Phillis Wheatley.” Puritanism in America: The Seventeenth through the Nineteenth Centuries. Studies in Puritan American Spirituality

* Ed. Michael Schuldiner. Lewiston, NY: Mellen , 1993. -Davis, Arthur P. “The Personal Elements in the Poetry of Phillis Wheatley.” Robinson, Critical Essays on Phillis Wheatley –

* A Voice of Her Own: Candlewick Biographies: The Story of Phillis Wheatley, Slave Poet by Kathryn Lasky

* Gates, Henry Louis, Jr. “Phillis Wheatley and the Nature of the Negro.” Robinson, Critical Essays on Phillis Wheatley

* Richmond, M.A. Bid the Vassal Soar: Interpretive Essays on the Life and Poetry of Phillis Wheatley (ca. 1753-1784) and George Moses Horton (ca. 1797-1883).

 

C’est grâce à Phillis Wheatley qu’on invitait les Wheatley un peu partout. Suzana Wheatley amenait Phillis avec elle dans les salons de thé, les clubs de lecture et lors des cérémonies officielles ainsi que lors d’autres événements importants. Certes, elle avait pour objectif de montrer qu’elle avait fait d’une jeune esclave née en Afrique une intellectuelle capable de transformer le monde. Toutefois, cela a permis à la société blanche de Boston et de Londres, de découvrir une autre facette des femmes noires qui pouvaient être aussi intelligentes et travailleuses que quiconque. Nadège

 

Échanges avec les participant.e.s

C’est une période très dure de l’histoire américaine pour les Africains et leurs descendants soumis à l’esclavage. Certains mots que tu as utilisés font mal à entendre comme « marchandise humaine ».  Le commerce des esclaves est ce qui a permis de développer les Amériques: au Brésil, en Colombie, au Venezuela, en Équateur, dans les Caraïbes et aux États-Unis. C’est le Brésil qui en a reçu le plus, on parle de 8 millions d’Africains. Bon nombre mourraient à leur arrivée ou à la tâche parce qu’ils étaient plus maltraités que les chevaux. Dans les plantations de sucre, ils les exténuaient jusqu’à la mort. YC

C’est vrai, en Colombie ils les traitaient comme des chiens. Ils les laissaient dehors sous la pluie, sans abris pour se protéger du froid ou de la chaleur. Il y avait un triangle commercial entre l’Afrique qui fournissait la main-d’œuvre via les Portugais, l’Amérique latine qui produisait les matières premières comme l’or ou le sucre, et l’Europe qui représentait le marché, l’origine et la destination ultime des capitaux. Mario

Ce qui est vraiment particulier dans tout cela, c’est que le travail des esclaves n’était pas reconnu. Ce sont leurs maîtres qui avaient toute la reconnaissance. Les esclaves se tuaient à la tâche et ils mourraient sous toutes sortes de conditions inhumaines, mais leur travail n’était pas reconnu. Les enfants qui naissaient sous l’esclavage étaient destinés à la servitude. Il n’y avait pas d’autres issus pour eux. C’est ainsi que l’Amérique et l’Europe ont arraché à l’Afrique des millions d’hommes forts et de femmes fortes parce qu’un esclave devait être en bonne santé pour pouvoir travailler dur. Il devait avoir une bonne condition physique et être capable de supporter toutes sortes d’atrocités. Seulement le voyage à fond de calles enchainés et à peine nourris, suffisait à éteindre la vie d’un grand nombre. Pour ceux qui survivaient au périple, ils étaient vendus aux enchères à leur arrivée. Il y avait encore une sélection, ils devaient avoir les dents solides et être musclés des bras et des jambes pour pouvoir travailler. C’était extrêmement déshumanisant. Nadège  

Ce qui m’a frappée de la présentation, c’est le fait que les esclaves affranchis erraient dans les rues puisqu’ils ne recevaient rien lorsqu’ils étaient libérés. Au Brésil, il y a un travail qui a été fait sur cette question par les mouvements des afro-descendants qui demandent la reconnaissance de la contribution des esclaves à la naissance et au développement du pays. Il y a aussi le mouvement culturel d’affirmation d’une fierté noire, autour de la revue Raça notamment qui s’effectue depuis plusieurs années. 

Si le Brésil a reçu un héritage culturel de l’Afrique, les enfants d’esclaves n’ont rien reçu comme compensation pour tout ce travail effectué pendant des siècles sans aucune rémunération. À cause de cela, ils n’ont reçu aucun héritage économique de leurs ancêtres. Ne soyez donc pas étonnés si cette iniquité a perduré jusque dans les sociétés actuelles avec toutes les conséquences que cela implique. Il y a une dette de reconnaissance culturelle, mais aussi économique dont on ne parle jamais. Est-ce qu’on parle parfois de cette dette ? Claudia

 Oui, je vous dirais que depuis une dizaine d’années, on parle beaucoup de réparation, surtout aux États-Unis et en France. Pour certains universitaires, la réparation ce serait d’offrir des études universitaires gratuites aux descendants d’esclaves. Certaines universités, comme au Massachussetts, ont entamé cette démarche, mais il y a une difficulté de retracer ceux et celles qui sont réellement descendants d’esclaves parce qu’il y a eu beaucoup de métissages et bien des choses sont arrivées. L’autre problème, c’est que ce ne sont pas tous les jeunes qui se rendent à l’université. Ceux et celles qui ne parviennent pas jusque là, qu’est-ce qu’on va faire d’eux ? Ils restent dans la misère. La question demeure débattue. Nous pourrions aussi nous interroger si la réparation financière suffit ? Parce que ce phénomène a créée dans la tête de certaines personnes noires une fissure profonde. Certains se sentent encore inférieurs vis-à-vis des autres. Aujourd’hui, dans plusieurs pays, il y a des gens qui se décapent la peau pour paraître plus blancs et parce qu’ils n’aiment pas se voir noirs. Ils croient qu’être noirs, c’est infériorisant. Il y en a d’autres qui vont changer leurs cheveux et faire toutes sortes de choses pour ressembler aux anciens maîtres. Un auteur noir a écrit : « L’esclave ne veut pas être libre, il veut ressembler au maître. » Ce n’est pas vrai pour tout le monde. Il n’en demeure pas moins que tous les traitements dégradants que certains ont subis sur plusieurs générations à créer un vide au fond d’eux-mêmes. C’est une souffrance qui a vraiment écorché l’être humain et qui pour certains a été transmis aux générations suivantes. Peut être que le racisme et la discrimination dont on parle aujourd’hui trouvent en partie leur source dans l’esclavage ? L’homme noir a été infériorisé pendant si longtemps que certains ont fini par intérioriser ce regard extérieur. Même si l’esclavage a été aboli il y a plus de 150 ans aux États-Unis, dans les mœurs et la culture, une suspicion demeure devant l’homme noir. La liberté est quelque chose que l’être humain requiert, mais le système esclavagiste ne le permettait pas, même pour les affranchis. Le mythe de l’homme noir errant, sans foyer et sans travail, en a fait une menace, un danger éminent pour la bonne société. On a ainsi fait un bouc émissaire de tous les crimes perpétrés. Cette suspicion historique continue de teinter nos mœurs jusqu’à aujourd’hui. Nadège

 Je tiens à souligner la qualité du contenu, tragique, que tu nous communiques. C’est vrai et c’est profond ce que tu partages avec nous. YC                     

Merci beaucoup Nadège pour la présentation. Ce qui m’a frappée c’est que Phillis Wheatley a vraiment cru en elle malgré tout ce qu’elle a pu vivre. C’est ça qui est très fort. Son intelligence et son courage me marquent beaucoup. Par rapport à nos échanges, j’ai travaillé avec la Commission vérité et réconciliation avec les peuples autochtones au Canada, il y a beaucoup de choses que tu as partagées que j’ai entendues de la part des survivants des pensionnats. Les compensations financières peuvent aussi parfois être une façon perverse de dire : « Maintenant vous avez reçu de l’argent alors taisez-vous! » Mais on peut aussi comprendre qu’’il y ait une bonne intention derrière. Ainsi, les maîtres de Phillis avaient un cœur puisqu’ils ont voulu l’éduquer et qu’ils lui ont offert la liberté, mais il y a là un paradoxe parce que l’esclavage est une offense très grave. C’est prétendre qu’un être humain est un objet. Isabelle

 Cela provient du code noir qui stipulait que l’homme et la femme noire avaient été créés pour servir l’homme blanc. Nadège

 C’est ce que je dis, c’est une offense qui est très difficile à réparer. C’est une blessure dont la cicatrice est énorme. Isabelle    

 C’est pourquoi on parle de traumatisme collectif dont souffriraient certaines personnes noires. Quand on a vécu un tel traumatisme, il faut se soigner collectivement aussi. C’est pourquoi, je pense que c’est bien d’en parler, de dire ce qui s’est passé, pas pour se lamenter, mais pour dire d’où on vient et pour s’expliquer pourquoi on réclame un certain ordre des choses. Nous avons aussi besoin collectivement de connaître d’où provient ce racisme, cette suspicion. Pourquoi lorsqu’un Noir entre dans une boutique, il se sent épié ? Je pense que tout cela vient de ce moment, de l’affranchissement de l’esclavage sans compensation ni soutien pour survivre. Peut-être que certains ont été forcés de chaparder de la nourriture pour ne pas mourir de faim, mais ce sont les circonstances qui les y ont poussés. Lorsque l’être humain est poussé dans ses derniers retranchements, il peut avoir des réactions qui nous étonnent. À l’époque, le système était répressif envers ces gens qu’on ne cherchait pas à comprendre. Cela demeure une période sombre. Je suis une personne positive qui veut aller de l’avant, mais c’est important que nous sachions cela pour que les gens comprennent ce que nous avons traversé. L’homme noir n’est plus une victime, mais il l’a été. Nadège

Helder Camara disait : « C’est un plus grand crime de priver quelqu’un de nourriture que d’avoir à voler de la nourriture pour demeurer en vie. » Surtout qu’il ne s’agit pas d’une situation de famine, la nourriture était disponible. YC

J’aimerais vous lire un extrait d’un poème composé par Phillis Wheatley.

« C’est la grâce qui m’a amenée de ma terre païenne, qui a appris à mon âme aveugle à comprendre qu’il y a un Dieu et qu’il y a un Sauveur également au temps où je ne cherchais ni ne connaissais la rédemption. Aux gens qui regardent notre race d’ébène d’un regard méprisant, « leur couleur est la teinture du diable », rappelez-vous que les Noirs comme Caïn peuvent être purifiés et s’unir au cortège des anges. »

Le niveau d’acculturation est incroyable. Marie-France

Oui, ce texte est bien de Phillis Wheatley. C’est normal qu’elle soit influencée. Quand vous avez un enfant de sept ans, vous pouvez le modeler à votre guise. Vous avez le temps d’en faire quelqu’un à votre image. Lorsqu’elle est enlevée en Afrique, elle a vécu la peur de sa vie pendant une année. Ceci fait que lorsqu’elle est recueillie par les Wheatley, elle ne comprend pas ce qui se passe. Seulement, dans cette famille elle va avoir une éducation de privilégiés. Alors, elle va s’ouvrir à ces gens et elle va embrasser leur culture. C’est normal qu’elle pense qu’elle a été sauvée par le ciel et que Dieu l’a protégée parce qu’elle sait qu’elle est une esclave. Toutefois elle fréquente des milieux bourgeois, elle rencontre des hommes importants. Vous vous rendez compte qu’elle rencontre Georges Washington, un chef d’État qui lui affirme qu’elle est une déesse. C’est extraordinaire. Elle voit bien autour d’elle comment les autres esclaves sont traités dans les champs et comment ils sont malheureux. Une autre raison qui explique cette façon d’écrire, c’est qu’elle ne veut pas offenser ses maîtres. Vous savez le traitement réservé aux esclaves qui offensaient leurs maîtres ou les personnes de l’establishment. Il est important de rappeler que Phillis Wheatley n’avait pas une très bonne santé. À mon point de vue, elle a voulu démontrer qu’elle n’était pas une vulgaire marchandise, qu’elle était une personne qui pouvait penser, écrire, réfléchir, et que si on lui donnait sa chance, elle se ferait une place au soleil, sans toutefois scier la branche sur laquelle elle était assise. Pour moi, il s’agit d’une forme d’intelligence de se dire: « Je sais que je suis petite et que je n’ai pas la force de m’attaquer à ces gens, mais je vais leur montrer que j’ai des qualités et que j’ai des choses utiles à dire. Peut-être, cela me sauvera-t-il ? » Pour ma part, elle a voulu se protéger en disant qu’elle avait une belle situation. À ce moment, elle n’avait pas d’argent et elle n’a pas eu la sécurité financière à laquelle elle aspirait, mais aujourd’hui nous parlons d’elle et je suis fière d’elle. Quand je vois Amanda Gorman qui est poétesse lors de l’assermentation du président Biden, je pense à Phillis Wheatley. Nadège

Dans ce poème, on aperçoit aussi l’utilisation perverse de la Bible et de la religion comme instrument d’asservissement. Aussi l’histoire que Caïn était noir, c’est complètement ridicule. C’était une autre époque à laquelle je suis heureux de ne pas appartenir. YC

Je suis impressionnée par ce que tu nous as apporté. Je trouve que c’est une femme impressionnante. C’est incroyable tout ce qu’elle a vécu et malgré cela, elle est allée chercher son besoin de s’exprimer par la poésie. Je serais curieuse de lire ses poèmes. Monique                              

Certains auteurs lui reprochent de ne pas avoir parlé de l’esclavage ni de sa condition d’esclave. Je pense qu’elle ne voulait pas offenser ses maîtres. À cette époque, si elle l’avait fait, elle n’aurait jamais été publiée. Quand on vit dans certains contextes, on choisit le moindre mal. Je pense que c’est ce qu’elle s’est dit : « Je ne vais pas parler contre mes maîtres, je ne vais pas aller contre le système. Qui suis-je pour pouvoir me révolter ? Je connais le traitement réservé aux personnes qui se révoltent. Au moins, j’ai eu la chance de ne pas être dans les champs, de ne pas être astreinte aux travaux domestiques, on me laisse du temps pour m’exprimer, pour parler, je vais même dans des lieux extraordinaires où je ne serais jamais allée autrement. Alors, je vais rester tranquille et je vais juste montrer que l’être humain noir, si on lui enseigne l’écriture, la géographie, la langue, peut accomplir des choses extraordinaires. » Je pense que c’est ce qu’elle se disait parce que c’est comme cela qu’elle a vécu. Lorsqu’elle publie son livre à Londres, elle inspire d’autres personnes noires. Nadège  

D’ailleurs, le mouvement abolitionniste de l’esclavage trouve ses origines en Angleterre à la fin du 18ème siècle. Ce mouvement est apparu bien avant la Guerre de Sécession en 1860. Déjà, vers l’an 1800, il y avait un mouvement abolitionniste organisé parmi une certaine élite blanche qui réclamait la fin de l’esclavage. Celui-ci fut aboli progressivement par les Britanniques bien avant les Américains et les Brésiliens ont été les derniers à l’interdire en 1888, mais les tous premiers à abolir l’esclavage furent les Haïtiens. YC

Tu devrais faire la tournée des écoles secondaires pour présenter cela dans les cours d’histoire. J’ai visité Gorée au Sénégal, l’endroit d’où sont partis des milliers d’esclaves pendant deux siècles. Pour ceux qui ne s’imagine pas ce que cela peut être, il y avait un couloir qui conduisait les gens sur le quai des bateaux et des chemins de contournement destinés à ceux et celles qui étaient trop faibles pour embarquer. On les engraissait pour qu’ils soient assez forts pour partir sur un autre navire. C’était de l’ordre du parc à bestiaux. C’est impressionnant de voir cela qui rend compte d’une réalité tragique. Gorée, c’est l’un des principaux ports en Afrique d’où partaient ceux et celles qui avaient été vendus comme esclaves. Renaud

C’est situé au Sénégal et c’est justement de cet endroit que Phillis Wheatley serait partie en Amérique. Ce qui est aussi traumatisant, c’est que certains chefs de tribu vendaient leurs semblables, parfois leurs neveux ou leurs cousins, pour s’en débarrasser. Ils les échangeaient contre de la nourriture ou des tissus pour leurs épouses ou de la poudre à canon pour poursuivre leurs guerres tribales. C’est pourquoi, lorsqu’il y a eu l’histoire des réparations, certains Blancs ont eu un argument fort qui disait : « Si on doit payer pour les descendants d’esclave, ceux qui les ont vendus en Afrique devraient aussi payer. » C’est une question qui demeure en discussion, mais on ne peut pas victimiser une fois de plus l’homme noir qui a été victime de servitude. Sauf que s’il n’y avait pas eu d’acheteurs, il n’y aurait jamais eu de commerce. Nadège  

Je pense qu’il était interdit d’apprendre à lire aux esclaves parce que cela leur donnait le pouvoir d’écrire des lettres. YC

Cette interdiction avait pour objectif de les isoler. L’écriture aurait donné le pouvoir aux Noirs de communiquer entre eux sans que les maîtres s’en rendent compte. Ils auraient pu préparer un coup, voire une révolution. Les maîtres ne voulaient pas qu’il y a des regroupements. Il fallait toujours diviser pour mieux régner. À leur arrivée, on séparait les groupes linguistiques pour qu’ils ne puissent pas communiquer entre eux. La langue est un puissant moyen de révolution, avec un même code on peut se comprendre et échanger sur nos conditions de vie. On séparait même les familles, dès que les enfants étaient assez grands on les vendait séparément. On s’entend que sur les plantations, les Blancs n’étaient pas la majorité, alors ils vivaient dans la peur d’un soulèvement et il fallait tout faire pour que ce ne soient que des hommes et des femmes qui cultivent la terre sans réfléchir. Ils devaient obéir aux ordres et faire ce qu’on leur disait, produire et mourir. Voilà leur destin. Nadège

Non seulement les Noirs, mais les femmes aussi occupaient un statu inférieur. Au Brésil, il y avait les quilombos, des communautés d’esclaves en fuite qui se regroupaient dans la forêt. Ce même phénomène des Noirs marrons se retrouvait ailleurs en Amérique, en Colombie, au Pérou et en Jamaïque. Ils s’enfuyaient dans la jungle où parfois ils s’alliaient aux autochtones. Eux aussi ont dû se réfugier dans les jungles et les montagnes quand les Espagnols sont arrivés. Les esclaves ont aussi développé des formes de communication alternatives comme la danse et la musique qui sont devenues des manières de s’exprimer et de se parler. Il y a 30 ou 40 ans, on a découvert dans la jungle des communautés de descendants d’esclaves en fuite qui vivaient depuis des siècles isolées du monde occidental. Aujourd’hui, ils revendiquent la possession de ces territoires ancestraux. Pour conclure, le capitalisme a toujours eu besoin des Noirs, des femmes, des esclaves, des travailleurs immigrants, parce que c’est la manière qu’ils ont trouvé pour accumuler du capital. C’est une dynamique qui a toujours bénéficié à un petit nombre de personnes. Je pense que tous ces discours racistes et xénophobes que nous entendons aujourd’hui, vont dans le même sens d’avoir des personnes qui travaillent à moindre coûts. Mario   

Je tiens à te remercier pour cette présentation, effectivement, c’est une femme très inspirante. Je suis touchée et impressionnée de cela. La réflexion que tu as amenée m’a fait réaliser beaucoup de choses sur l’esclavage et sur ses impacts qui perdurent à travers les siècles. Pourquoi, aujourd’hui encore, en Amérique du Nord, y a-t-il dans l’imaginaire collectif, une représentation de la personne noire qui vagabonde ? Je n’avais jamais fait ce lien alors que c’est vraiment clair comment tu l’apportes. Cela permet de poser des questions. Aujourd’hui encore, il y a une disproportion d’afro-américains emprisonnés aux États-Unis. Non seulement la blessure, mais l’oppression est toujours présente. Les gens ont été affranchis, mais s’il ne se produit pas un changement en profondeur dans la société, les injustices demeurent. Juste pour ajouter, il y a très peu d’afro-américains qui possèdent des terres agricoles aux États-Unis, environ 1,5 % des terres alors que la plupart sont des descendants de travailleurs agricoles. Même au niveau des subventions agricoles aux petits agriculteurs, l’injustice se poursuit. Il existe encore plein d’iniquités systémiques. Emilie                 

Ce sont des gens qui ont marché, qui ont souffert, qui n’avaient rien et qui devaient aller trouver des terres qui n’appartenaient à personne. Qu’il soit esclave ou pas, le destin de l’homme noir était scellé. Il ne suffisait pas d’abolir le système, il aurait aussi fallu le changer pour leur donner une chance de faire leur vie. Nadège

 Il y a une expérience de retour à la terre par des afro-descendants aux États-Unis. C’est une jeune femme noire qui est allée faire de la coopération au Sénégal. Là-bas, une paysanne lui a demandé si les Noirs en Amérique travaillaient la terre? Elle a répondu que non et elle est repartie avec cette question. Son analyse, c’est que l’esclavage a créé chez l’homme noir américain la haine de la vie agricole. Qui plus est, avec le KKK qui sévissait dans les campagnes du sud des États-Unis, il y a eu une forte migration vers les villes industrielles comme New York, Détroit et Chicago, pour trouver de meilleures conditions de vie. C’est pourquoi, plusieurs grandes villes américaines sont à majorité noire et ont des maires noirs. Toutefois, moins bien payés que les ouvriers blancs et davantage touchés par le chômage, ils ont été ghettoïsés dans des quartiers abandonnés par les pouvoirs publics. La répression policière a poursuivi la mise à l’écart des populations noires et leur incarcération massive. Aux États-Unis, la plupart des prisons ont été privatisées, alors on fait de l’argent avec l’exploitation humaine des prisonniers dans des ateliers internes où ils travaillent pour rien. C’est une réintroduction de l’esclavage. YC

 De quoi parle Phillis dans ses écrits ? Catherine

 Phillis était très peu en contact avec les autres esclaves puisqu’elle était une esclave de maison. Elle parle beaucoup de la Bible dans ses lettres aux autres esclaves. Il faut dire que l’esclavage précède la colonisation de l’Afrique et son évangélisation. On dit à l’époque que les Africains sont animistes et qu’ils vouent des cultes à plusieurs dieux. Pendant l’esclavage, l’Église soutenait l’idée que c’était le destin des Noirs d’être des esclaves parce que Dieu les avait maudits. Nadège

Je sais que la Bible parle d’esclavage. Est-ce qu’il y est écrit que les Noirs devaient être esclaves ? Je n’en suis pas certaine. Dans un pays comme le Brésil, les religions d’origine africaine étaient démonisées. Cette crainte vis-à-vis de certaines formes d’expressions religieuses n’a pas encore été corrigée. Pendant des siècles, certaines expressions culturelles étaient illégales. Aujourd’hui, ce sont certains pasteurs ou disciples des églises évangélistes qui ont repris le flambeau de la persécution des adeptes des religions afro-brésiliennes. Étant jeune, j’avais moi-même intégré ces préjugés. Je n’en étais pas consciente et il a fallu que je sorte de ce milieu pour le réaliser. Actuellement, la campagne du carême au Brésil porte sur la nécessité du dialogue, des échanges et du partage. Des gens se font menacer de mort parce qu’ils prônent la tolérance. Ce n’est pas quelque chose du passé, cela perdure encore. Claudia      

Le Code noir qui indiquait le traitement devant être appliqué aux esclaves était approuvé par l’Église. En ce sens, on peut dire qu’Elle a soutenu l’esclavage. C’est aussi l’Église qui prétendait que Dieu était blanc et que le diable était noir. Cela crée déjà une image dans l’esprit des gens qui nous façonne. Nous sommes rendus à une autre étape de l’histoire, mais les séquelles de l’esclavage perdurent encore parce qu’avant ce dernier, le racisme n’existait pas. C’est pour justifier l’esclavage que le concept de race a été développé. Il y avait une diversité de peuples, certains étaient plus forts que les autres et ils se faisaient la guerre pour des territoires. C’est après l’esclavage qu’on entend parler de discrimination raciale. On ne peut pas parler du racisme sans se souvenir de l’esclavage. Le fait qu’il y a beaucoup plus de Noirs en prison représente une survivance de l’esclavage dans la modernité. Aujourd’hui, lorsqu’on entend parler de délocalisation des entreprises en Chine, en Inde ou en Afrique, pour aller trouver da la main-d’œuvre moins chère, c’est qu’on veut aller exploiter des gens à moindre coûts. Des gens qui n’ont pas de syndicat et qui ne sont pas capables de se mettre debout, qui ne sont pas défendus par leur système parce que c’est aussi une question de système qui ne protège pas les travailleurs. Moi qui vient du Nord et qui a beaucoup d’argent, qui est capable d’acheter tout le monde, je vais encore aller exploiter ces gens pour pouvoir vendre un t-shirt dans les magasins ici à 2 $, mais si je payais mes ouvriers normalement, je devrais le vendre 5 $ ou 6 $. De mon point de vue, c’est de l’esclavage déguisé. Nadège      

 On pourrait aussi faire une soirée sur le colonialisme. L’Occident a déstructuré les pays africains, elle les a pillés, ensuite nous leur avons imposé une structure financière qu’ils nous envoient toujours plus d’argent que la supposé aide que nous leur envoyons. Le système que nous avons crée fait en sorte que nous soyons toujours favorisés dans les échanges. Certains pays riches en minerais devraient avoir un niveau de vie comparable au nôtre, alors qu’ils n’ont même pas d’écoles dignes de ce nom tout près des gisements où est extrait le coltan au Sud-Kivu par exemple. C’est indécent, c’est de la grande criminalité à cravates où nos gouvernements sont impliqués. YC

 Même quand on parle d’école, de quelle école est-ce qu’on parle, qu’est-ce qu’on enseigne à ces gens ? Lorsqu’il y a eu la colonisation, ce que les colonisateurs nous enseignaient, c’est à ne pas s’aimer. Ils ne devaient pas aimer leur lignée, ils ne devaient pas apprécier leurs repas, parce que c’était des sauvages. Il fallait embrasser et épouser la civilisation. Mais qu’est-ce que c’est que la civilisation ? C’est la culture de l’autre. Alors, quand celui-ci vous a conditionné, quand il vous a enseigné que vous êtes laids, qu’il vous a dit que vos cheveux n’étaient pas beaux, que vous n’étiez pas un bel être, qu’est-ce que vous êtes ? Vous êtes un animal, vous n’êtes pas quelqu’un, vous n’êtes pas intégrés. C’est ce qui fait qu’encore aujourd’hui, d’aucuns se considèrent encore comme des citoyens de seconde zone. C’est une séquelle de la colonisation et de l’asservissement parce que le colon blanc n’est pas seulement venu avec la civilisation, il est venu pour exploiter l’or, le diamant, etc. On en parlera une autre fois. Nadège          

 Je réalise comment procède ce mécanisme qui consiste à laisser celui qu’on cherche à dominer dans l’ignorance. C’est fou que ce mépris et cette dévalorisation de l’autre continue encore. On n’en sort pas parce que cela demeure ancré très profondément dans notre héritage comme si cela se transmettait à notre insu de génération en génération. Des gens comme Phillis qui surmonte cela, qui croit en son intelligence et en ses capacités, sont des modèles de résiliences qui continuent d’avancer malgré tout. Isabelle   

Nous avons fait une petite étude avec des enfants noirs de moins de 5 ans. On leur a présenté plusieurs poupées en leur demandant: « Qu’elle était la plus belle ». Ils ont choisi la poupée blonde. On leur a demandé: « Qu’elle est la poupée à laquelle vous ressemblez le plus ? » Ils ont choisi la poupée noire. Puis ils leur ont demandé : « Laquelle est la plus intelligente ? » Ils ont encore choisi la poupée blanche. Ils leur ont demandé pourquoi est-ce que vous pensez que vous êtes moins intelligents ? » Ils ont répondu : « Parce que nous ne sommes pas dans les livres. » C’est fort la représentation, c’est-à-dire que lorsque les enfants regardent des livres, ils ne se retrouvent nulle part. Cela signifie pour eux qu’ils ne sont pas assez beaux ou belles, qu’ils ne sont pas intelligents parce qu’ils ne marquent pas leur image dans les livres. Dès cet âge, ils ont le sentiment qu’ils sont des êtres inférieurs. C’est pourquoi la représentation de la diversité est si importante et qu’elle doit être manifeste dans l’éducation, le jeu, dans tous les instances où les jeunes peuvent se voir, se reconnaître et se célébrer avec fierté. Parce que c’est quand on s’aime soi-même qu’ont est capable de soulever les montagnes, mais si on a l’impression qu’on est rien et qu’on ne vaut rien, comment est-ce qu’on fait pour produire? Aujourd’hui, je pense que notre société est rendue là, à l’égalité, à faire en sorte que tous les enfants de cette nation se sentent égaux et qu’ils aient la chance d’apporter leur contribution à la construction de notre territoire commun. Nadège

 

Eduardo Galeano : Les riens (Los nadies, 1989)

Les puces rêvent de s’acheter un chien et les rien rêvent de ne plus être pauvres, ils rêvent d’un jour magique où la chance tomberait du ciel, en pluie drue ; mais la bonne fortune n’est pas tombée hier, elle ne tombera pas aujourd’hui, ni demain, ni jamais, elle ne tombe même pas en pluie fine, bien que les riens la réclament, bien que leur main gauche les démange, bien qu’ils se tiennent debout sur leur seul pied droit, ou commencent l’année avec un balai neuf.
Les riens: les enfants de personne, maîtres de rien.
Les riens : les personne, les niés, ceux qui courent en vain, ceux qui se tuent à vivre, les baisés, les éternels baisés :
Qui ne parlent pas une langue mais un dialecte.
Qui n’ont pas de religion mais des superstitions.
Qui ne sont pas artistes mais artisans.
Qui n’ont pas de culture, mais un folklore.
Qui ne sont pas des êtres humains mais des ressources humaines.
Qui n’ont pas de visage mais des bras.
Qui n’ont pas de nom, mais un numéro.
Qui ne figurent pas dans l’histoire universelle mais dans la presse locale.
Les riens qui ne valent pas la balle qui les tue.

 

Propos rapportés par Yves Carrier